Face à la montée de l’islam radical en Afrique, la stratégie marocaine

L’islamisme s’étend sur une large part de l’Afrique. D’un côté, les idéologies fondamentalistes progressent à grande vitesse et engendrent un terrorisme dévastateur des confins libyens et tchadiens jusqu’au golfe de Guinée. De l’autre, des Etats affaiblis ou instables sont dans l’incapacité d’endiguer un extrémisme religieux qui gangrène la société et les institutions en faisant fi des frontières. Sophie de Peyret, chercheur associé à l’Institut Thomas More, vient de publier une note d’analyse sur nation et religion au Maroc, où elle explique que le Maroc, pris en tenaille entre ces deux phénomènes, et directement visé en 2003 (attentats de Casablanca) puis en 2011 (attentat de Marrakech), « n’a d’autres choix que de maintenir un cap clair et de s’attaquer de manière méthodique à une menace d’envergure suffisante pour fragiliser le royaume. »

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le Pape et le Commandeur des croyants en mars 2019

Sa stratégie est composée de différents volets.

Le volet sécuritaire

Sur le volet sécuritaire, le plus visible et le plus immédiat, d’importants chantiers ont été engagés : regroupement des structures, mutualisation des moyens et des informations, réorganisation hiérarchique sous une tutelle unique, déploiement d’importants moyens humains adossés à l’emploi d’outils techniques efficaces, notamment en matière de cybersécurité. Si le Maroc n’est pas pour autant immunisé contre le terrorisme islamique, il n’en reste pas moins que la stratégie semble porter du fruit. Le département d’Etat américain, dans son rapport annuel sur le terrorisme indique à ce propos qu’« en 2018, les forces de sécurité marocaines, sous la coordination du ministère de l’Intérieur […] ont démantelé plus de 20 cellules terroristes qui prévoyaient d’attaquer diverses cibles, notamment des bâtiments publics, des personnalités et des sites touristiques ».

Musalaha dans les prisons

Mais, au-delà de cette réplique immédiate, le royaume perçoit que le sécuritaire doit impérativement s’accompagner d’un travail en profondeur sur le volet idéologique et engage également d’importants moyens pour œuvrer dans la durée. Grâce à la mise en place de programmes dédiés, c’est au discours extrémiste lui-même que le Maroc entreprend de s’attaquer en œuvrant à des échelons variés, dans les écoles comme dans les instituts de formation des préposés religieux ou sur les réseaux sociaux.
Une initiative lancée en 2017 et destinée à lutter contre la radicalisation dans les prisons illustre cette stratégie. Son objectif est de réconcilier les détenus tant avec « l’islam du juste milieu », qu’avec eux-mêmes et la société. Pour cette raison, le programme porte le nom de Musalaha (« réconciliation » en arabe). Sur la base exclusive d’une demande écrite et motivée, impliquant une démarche volontaire, les détenus définitivement condamnés peuvent bénéficier de multiples modules allant de la compréhension des textes religieux à l’accompagnement psychologique en passant par des aides à la réinsertion. Avec l’aide d’un collège de scientifiques et de théologiens, l’administration pénitentiaire s’emploie à méthodiquement réfuter les fondements de l’idéologie islamiste, notamment les plus répandus qui concernent l’apostasie, le jihad, la légitimité du calife autoproclamé de Daesh, etc.

Le roi du Maroc est le Commandeur des croyants

L’enjeu, en termes de stabilité du pays et des institutions, est colossal. En effet, en désignant de manière unilatérale un calife, en édictant des normes religieuses issues d’interprétations radicales, en se déclarant détenteur du véritable islam, Daesh porte un projet politico-religieux susceptible de concurrencer le Commandeur des croyants sur son propre terrain. Outre l’ambition de contraindre par la terreur, les mouvements jihadistes entendent annihiler « les gouvernements apostats prétendument sunnites » dont le Maroc fait évidemment partie à leurs yeux. Le recours à la religion pour déconstruire les thèses radicales se révèle donc un outil capital pour préserver la stabilité du royaume chérifien et de ses institutions séculaires.
Car, combattre le terrorisme islamique et l’idéologie qui le sous-tend reste un projet vain si aucun discours ne vient le remplacer. Le Maroc possède ici une carte maîtresse dont peu de pays du monde arabo-musulman disposent. La légitimité que lui procure le statut du monarque, à la fois autorité temporelle et spirituelle, conjuguée à une conception modérée de la religion héritée de l’histoire, lui permettent de porter une voix alternative à cet islam radical sur son sol comme hors de ses frontières. En œuvrant pour la promotion de l’islam du juste milieu, c’est bien cet atout majeur du contre-discours qu’il entend jouer pour préserver les équilibres.

Sophie de Peyret, chercheur associé à l’Institut Thomas More, « Nation et religion : l’expérience marocaine »

Les intertitres sont de la rédaction