Démocraties sous tension

Les institutions de la démocratie sont-elles obsolètes ? Une grande enquête vient d’être conduite pour tenter d’appréhender les tensions dans la démocratie, au niveau mondial, par la Fondation pour l’Innovation politique, sous la direction de Dominique Reynié, qui est venu la présenter le 20 novembre à la Maison Heinrich Heine. Auteur, avec Ilvo Diamanti, d’un livre sur les populismes - « Peuplecratie » (popolocrazia en italien) -, Marc Lazar a débattu avec lui des menaces qui pèsent sur la démocratie telle que nous la connaissons. David Capitant, président de l’Université franco-allemande, animait les débats.

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L’enquête de la Fondation pour l’Innovation politique

On ne parle plus guère de démagogie, le terme d’Aristote, mais on n’en flatte pas moins le peuple. David Capitant, en introduisant le débat, souligne le rôle des populismes dans la remise en cause de nos démocraties à travers la critique du système de représentation qui organise les démocraties modernes : prétendant être l’émanation du « peuple », mais une émanation directe qui se passerait de représentants élus, les populistes se privent du choix de dirigeants capables de gouverner. Le développement du numérique et avec lui de l’information invérifiée rapide et pléthorique d’une part, la multiplication des sondages d’autre part risquent de peser sur les choix dont les institutions démocratiques visent à assurer la liberté. Les populistes tendent même parfois à substituer à l’élection d’une représentation politique un simple miroir de soi, un reflet dont s’emparent des « hommes forts ».

Démocraties sous tension, une enquête planétaire

Dominique Reynié présente la grande enquête qu’il a dirigée, méthodologie et résultats. Une enquête mondiale, mais pas exhaustive bien sûr, conduite dans 42 pays, avec un think tank américain républicain, le International Republican Institute, qui , comme son homologue démocrate, est chargé de promouvoir la démocratie dans le monde, mais aussi plusieurs partenaires français (La Fondation Jean-Jaurès, Terra Nova, l’Institut Montaigne) ou d’autres pays, allemands, japonais ou brésilien comme le República do Amanhã . Entre 30 000 et 40 000 interviewés, 33 langues, et plus de 30 questions : l’ensemble des données de l’enquête est disponible gratuitement sur la toile, dans toutes les langues, sur le site de la fondation de Sciences Po, fondapol.org.Ces données ont été analysées par 45 auteurs, au nombre desquels figurent Dominique Reynié naturellement, et aussi Marc Lazar. Elles sont présentées par thèmes et par pays.
Ce travail fait suite à une première enquête « Où va la démocratie ?  » qui, il y a deux ans avait concerné 26 pays. L’augmentation du nombre de pays souhaitée pour la prochaine enquête (une soixantaine) permettrait d’étudier différentes formes de démocratie, voire de pré-démocratie, comme en Ethiopie, explique Dominique Reynié. Corée du Sud, Inde, Chili, Argentine ou Bolivie, Afrique du Sud, ce sont des pays que les chercheurs voudraient inclure dans leur panel, afin de réaliser tous les deux ou trois ans une sorte de baromètre mondial de la démocratie.

La fin d’un cycle ?

L’hypothèse sous-jacente est que nous sommes dans une phase historique que certains qualifient de « déconsolidation démocratique » Une fin de la démocratie telle que nous la connaissons, explique D.Reynié, pluraliste, compétitive, consensuelle, pour entrer dans une période critique, même si la crise est peut-être aussi le propre de la démocratie. La démocratie est presque faite pour être contestée. Mais il y a des formes d’érosion, de fragilisation…
Avec un grand paradoxe : le soutien des personnes interrogées à la globalisation, qui n’est pas rejetée par la majorité d’entre elles, mais vue comme une condition historique, et en même temps leur soutien à une société pluraliste. C’est la réponse à une question simple, dit Dominique Reynié : la mondialisation est-elle une opportunité ou une menace ? Pour les deux tiers des interviewés, la mondialisation/globalisation est une opportunité. L’esprit d’ouverture que cela manifeste aux yeux du politologue, cette acceptation du monde tel qu’il va, l’incite à ne pas croire en un retour du nationalisme en Europe.
L’enquête - qui n’interroge que les "opinions" - a produit un "indice de culture démocratique", forcément subjectif, montrant que France, Italie et Hongrie se vivent comme ayant un problème démocratique, en-dessous de la moyenne européenne. Ce résultat surprenant corrobore ce qu’écrivent Jean-François Bouthors et Jean-Luc Nancy : à l’heure où le nom de démocratie "est devenu une sorte de façade obligatoire pour se présenter sur la scène internatonale, (...) simltanément, dans les pays les plus réellemet démocratiques, les inquiétudes et doutes à son sujet foisonnent." [1]
Il y a beaucoup de réponses très positives marquant l’attachement des gens à la démocratie, à la participation aux processus de décision, mais il y a aussi des indicateurs plus préoccupants parce qu’ils montrent une faible confiance dans les institutions, et curieusement, ce sont les institutions procédant d’élections, comme les parlements ou les partis, dont on se défie le plus, alors que les institutions « régaliennes » - non-élues – comme l’école, l’hôpital, l’armée ou la police obtiennent plus de confiance. On a confiance dans les institutions d’ordre, ou sociales. Cela peut correspondre à une demande d’ordre, d’autorité, d’efficacité. L’enquête montre aussi, en effet, qu’en moyenne mais pour 31 % des personnes interrogées avoir à la tête du pays un homme fort qui n’a pas à se préoccuper du parlement ni des élections – les enquêteurs n’ont pas écrit dictateur pour ne pas orienter les réponses – ce serait une très bonne ou une assez bonne manière de gouverner. Et cette opinion est plus répandue chez les jeunes de moins de 35 ans (38%) que chez les plus âgés (23% chez les plus de 60 ans). Ils sont aussi 31 % les jeunes de moins de 35 ans qui apprécieraient que l’armée dirigeât le pays. L’idée que la jeunesse est antimilitariste est une idée du passé, remarque Dominique Reynié.
L’enquête actuelle confirme celle d’il y a deux ans en ce qui concerne l’érosion de l’attachement aux principes et aux mécanismes démocratiques dans les nouvelles générations. Le remplacement générationnel se traduit historiquement, si la tendance est confirmée, dans les démocraties, par un affaiblissement significatif de l’attachement au modèle démocratique. Cette érosion, nuance D.Reynié, s‘équilibrera peut-être dans le temps, avec l’âge, mais ce phénomène de déperdition est corroboré à l’échelle européenne par l’observation du comportement électoral des plus jeunes, surtout quand ils n’ont pas un niveau de diplôme élevé.

Disparition d’une culture historique.

Ce qu’on observe à travers ces chiffres du rapport des jeunes à la démocratie a frappé Marc Lazar. Plus d’un tiers d’entre eux en doutent. A cause sans doute pour beaucoup de la situation sociale, du chômage et de la précarisation du marché du travail. Mais c’est aussi l’enseignement de l’histoire qui est en question. Les ministres de l’Education du Conseil de l’Europe ont voté le 26 novembre la création d’un Observatoire de l’enseignement de l’histoire de l’Europe, alarmés par le rapport que leur a remis Alain Lamassoure qui constatait la disparition de toute une culture historique. Aux Pays-Bas, on n’enseigne plus l’histoire au lycée. Lamassoure a noté la perte complète dans ce pays de toute référence historique, qui commence à devenir préoccupante. L’ignorance des faits ou l’instrumentalisation de l’histoire participent à la résurgence des nationalismes et à la montée des populismes « Nous sommes en train de fabriquer des générations pour moitié nationalistes, pour l’autre amnésiques ! » (Alain Lamassoure)
Et pourtant beaucoup de jeunes aussi sont largement favorables au remain au Royaume-Uni, hostiles au Brexit ; une majorité d’entre eux souhaite accueillir des réfugiés. Le régime démocratique reste irremplaçable, c’est le meilleur système possible (pour 76 % chez les plus de 60 ans, 70 % de 35-59 ans et 62% chez les moins de 35 ans). Il est à remarquer que 70 % des personnes interrogées pensent qu’il est utile de voter, - mais 30 % que cela ne sert pas à grand-chose, ce qui est beaucoup, dit Dominique Reynié, car c’est le principe même du vote qui est en question. Nous sommes dans le clair-obscur des tendances à l’autoritarisme, du développement des nationalismes et des rêves de démocratie parfaite.

La mise en cause du système de la représentation

Le suffrage universel est en fait contesté. Les fractures qui fondent les populismes brisent l’homogénéité du corps électoral, car le peuple pour eux n’est peuple que par son opposition distinctive à une élite. Le peuple est surtout celui qui nait de la fracture sociale qui isole les catégories populaires, et ce peuple-là est parfois xénophobe, même s’il ne convient pas de le dire. Pour Marc Lazar, Jean-Luc Mélenchon oscille entre l’idée de ce peuple plébéien et le populus citoyen. Dominique Reynié dit que le suffrage universel est l’expression de ce consensus permettant de voir l’autre comme un autre moi-même, sa mise en question bouscule la philosophie politique au fondement de nos sociétés.
Dans le rapport de ce questionnement avec le développement du multiculturalisme et du communautarisme même on voit apparaître des citoyens qui ne sont plus tout à fait libres et égaux, marqués par leur appartenance à un groupe qui est affecté d’un certain poids, d’un coefficient différentiel. Or l’enquête a fait surgir un résultat surprenant : il s’est trouvé 38% des personnes interrogées pour estimer que seuls ceux qui avaient un niveau de connaissance suffisant devraient pouvoir voter ! Dominique Reynié note qu’un autre effet de ce refus de reconnaître l’autre comme un autre moi-même : il apparait dans les résultats de l’enquête à travers le refus de la redistribution et de l’Etat providence. Le communautarisme divise alors que le peuple des populistes « est supposé uni, homogène et vertueux en face d’une classe dirigeante, une caste, un establishment supposé aussi homogène et complotant en permanence contre le peuple ».

Popolocrazia

Marc Lazar et Ilvo Diamanti ont publié il y a quelques mois une analyse du populisme qui offre une précieuse grille d’interprétation des résultats de l’enquête de Fondapol.
L’étude montre que les populismes –Marc Lazar insiste sur la diversité des populismes, qu’il faut se garder de croire tous les mêmes – c’est à la fois une idéologie, mince il est vrai, et un style. Ce style peut être compris dans les formations historiques. Il y avait du populisme dans le communisme, le fascisme mais en même temps le communisme ni le fascisme ne peuvent être réduits au populisme. "Le style populiste, c’est aussi l’affirmation qu’il n’y a pas de problèmes compliqués mais que des solutions simples et que par conséquence tous ceux qui disent que c’est compliqué cherchent – c’est un mot beaucoup utilisé par les Gilets jaunes, qu’ils soient populistes ou pas c’est une autres question - le mot enfumage : à partir du moment où on vous explique que c’est compliqué, c’est qu’on cherche à vous enfumer."
L’autre idée du populisme, c’est qu’il n’y a pas d’adversaire mais des ennemis qu’il faut délégitimer en permanence, analyse Marc Lazar. Ils peuvent être verticaux, représentants des partis traditionnels, classe politique, Union européenne, ou horizontaux : ceux qui menacent l’unité du peuple, l’étranger, l’immigré, le musulman et dans certains pays d’Europe centrale de nouveau c’est les Juifs. Donc le plus grand adversaire de M.Orban, en Hongrie, c’est M. Soros et les accusations contre lui mélangent aussi des attaques de type antisémites. C’est un élément important du style.
Le style populiste, c’est la critique de la démocratie libérale et représentative surtout et c’est l’idée qu’on peut avoir au contraire une incarnation, Et si le principe de l’incarnation l’emporte sur le principe de la représentation, ça passe par l’existence d’un leader, en général un homme parfois une femme.

L’immédiateté et l’urgence

Ilvo Diamanti et Marc Lazar ont voulu non seulement comprendre ce qu’étaient les populismes, très différents entre eux, mais surtout comprendre l’impact qu’ils ont déjà dans nos démocraties, qu’ils soient au pouvoir ou pas : « Ils sont en train de transformer nos démocraties. Pourquoi ? Parce qu’ils imposent leur style justement, leur manière de faire de la politique, leurs simplifications, leurs thématiques, et que ça, ça imprègne, ça diffuse à tel point qu’y compris ceux qui veulent les combattre vont recourir à ce style. Ils ne sont sur le fond pas du tout populistes ; je prends deux exemples : Matteo Renzi en Italie et Emmanuel Macron qui, au moment de la campagne présidentielle se présentait comme le candidat antisystème alors qu’il était un très bon exemple du système. Comme si pour combattre aujourd’hui le populisme, il fallait recourir à l’arme qu’utilisent les populistes. »
La démocratie, c’est bien sûr le pouvoir du peuple par le peuple pour le peuple, mais par les institutions de l’état de droit qui permettent au peuple de choisir ses représentants. Les populistes en général, à la différence de ce qu’ils étaient dans le passé, ne contestent plus la démocratie. Ils s’en disent souvent les meilleurs défenseurs, puisqu’ils sont le peuple ! Ce qu’ils contestent, c’est avant tout son organisation dans un système de représentation. « Ils bousculent les institutions, explique Marc Lazar, ils ne les subvertissent pas, mais ils les bousculent grâce à cette idée de la souveraineté sans limites du peuple mais aussi parce qu’ils proposent une forme de démocratie qu’on a qualifié d’immédiate. C’est un peu différent de la démocratie directe. L’immédiateté, c’est à la fois l’absence d’intermédiaires entre le peuple et l’exercice du pouvoir, et l’immédiateté au sens d’urgence en permanence : puisque tout est simple, on n’a pas besoin de perdre son temps et on peut très rapidement résoudre ces questions. C’est l’intemporalité de l’urgence, amplifiée par les réseaux sociaux et les chaines d’information en continu – ils en jouent en permanence. »

L’Union européenne n’a qu’à…

L’enquête montre que la question de l’immigration et celle de l’islam constituent une très forte préoccupation au niveau mondial, encore plus dans les pays européens : il y a une perception de l’islam comme allié au terrorisme. C’est important mais ce n’est pas la préoccupation majeure, elle est réelle mais pas majeure, il y en de bien plus importantes.
Marc Lazar relève la manifestation, dans les résultats de l’enquête, de « la coupure, de l’antagonisme, du clivage entre l’Europe de l’Est et l’Europe de l’ouest : dans tous les paramètres, dans tous les items, il y a deux Europe, et alors qu’on vient de fêter les 30 années de la chute du mur de Berlin, quelque chose qui interpelle, qui est très profond et qui aura sans doute des conséquences à l’avenir en termes de construction européenne. »
A Berlin, quelques jours avant la chute du mur, il y a eu une très grande manifestation. Les gens scandaient : « Nous sommes le peuple ! » Puis le slogan s’est transformé : « Nous sommes un peuple ! » et les deux Allemagne se sont réunifiées. Mais la faille continue à diviser les Allemands de l’Est et ceux de l’Ouest.

Les populistes, en général nationalistes, même si parfois régionalistes, sont en principe hostiles à l’Union européenne. L’enquête fait cependant apparaître un phénomène remarquable : devant un problème qui inquiète, l’opinion qui prend le dessus est que c’est à l’Europe de le traiter ! Qu’il s’agisse des migrations, de l’islam, de la sécurité ou finalement de la crise financière puisque même Matteo Salvini, après avoir soutenu l’idée d’un référendum contre l’euro, a complètement renoncé à cette idée : l’euro est irréversible, dit-il désormais.
Aussi bien ne disons-nous pas que la popolocrazia a gagné, précise Marc Lazar. « Nous avons voulu indiquer une potentialité, une dynamique. C’est quelque chose qui bouscule nos institutions, qui érode les racines, les bases de nos démocraties libérales et représentatives ». Quand Bertold Brecht réfléchit sur ce qui s’est passé en Europe, qu’il se demande comment un pays aussi cultivé, aussi développé que l’Allemagne, une grande puissance industrielle, a pu basculer dans le nazisme, il écrit une pièce sur la résistible ascension, pas l’irrésistible ascension, d’Arturo Ui. « C’est une réflexion sur ce qui a été manqué par rapport justement à la progression du nazisme, dit Marc Lazar, et je pense que cette ascension est résistible, à condition de trouver naturellement des anticorps, si j’ose utiliser cette expression parce que je dis que d’une certaine façon le populisme contamine nos débats publics, contamine nos démocraties. Comment y résister, c’est la grande question ».

[1Jean-François Bouthors et Jean-Luc Nancy, Démocratie !Hic et nunc, Editions François Bourin, 2019.