Vers une nouvelle bataille des euromissiles ?

Pièce par pièce, les accords qui ont mis fin à la guerre froide au tournant des années 1980-1990 sont en train d’être défaits. L’ancien président américain George W. Bush a commencé en dénonçant le traité ABM (Anti-Balistic-Missiles), afin de poursuivre l’installation en Europe d’un système de défense anti-missiles apparemment dirigé contre l’Iran. Mais ce sont les textes destinés à organiser les relations dans l’Europe post-guerre froide que Vladimir Poutine met systématiquement en cause. Dernier exemple en date : le traité sur l’interdiction des missiles à moyenne portée signé en 1987 par Ronald Reagan et Mikhaïl Gorbatchev. (Une version de cet article a été publié sur le site www.slate.fr)

Fusée à moyenne portée SS 20

Alors que les hostilités reprennent dans l’est de l’Ukraine, un nouveau sujet de tension apparait entre les Occidentaux et les Russes. Il s’agit des armes nucléaires à moyenne portée, dont les Russes testeraient un nouveau modèle.
Dans un rapport du Département d’Etat rédigé l’année dernière, les experts de Washington soupçonnent la Russie de tester en vol un missile à moyenne portée (GLCM, dans le langage de l’OTAN). Ce type de missile ne peut pas atteindre directement les Etats-Unis (sauf éventuellement l’Alaska) mais peut toucher leurs alliés en Europe, au Japon, ainsi que la Chine. Or il est interdit par le traité signé en décembre 1987 par Ronald Reagan et Mikhaïl Gorbatchev.

Le traité FNI

Entré en vigueur en juin 1988, ce texte impose aux deux parties de « ne pas posséder, ne pas produire et ne pas tester en vol » des missiles nucléaires ayant une portée entre 500 et 5000 km. En 1991, 2600 missiles avaient été détruits des deux côtés, la destruction d’armes la plus massive jamais entreprise depuis la fin de la guerre froide. L’accord Reagan-Gorbatchev date de l’époque de ce que le président russe appelait alors « la nouvelle pensée », applicable aussi en politique étrangère.
Le traité dit FNI (Forces nucléaires intermédiaires) mettait fin à une bataille d’une décennie, dans laquelle l’Est et l’Ouest s’étaient battus à armes inégales. Contrairement aux Occidentaux, l’URSS pouvait en effet développer ce type d’armes nucléaires sans craindre des manifestations d’opposants.
La bataille des euromissiles avait commencé à la fin des années 1970. Le chancelier Helmut Schmidt, pourtant plutôt bien disposé à l’égard de l’URSS en tant que continuateur de l’Ostpolitik social-démocrate, était aussi, en tant qu’ancien ministre de la défense, un spécialiste des affaires stratégiques. En 1979, il avait attiré l’attention du président américain Carter, qui regardait ailleurs, sur le déploiement par Moscou d’un nouveau type de fusées – les SS20, selon le code OTAN. Leur particularité était de pouvoir atteindre l’Europe occidentale mais pas les Etats-Unis. Elles augmentaient donc la vulnérabilité des alliés européens des Américains, sans mettre ceux-ci directement en danger. Le calcul soviétique était que Washington hésiterait à se lancer dans une guerre nucléaire totale pour venir en aide à ses alliés européens si le territoire américain était épargné. C’est ce qu’on appelait le « découplage ». Tel était du moins le calcul prêté à Moscou.
La réponse occidentale tient en une « double décision » : les Etats-Unis et leurs alliés européens proposaient à la fois une négociation avec le Kremlin pour qu’il renonce au déploiement des SS20 et se préparaient à installer en Europe des fusées Pershing 2 et des missiles de croisière – d’où le nom « d’euromissiles », en cas d’échec du dialogue. Le bras de fer a duré près d’une décennie.

"Les fusées sont à l’Est et les pacifistes à l’Ouest"

La perspective de l’installation de nouvelles armes nucléaires en Europe occidentale devait provoquer des vagues de manifestations et des controverses politiques inconnues depuis. Elles rappelaient la mobilisation contre la création de l’Alliance atlantique à la fin des années 1940. A une différence près : les opposants étaient alors mobilisés essentiellement par les partis communistes ; dans les années 1980, c’étaient plutôt les écologistes, soutenus en Allemagne par la gauche de la social-démocratie, qui étaient à la pointe du combat. Ce qui avait fait dire à François Mitterrand : « les fusées sont à l’Est et les pacifistes à l’Ouest ». L’accord Reagan-Gorbatchev a mis fin à la controverse.
Tout pourrait être remis en question si la violation du traité FNI par Moscou était avérée. L’administration Obama a été très discrète sur le sujet. Le rapport du Département d’Etat n’a pas donné lieu à une grande publicité, bien que les tests russes aient commencé dès 2008, comme si la Maison blanche ne souhaitait pas envenimer des relations déjà très tendues avec Vladimir Poutine. La récente visite du secrétaire d’Etat John Kerry auprès de Vladimir Poutine a montré que Washington savait avoir besoin de Moscou en Iran et en Syrie, notamment.
Le Pentagone n’en réfléchit pas moins à des contre-mesures. Celles-ci pourraient prendre plusieurs formes, compatibles ou non avec le traité FNI, allant de nouveaux moyens de défense à la destruction au sol des missiles russes à moyenne portée ou au déploiement de missiles américains chez les alliés européens, comme dans les années 1980. Le secrétaire au Foreign Office, Philip Hammond, vient de déclarer qu’il fallait adresser à la Russie « un signal clair » et laisser entendre que la Grande-Bretagne était prête, le cas échéant, à accueillir sur son sol ces euromissiles. Ce serait la fin du traité FNI.

Escalade verbale

Il ne s’agit pour l’instant que d’une escalade verbale. En démentant mollement que Moscou testait un missile à moyenne portée, le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, a annoncé que la Russie répondrait au déploiement de missiles américains en Europe. Et un représentant de l’armée a jouté qu’elle en avait les moyens. Vladimir Poutine lui-même, s’est déjà interrogé publiquement sur l’intérêt pour Moscou de rester dans le traité FNI quand « d’autres pays » se dotent de missiles à portée intermédiaire. Il dénonce par ailleurs le retrait unilatéral des Etats-Unis, du temps de George W. Bush, du traité ABM (Anti-Balistic Missiles) et la construction d’un système de défense antimissiles américain en Europe, dirigé, affirme-t-il, contre la Russie.
En fait, le Kremlin remet en cause, ouvertement ou par petites touches discrètes, l’ensemble des accords passés entre les Occidentaux et Moscou à la fin de la guerre froide. Les grandes manœuvres et les concentrations de troupes à la frontière avec l’Ukraine sont contraires au traité sur les forces classiques en Europe (CFE). Les restrictions imposées aux vols d’observation va à l’encontre des dispositions du traité « open skies ». L’annexion de la Crimée viole le mémorandum de Budapest signé en 1994 dans lequel la Russie s’engageait à garantir l’intégrité territoriale de l’Ukraine, contre la renonciation par celle-ci à son arsenal nucléaire. Et on pourrait multiplier les exemples.
Pour Poutine, tous ces accords ont été arrachés à la Russie alors qu’elle était dans une position de faiblesse après la disparition de l’URSS. Il est temps, selon lui, qu’elle regagne le terrain perdu il y a vingt-cinq ans.