L’Europe face à la menace russe

A quelques semaines de la probable reconduction de Vladimir Poutine à la présidence de la Russie, le 18 mars, le site Carnegie Europe a demandé à une douzaine d’experts, par la voix de Judy Dempsey, si la Russie représente à leurs yeux la plus grande menace pour l’Europe. Les avis divergent. Tous écartent l’hypothèse d’une confrontation militaire mais les uns s’inquiètent des tentatives de déstabilisation conduites par Moscou, notamment par le biais de cyberattaques, tandis que les autres jugent ces craintes excessives et la Russie trop faible pour être vraiment menaçante. Tous sont d’accord pour dire que l’Europe souffre d’abord de ses propres faiblesses et qu’il lui appartient de se renforcer pour s’adapter au monde nouveau.

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Poutine en guerre

Vladimir Poutine devrait être réélu, dès le premier tour du scrutin, dimanche 18 mars, président de la République de Russie. Tous les sondages le donnent gagnant sans attendre le second tour. Son seul véritable adversaire est l’abstention, que préconise son principal opposant, Alexeï Navalny, écarté de l’élection par une condamnation judiciaire. Une faible participation serait un échec pour Vladimir Poutine, mais elle ne l’empêcherait pas d’exercer un quatrième mandat présidentiel, qui lui permettrait de rester au pouvoir six ans de plus, soit jusqu’en 2024.

Le successeur de Boris Eltsine a redonné à son pays, depuis son arrivée à la présidence en 2000, le statut de grande puissance qu’elle avait perdu après la chute du communisme. La Russie est ainsi redevenue pour les Occidentaux un partenaire difficile, voire un adversaire déterminé. L’Europe en particulier est conduite à s’interroger sur ses relations avec Moscou et sur la façon de répondre à ses provocations. La question a été posée à plusieurs experts par Judy Dempsey sur le site Carnegie Europe : « La Russie est-elle la plus grande menace pour l’Europe ? »

Corruption, cyberattaques, populismes

Les réponses divergent. Pour les uns, la menace est réelle. Moscou a choisi de s’opposer, de toutes les manières possibles, à l’Europe et sa volonté d’agression doit être prise au sérieux. Pour Fraser Cameron (EU-Asia Centre), la Russie est « certainement une des plus grandes menaces pour l’Europe ». Si les risques d’une attaque militaire sont « extrêmement faibles », Moscou s’emploie à saper systématiquement les valeurs européennes et à semer la méfiance envers l’Europe et l’OTAN par la corruption, les cyberattaques, l’encouragement aux populismes. La réponse de l’UE est, selon lui, « totalement inadéquate ».

Stephen Szabo (American Institute for Contemporary German Studies) va plus loin en affirmant que la Russie a cessé d’être une menace pour devenir « un combattant actif de la guerre de l’ombre » menée contre l’Occident. Le chercheur reproche aux Etats-Unis et à l’Europe de « sous-estimer la situation » et de ne pas comprendre qu’ils sont « en guerre ». Une guerre « hybride » qui vise à obtenir la capitulation de l’Occident sans aller jusqu’à une confrontation militaire directe. Les Européens doivent se préparer à subir une menace à long terme, estime Jonas Parello-Plesner (Hudson Institute), qui souligne la tendance de Moscou à rompre la paix avec ses voisins pour laisser place à des conflits gelés.

Les temps ont changé depuis la guerre froide

Pour les autres, il ne faut pas surestimer la force de la Russie et le danger qu’elle représente pour l’Europe. Non, explique Federiga Bindi (Johns Hopkins University, Université de Rome Tor Vergata), la Russie n’est pas la plus grande menace pour l’Europe. Les temps ont changé depuis la guerre froide et les menaces principales viennent d’ailleurs, comme la peur de l’immigration ou les difficultés de l’économie. La Russie n’est pas aussi puissante qu’on le croit parfois : ainsi son soutien aux mouvements d’extrême-droite n’a pas donné en Europe les résultats qu’elle espérait.

Prenons garde de ne pas nous représenter la Russie comme plus forte et plus dangereuse qu’elle n’est, affirme aussi Stefan Meister (German Council on Foreign Relations), qui craint qu’à se focaliser sur Moscou l’Europe oublie de se préoccuper à la fois de ses propres erreurs et des défis lancés par d’autres puissances, comme la Chine. « La Russie est trop faible pour être une menace réelle », confirme Gianni Rotta (Council on Foreign Relations). Elizabeth Pond, journaliste à Berlin, juge que la Russie est en déclin, à la différence de la Chine, et note qu’elle a « perdu l’Ukraine », en poussant les Ukrainiens à se sentir plus Européens que Slaves.

La responsabilité des Européens

Entre ceux qui appellent l’Europe à se dresser contre la menace russe et ceux qui n’y croient pas vraiment, il y a ceux qui défendent une position intermédiaire : oui, la Russie est un danger pour l’Europe, mais celle-ci est aussi sous le coup d’autres menaces, peut-être plus graves, qui tiennent plus à ses propres insuffisances qu’au comportement de Moscou.

Ancien ambassadeur de France à Bruxelles et à Washington, ancien secrétaire général du Service européen pour l’action extérieure, aujourd’hui chercheur à Carnegie Europe, Pierre Vimont estime que la réponse à la question posée semble « évidente » lorsqu’on considère l’intervention militaire de Moscou en Ukraine, son influence grandissante au Moyen Orient ou ses cyberattaques contre les démocraties occidentales. Mais quelle est exactement la mesure de la menace ? Et si le problème était plus de notre côté que du leur ? La vraie menace n’est-elle pas l’incapacité de l’Europe d’adapter son système politique et économique aux nouvelles réalités du monde globalisé ?

La Russie représente « une menace sérieuse » sur le plan militaire comme sur celui du cyberespace, souligne Ian Bond (Centre for European Reform), Poutine n’est pas l’ami des démocraties libérales, qu’il cherche à subvertir. Mais les menaces les plus importantes, selon lui, sont internes à l’Europe. Elles sont liées notamment à son refus d’investir davantage dans sa défense, de lutter plus efficacement contre le terrorisme ou de combattre sérieusement les inégalités. Comme le dit d’une formule ramassée Anna Maria Kellner (Fondation Friedrich Ebert), « la plus grande menace pour l’Europe est l’Europe ». La région la plus prospère et la plus démocratique du monde se déstabilise elle-même, dit-elle, la montée du populisme, du nationalisme, des rivalités internes la rendant vulnérable à toute attaque. La Russie n’est pas la plus grande menace pour l’Europe, mais elle est prête à exploiter sans hésiter ses faiblesses et ses failles.