L’Europe existe-t-elle encore ?

Le jeudi 20 septembre la Salle Alfred Grosser a été inaugurée à la Maison Heinrich Heine, fondation de l’Allemagne à la cité internationale universitaire de Paris. L’ambassadeur d’Allemagne, Nikolaus Meyer-Landrut, a prononcé l’éloge du professeur, qui s’est ensuite entretenu avec Rita Süssmuth, ancienne présidente du Bundestag, sur un thème qu’il avait choisi lui-même : l’Europe existe-t-elle encore ?
Deux musiciens très applaudis, Jorge Garcia (piano) et Daniel Arias (violoncelle), ont donné plusieurs pièces, d’Astor Piazzolla et de Robert Schumann. La modération était assurée par Michaela Wiegel, correspondante de La F.A.Z.

Inauguration de la Salle Alfred Grosser à la Maison Heinrich Heine
MTVS

C’est un miroir critique que tend Alfred Grosser, grand artisan de l’entente franco-allemande, non seulement aux Allemands, mais aussi aux Français, comme le remarque Nikolaus Meyer-Landrut. Maître des deux cultures, spécialiste des identités multiples, le professeur a toujours insisté sur la nécessité d’éviter les généralités : les juifs, les Allemands, les musulmans… ça n’existe pas. En revanche, affirme l’ambassadeur, Alfred Grosser peut citer par cœur les arrêts de la Cour constitutionnelle de Karlsruhe !
Sa critique n’épargne évidemment pas l’Europe. L’Europe actuelle n’est pas celle qu’il appelait de ses vœux, ce n’est pas celle de Robert Schuman. Elle est plutôt celle du général de Gaulle – qui n’était pas tellement anti-européen que ça, dit Alfred Grosser, sinon il n’aurait pas toléré le marché commun. Mais il y a en Europe des pays qui ne se soumettent pas aux traités, des pays qui, comme la Pologne et la Hongrie, ne respectent pas les fondements démocratiques de l’Europe. La Commission les rappelle à l’ordre, mais elle est impuissante. L’Europe qu’elle dit de Bruxelles est attaquée par une extrême-droite nouvelle et combattante. Certains veulent fermer les frontières. Mais, dit Alfred Grosser, toujours sans concessions, la politique que nous condamnons en Allemagne est largement la politique française. Cependant pour les élections européennes, le président Macron aura probablement la chance d’avoir en face de lui un camp désorganisé…
« Il est pour nous un héros ! » affirme Rita Süssmuth. L’optimisme de l’ancienne présidente du Bundestag est inébranlable. Elle croit en une nationalité européenne, un bon nationalisme, qui n’empêche pas d’aimer sa petite patrie, qui cumule l’appartenance à plusieurs structures. « Il faut de nouvelles combinaisons pour être à la fois Français et Européen », dit-elle. Pour le moment il faut survivre, avant de réformer les institutions, il faut assurer la force et la sécurité de l’Europe, et cela ne se fera que si chacun cesse de n’agir que pour soi –« Germany first, c’est une erreur ! ».La globalisation ne concerne pas que l’économie, c’est plus. Il faut d’abord lutter pour conserver ce que nous avons construit, conclut Rita Süssmuth, et il faut le faire ensemble. On ne peut pas réussir en marchant séparément.
Condamner « America First », c’est bien, réplique Alfred Grosser, mais que fait la France ? Elle a certes la meilleure équipe de football, la plus belle capitale du monde, etc., mais ce que les Allemands ont de plus, c’est un passé multiple. Ils ont la RFA et la RDA. Et je suis content que les Anglais commencent à se demander ce qui va leur arriver. C’est au nom d’un intérêt national qu’ils risquent de ne pas retrouver le leur !
Les expériences sont différentes en effet à l’Est et à l’Ouest de l’Allemagne, reconnait Rita Süssmuth, mais il y a trop d’inégalités ; Il faudrait que l’Europe transforme à la fois les dimensions économiques, sociales et culturelles. « L’aspect culturel est important. Comment vivre, comment avoir le sentiment d’appartenance –belonging – à une nation. Pour Alfred Grosser, la différence vient aussi, de ce que les Allemands de l’Est ont été marqués par le communisme. Et combien de guerres a-t-on fait en Pologne, s’interroge Rita Süssmuth, combien de personnes ont été contraintes à l’émigration ? Si l’on veut construire l’Europe avec les Polonais, il faut d’abord les écouter, leur demander s’ils veulent parler de l’Europe. On verra que les jeunes ne veulent pas quitter l’Europe.
Mais Rita Süssmuth admet que l’atmosphère, au Bundestag, a changé. Jusqu’en septembre, elle était bonne, dit-elle, mais maintenant il y a tous les jours des attaques qui fusent, alors que nos députés n’ont pas encore de projet efficace pour un renouveau idéologique. Il ne suffit plus d’être un combattant, il faut que le combattant soit excellent. Il faut chaque jour proposer une idée innovante IL faut savoir quels sont les secteurs auxquels on ne peut pas renoncer. Notre parti, dit encore Rita Süssmuth, a trop longtemps essayé d’avoir de bonnes relations avec Victor Orban, et cela conduit aux limites des principes de la pensée européenne.