Combattre le populisme

Le Club des Vingt, qui réunit une vingtaine d’experts en relations internationales, s’interroge, dans sa dernière lettre, sur la poussée du populisme à travers le monde et sur les moyens de le combattre. Il ne suffit pas, explique-t-il, d’en dénoncer les méfaits, il faut aussi s’attaquer à ses causes en prenant appui sur la forte tradition démocratique qui continue de prévaloir en Europe de l’Ouest. Il propose notamment d’assurer une meilleure participation des citoyens aux décisions et de repenser la construction européenne, devenue le bouc émissaire privilégié des populistes.

Reda el Jaï/Occirient
La montée des populismes en Europe

Dans les peuples aspirant à l’indépendance, dans les pays occidentaux vivant les Trente Glorieuses, dans les Etats communistes espérant en une société sans classe, chacun à sa façon avait la perspective d’un avenir meilleur. Mais l’indépendance a souvent débouché sur l’impuissance, les démocraties sont de plus en plus en crise, le communisme s’est effondré. A cela se sont ajoutées la mondialisation et une libéralisation effrénée creusant et cristallisant les inégalités.

Elites et institutions, en particulier dans les démocraties, ont failli à conduire le changement, tout en accaparant les profits. Alors, face à eux, les partis populistes entendent incarner le vrai peuple. Dans un monde de plus en plus complexe et insaisissable, d’aucuns, craignant de perdre leur identité et leur intégrité, cherchent un refuge dans le retour au nationalisme. Le populisme, usant d’arguments simplistes, s’oppose à la fois à la société et à l’étranger.

Désarroi, solitude, violence

Il n’est pas entièrement chose nouvelle. On le connut par exemple dans la Rome ancienne. Mais à présent le populisme traduit un désarroi, un sentiment de solitude dans un contexte général où il n’y a plus de véritable projet collectif et où, sur le plan international, le multilatéralisme se dégrade. Partout la violence tend à prévaloir.

La remise en cause est d’autant plus brutale que nous avions érigé la démocratie en modèle universel. Aujourd’hui, tout le monde a accès à l’information et estime pouvoir largement se passer de représentants. Le numérique est alors devenu un pouvoir de contestation sans projet commun, ni organisation. Les réseaux sociaux ajoutent à la confusion. Les régimes populistes savent bien en jouer pour entretenir et aviver la colère contre les responsables et les nantis.

Le populisme touche de nombreux Etats. Il n’est pas nouveau au Brésil, avec aujourd’hui Bolsonaro. On le connut naguère avec Fujimori au Pérou, Chavez au Venezuela et Peron en Argentine. Ailleurs, des pays, tout en s’affichant démocratiques, présentent certains aspects populistes : l’Inde avec Modi, le Turquie avec Erdogan, la Russie avec Poutine, tous se présentant comme les seuls vrais défenseurs de leur peuple dans leur identité nationale, culturelle et religieuse. Aux Etats-Unis, M. Trump combine ses convictions populiste et nationaliste et celles de son électorat avec l’usage de formes démocratiques.

L’UE bouc émissaire privilégié

En Europe, les populistes dénoncent la « mise à l’écart » des peuples dans la construction européenne. Une technocratie envahissante les en éloigne davantage. Pis encore, le Traité de Maastricht a confié à la BCE, qui est indépendante des Etats, la responsabilité monétaire. L’Union européenne est l’un de leur bouc émissaire privilégié.

Les pays d’Europe de l’Est, sauf la Tchécoslovaquie de Benes, n’avaient pas connu la démocratie. Aujourd’hui, ils craignent les Russes, mais non pas tant un régime autoritaire. Il s’y développe une opposition populiste aux valeurs occidentales, dans une volonté de préserver l’identité nationale et culturelle illustrée par le refus de l’immigration.

A l’Ouest, l’Italie au passé fasciste a cédé à un gouvernement populiste qui, comme certains pays de l’Est d’ailleurs, appelle la religion en renfort. Les partis populistes participent d’autre part aux gouvernements de certains pays scandinaves. En Allemagne même, on assiste à la place prise par un mouvement d’extrême droite.

Une forte tradition démocratique

Il ne faut ni surestimer, ni sous-estimer la menace populiste. En Europe de l’Ouest notamment, il existe heureusement une forte tradition démocratique. Mais il ne suffira pas pour combattre le populisme de le condamner et d’en dénoncer les méfaits. Il importe d’abord de faire valoir en soi, et non pas dans une sorte de compétition avec le populisme, ce qu’apportent la démocratie en général et l’Union européenne en particulier. Il y a là à mener un travail considérable d’information et d’explications aussi objectif que possible.

Mais la véritable solution demandera du temps. Il faut s’attaquer aux causes mêmes du populisme et répondre aux situations qui sont à son origine. Notamment : comment redonner l’espérance dans l’avenir avec un projet collectif ? Comment assurer une participation des citoyens aux différents niveaux où les décisions sont prises, en complément et non pas en concurrence d’une démocratie représentative qui doit demeurer la base essentielle ? Repenser la construction européenne, définir, plus de soixante ans après son commencement et avec près de cinq fois plus d’Etats-membres qu’alors, un nouveau projet commun qui, exempt de toute idéologie ou visées institutionnelles, parte d’une connaissance de ce que les peuples en attendent. Distinguer parmi les sujets, ceux qui font l’objet d’une solidarité générale entre tous les membres et peuvent relever de décisions communautaires et ceux qui, n’intéressant que certains Etats, seraient traités par des coalitions ad hoc.

Membres du Club des Vingt : Hervé de CHARETTE, Roland DUMAS (anciens ministres des Affaires Etrangères), Bertrand DUFOURCQ, Francis GUTMANN -président du Club-, Gabriel ROBIN (Ambassadeurs de France), Général Henri BENTEGEAT, Bertrand BADIE (Professeur des Universités), Denis BAUCHARD, Claude BLANCHEMAISON, Hervé BOURGES, Jean-François COLOSIMO, Jean-Claude COUSSERAN, Dominique DAVID, Régis DEBRAY, Anne GAZEAU-SECRET, Jean-Louis GERGORIN, Renaud GIRARD, Bernard MIYET, François NICOULLAUD, Marc PERRIN de BRICHAMBAUT, Jean-Michel SEVERINO, Pierre-Jean VANDOORNE.

Club des Vingt. Siège social : 38 rue Clef, 75005 Paris. Adresse e-mail : contact@leclubdes20.fr
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