Russie : Fatigués d’attendre

La guerre que Poutine mène contre l’Ukraine est le symbole d’un mal profond qui déstabilise le pays et que les « aventures extérieures » dont le président a abusé ne guériront pas.Fin novembre à Kaliningrad des nationalistes ont arrosé de peinture rose le monument à Emmanuel Kant, devant l’université de la ville où il a toujours vécu et qui porte son nom, après avoir distribué des tracts contre ce philosophe étranger cosmopolite qui croyait à l’usage de la raison et à la paix entre les nations. L’écrivain russe Victor Erofeiev a écrit pour la Frankfurter Allgemeine Zeitung un article dont il nous a donné le texte original.

Oksana Maïtakova/philomag.com
La statue d’Emmanuel Kant vandalisée à Kaliningrad le 27 novembre 2018

Il n’y a pas longtemps, je revenais de Mourmansk – ville portuaire polaire russe située au bout du monde, au bord de l’océan Arctique. J’ai fait le tour de la belle et sombre péninsule de Cola, admiré les aurores boréales, j’ai discuté avec toutes sortes de gens, et tout d’un coup cela m’est devenu clair : il se passe quelque chose en Russie… Un phénomène complètement nouveau. Une sorte de glissement géologique, si vous voulez.
Les mains des gens, comme si elles s’étaient ouvertes et étaient retombées, ont cessé de se raccrocher à l’Etat. Le lien des gens avec l’Etat s’est affaibli. Les gens sont repartis vers leurs propres lieux de vie, même si ce n’était pas conforme à la propagande patriotique des canaux fédéraux de la télévision russe. Ce n’est pas une révolte, ou pas encore une révolte, mais c’est une indifférence croissante à l’égard des relations avec la hiérarchie exécutive.
Ce sentiment que la terre gelée s’est transformée sous une direction autoritaire en une sorte de marécage glouton, ne naît pas de l’arrivée du dégel mais de ce que le climat intérieur a changé dans la conscience des gens. Les espoirs sont partis, les illusions, les croyances et les engagements – la sobriété est arrivée.
Je suis à Mourmansk devant le monument érigé il y a peu à une jeune femme inconnue, en jupe courte et la main gauche levée. La femme regarde la baie. Le monument en lui-même n’a guère d’intérêt mais il y a là une inscription significative : Capables d’attendre.
Je retourne vers le guide, où l’on voit encore beaucoup de femmes soviétiques âgées au regard sombre, qui évoque pour moi les épouses attendant les marins, et je suis sérieux :

  • Ce monument, c’est toute la population de notre pays. Car nous tous – nous savons attendre.
    Et tout à coup cette femme dans laquelle il était difficile d’imaginer quelque sens de l’humour commence à sourire, perdant tout son pathos de guide municipale :
  • En effet, vous avez raison…
    Et quand nous nous asseyons dans la voiture, elle répète mes paroles au vieux chauffeur, et lui aussi sourit :
  • C’est juste.
    Il n’y a pas longtemps du tout, je dirais deux-trois ans auparavant, ces gens simples de la province ne m’auraient simplement pas compris ou même se seraient offensés, et maintenant voilà qu’ils sourient.
    Nous sommes allés regarder les autres beautés de la ville, et je me suis dit : il est temps d’aller inscrire sur le monument Fatigués d’attendre.
    Un temps nouveau est arrivé. On ne le ressent, bien sûr, pas seulement au-delà du cercle polaire. J’étais aussi il n’y a pas si longtemps dans l’Oural à Ekaterinbourg – le même sentiment : ils sont fatigués d’attendre. Ce sentiment a embrasé tout le pays, de Vladivostok à Kaliningrad. Les gens, naturellement, craignent les changements brutaux, les phénomènes extrêmes et les révolutions – en Russie, on se détourne de la révolution, peu y sont favorables. Mais ils veulent le changement.
    Aux élections pour les gouverneurs des régions, les gens ont commencé à voter pour qui leur convenait, mais pas pour le parti au pouvoir, qu’avait béni le président lui-même.
    Une protestation de jeunes, qui a commencé en classes terminales, se répand dans le pays. Un gamin dans une ville de province écrit sur le tableau noir : « Poutine est un voleur ». L’enseignante lui fait peur : au bon vieux temps soviétique, on vous fusillait pour cela. Le garçon est offensé, parce qu’ils l’ont effrayé. L’enseignante l’a offensé pour qu’il n’ait pas de sanction.
  • Et vous, qu’est-ce que vous en pensez ? me demande encore une radio restée indépendante, à qui doit-on en vouloir ?
  • Naturellement, à Poutine ! Je réponds. – Voilà quelqu’un qui a vraiment fait du mal.
    Et de nouveau il y a un rire ironique – cette fois celui du journaliste de la radio.
    On peut énumérer sans fin de nouveaux phénomènes de ce genre. Ils sont naturellement provoqués par le pouvoir lui-même. Voilà déjà cinquante mois consécutifs que le niveau de vie de la population chute. Plus de la moitié de la population de Russie est convaincue d’aller au-devant de vraies difficultés. Ils ne les relient pas aux sanctions occidentales, que le gouvernement russe a jusque- là habilement contournées, mais à l’intérêt et à la corruption des élites au pouvoir.
    Tous commencent à tout voir clairement : le pouvoir vit luxueusement, dans des duplex ou des palaces des banlieues résidentielles, il n’y a chez lui aucune démarche idéologique. L’idée de reconstruire l’Union soviétique n’existe pas. L’Eglise orthodoxe russe, à cause de son conflit global avec le patriarche de Constantinople au sujet de l’Eglise autocéphale ukrainienne, se transforme en religion locale. La guerre avec l’Ukraine, par nature, prive la Russie de ses racines historiques dans la Rus de Kiev et de son intimité avec l’Europe. Nous commençons maintenant notre existence avec l’enfer du joug tataro-mongol et de l’oppression des autres tsars moscovites.
    Si je croyais aux complots, je dirais qu’au Kremlin opère un agent important de l’indépendance ukrainienne, peut-être le président lui-même, qui avec une constance remarquable, à travers un conflit qui dure depuis de nombreuses années, arrache l’Ukraine à la Russie, la pousse vers l’Ouest, dans les bras de l’Amérique et de l’Union européenne.
    Voilà que maintenant, au temps de la guerre dans le détroit de Kertch, cet agent s’est activé…
    Disons qu’en Russie arrive le temps de l’absurde. La Russie est un pays où n’importe quoi peut se passer. Mais maintenant, en général, il n’arrive rien de bien. Il arrive le diable sait quoi. Ainsi quelques fieffés nationalistes ont éclaboussé de peinture rose le monument à Kant, à Kaliningrad … Mais attendez : dans cette même Kaliningrad, on examine d’ailleurs la question de savoir si l’aéroport local peut porter le nom d’Emmanuel Kant. Mais Kant, bien sûr, c’est de la petite monnaie politique par rapport à la guerre maritime dans le détroit de Kertch. Des hélicoptères et des avions militaires de l’armée de l’air russes ont décollé, des navires militaires ont attaqué trois petits bateaux ukrainiens, ils sont montés à l’abordage – et la Russie a vaincu !
    Pour violation des frontières maritimes russes, les marins ukrainiens ont été déférés au tribunal de cette même Crimée que l’Ukraine jusqu’à présent considère sienne – c’est quoi ? Un petit incident ou les préparatifs d’une guerre en règle concernant au moins les ports maritimes ukrainiens sur la mer d’Azov ?
    La plus grande imprévisibilité s’attache au geste, même le plus petit, que ferait le gouvernement russe. Je n’exclue pas que le Kremlin actuel ne se tourne vers un Erostrate collectif qui exalterait son nom à tout prix et conserverait son pouvoir pour toujours. Mais le nom de qui ?
    C’est là que l‘habitant de mon pays commence à se gratter la tête. Il était tout à fait prêt à pardonner au pouvoir, même cette réforme des pensions, ridicule et grossière, même le fait qu’à la Douma siègent des gens qui dans son esprit sont moins bien que la majorité de leurs électeurs. Mais il refuse de comprendre pourquoi en général rien ne marche, pourquoi l’ascenseur social ne fonctionne pas, pourquoi la haute nomenclature du Kremlin peut prétendre facilement que les Américains n’ont pas été sur la lune – c’est une chose qu’il faut, selon lui, vérifier.
    Pour embrouiller le cerveau du patron mécontent, pour étouffer les protestations, les abysses du pouvoir doivent aller à la banque. Il y va. Il s’efforce d’étendre son influence militaire sur l’Afrique, la république Centrafricaine, la Libye – n’importe où. Il joue dangereusement avec les possibilités de conflit nucléaire ; la guerre en Ukraine et en Syrie, c’est une machine à effrayer : on peut appuyer sur la pédale de frein, et on peut aussi appuyer sur les gaz.
    Quantitativement, le niveau de satisfaction de la vie des Russes a beaucoup diminué. Les élites savent qu’elles peuvent maintenant aller en prison au gré de n’importe quel fonctionnaire. L’intelligentsia sait qu’il n’y a plus de domaines protégés – un procès est ouvert à Moscou contre le célèbre metteur en scène Kirill Serebrennikov. Partout on interdit des concerts de jeunes rappeurs de peur qu’ils entraînent les jeunes dans des steppes politiques ou marginales. De plus en plus, les événements sociaux ont lieux sous interdiction, officielle ou pas.
    On dirait que survient un hiver politique polaire, mais non – il y a aussi les marais, les abîmes, la méfiance envers le gouvernement, les élections régionales perdues par le pouvoir. Soit la guerre. Soit le changement. Il n’y a pas d’autre Russie actuellement.

Traduction Boulevard Extérieur