L’année Trump

L’écrivain russe Viktor Erofeiev (La Belle de Moscou, Ce bon Staline) s’interroge sur le rapprochement entre les Etats-Unis et la Russie, après les déclarations enflammées de Donald Trump pour Vladimir Poutine. Moscou attend le nouveau président américain comme la fiancée son prince charmant, mais le divorce risque d’avoir lieu avant les noces. (Traduction du russe par Martine Souquès)

Petras Malukas/AFP
Mural à Vilnius, mai 2016

On peut le tourner comme on veut, 2017 sera l’année de Trump. Il va montrer ce dont il est capable. Il va attraper le monde par l’endroit même dont il parlait avec ses amis dans les vestiaires. Il va l’attraper et le monde va se conduire comme une femme dans cette situation, c’est-à-dire on ne sait trop comment. Il ne donnera peut-être pas de gifle mais brusquement poussé par l’indignation et l’impuissance il donnera un coup de dent. Nous aurons du spectacle.
Mais nous pouvons nous-mêmes en Russie être ce fameux endroit par où Trump attrapera le monde. Nous sommes figés en position d’attente mais avec une nuance : viens !viens !
Et si tu veux nous attraper, alors fais-le avec délicatesse, tendresse et même amoureusement. Dis, dis-nous plutôt des mots d’amour… Nous voulons ton amour… Nous sommes, pardon, déjà dressés…
Peu importe que nous l’ayons aidé à arriver au pouvoir ou que nous ayons seulement fait semblant. Ce qui importe, c’est que la Russie l’attend.
Ce n’est pas lui qui nous attend, mais nous qui l’attendons. C’est pourquoi c’est à nous de vivre sans Trump et non pas à eux en Amérique de vivre sous le tsar russe.
Mais comment vivre ici ?
Peut-être que le principal événement de 2017 sera pour nous la trahison de Trump, semblable à toutes les trahisons de l’Histoire.
Nous lui dirons : Donne-nous Yalta
Ça veut dire quoi Yalta ? demandera Trump.
Le Yalta de 2017, lui expliquerons-nous, c’est notre retour aux anciennes frontières de l’URSS, d’une façon ou d’une autre, mais de toute façon ce sera notre sphère d’influence. Au maximum, la neutralisation des anciens voisins de l’URSS, comme la Finlande ou la Pologne. Nous leur montrerons alors comment déblatérer contre nous. Ils resteront dans leurs pantalons merdeux.
Et le bon Trump peut dire, en plissant ses yeux de roux :Yalta – va pour Yalta. Il y a un adversaire principal, la Chine, pour des raisons globales, économiques et même un petit peu raciales et à quoi lui servirait l’union de la Russie et de la Chine contre l’Amérique ? Il n’a pas besoin d’une telle union.
Donc il y aura un Yalta ?
Il y aura un Yalta qui traînera en longueur. Oui, un Yalta prolongé comme le mauvais temps automnal, avec des éclaircies, même peut-être du soleil et puis à nouveau du brouillard. Oui, une sorte de Yalta, mais pas tout à fait. Il nous mènera par le bout du nez. Et nous, comme une femme, nous attendrons. Ne pas faire les marioles avec des avions au-dessus de la Baltique. Se conduire comme des enfants obéissants en Syrie. Ne pas trop provoquer en Ukraine, parce que c’est quand même la partie la plus importante de notre Yalta. Oui, il y aura un Yalta, l’OTAN s’éloignera. Nous ajouterons à voix basse pour les nôtres : avec honte.
Pour nous l’année 2017 ne sera pas révolutionnaire mais féminine en vérité. Ce sera l’année de l’attente du fiancé.
Mais le fiancé Trump et la fiancée de chez nous, qui porte le nom — nom étrange pour une fiancée ! — de « monde russe » sont-ils faits l’un pour l’autre ?
A première vue pourquoi pas ? Le monde russe tout comme Trump fonctionne selon le modèle de fusion avec le peuple. Dans le monde russe ça a merveilleusement réussi. Comme dot, notre fiancée a extorqué une des plus belles presqu’îles du monde.
Trump n’a pas de perspective aussi magnifique. La majorité constitutionnelle des Américains ne partagera pas ses valeurs. Il avancera prudemment mais continuera à faire de la provocation jusqu’à la victoire. S’il cessait de provoquer, quel Trump serait-il ?
Bien sûr il est dommage qu’on ne puisse étendre le monde russe au monde entier, comme le voulait le communisme. L’orthodoxie n’est pas le ciment de l’internationalisme. Elle connaît sa place. A l’époque de Lénine, de Staline, on pouvait embraser le monde entier par la foi dans la révolution mondiale, devenir le fiancé. Et nous étions en effet le fiancé ! Nous les battions tous et en avons achevés beaucoup.
Mais la fiancée – même si c’est une bagarreuse, même si elle est sortie vainqueur des duels – peut-elle vraiment rêver de « tout notre monde » ? Ses rêves se sont affaiblis…
Trump, c’est l’inconscient de l’Amérique. Ce que l’Amérique portait profondément enfoui en elle mais qu’elle n’osait pas exprimer à l’époque du politiquement correct, étouffée qu’elle était par les valeurs libéralo-conservatrices. Dans ce système de valeurs l’Amérique s’est peu à peu transformée en un pays hypocrite qui, de désespoir, s’est mis non seulement à mentir un peu, mais à mentir vraiment. Mais l’inconscient de l’Amérique veut être honnête jusqu’au bout comme l’ont prêché les pères fondateurs. Trump a déchiré le voile du mensonge, comme un grand type inculte, qui tantôt pense puis agit et tantôt agit pour en fait ne pas penser après.
Ce qui gouverne l’inconscient de l’Amérique et donc Trump lui-même, ce sont les notions de succès, de prospérité, de mauvais goût, de frime et la tradition de l’éthique protestante – notions loin d’être compatibles. En Amérique il y a une sorte particulière de bêtise triomphante, qui dans un sens est stupide intelligemment et qui s’inscrit dans le système du succès. Trump satisfait parfaitement aux paramètres de la bêtise américaine, qui elle aussi repose dans l’inconscient de son grand pays. Il parlera au nom de l’inconscient de l’Amérique mais la conscience de l’Amérique y verra (y a déjà vu) une tragédie.
Dans notre moitié dominent les valeurs de la cour d’immeuble. Nous avons tous couru dans cette cour…le culte de la force, les roublardises, les crocs en jambe, la vengeance, la dénonciation des étrangers à la cour, les bagarres, et en présence de tout cela, de temps en temps, la magnanimité étonnante et éphémère du chef du peuple de la cour d’immeuble.
Le culte de la force nous rapproche de Trump. Nous gagnons par une inexplicable générosité spontanée. Les crocs en jambe de Trump et les nôtres sont des droites parallèles. La dénonciation des autres – ça aussi se ressemble. Et la mission suprême est semblable : la grande Amérique, la grande Russie.
Mais quelque chose ne rime pas. Trump sait que le succès s’atteint grâce au labeur effervescent des Américains. Nous sentons involontairement l’énergie incomparable de l’Amérique. Ce bruit confus plane sur tout le pays.
Dans notre cour dans laquelle nous continuons de courir, on atteint le succès non par un travail systématique, fondé sur la libre concurrence, mais par un branle-bas de combat de coqs, autoritaire, où beaucoup dépend de la peur inspirée plus ou moins correctement ; la période de mobilisation, les éclaboussures de l’enthousiasme nous enflamment. Les protégés de Trump sont les hommes du travail à la chaîne. Ils n’éprouvent pas de honte à se tuer au travail volontairement. Au nom d’une vie meilleure pour leur famille, pour eux-mêmes et pour leur pays. Avec un grand drapeau américain flottant au-dessus de leur maison.
Trump est imprévisible, mais clair sur un point : sa chaîne d’usine et notre cour diabolique s’uniront pour divorcer.
Trump annoncera perfidement qu’il ne veut plus jouer avec notre cour. Nous pousserons les hauts cris devant cette perfidie. Hé, mec, où est notre Yalta ? Nous ne lui pardonnerons jamais. Hé, mec, nous irons en Chine… Et bon, dégage ! Ouais ! C’est bien !
Nous ne pardonnons pas la perfidie des autres. Si bien que sous Trump nous commencerons par vivre simplement comme une femme, puis comme une femme trompée. Il n’y aura pas de noce, mais c’est égal…
C’est égal, nous finirons par gagner, parce que nous avons toujours en réserve le peu de prix de la vie humaine. Et nous pourrons toujours baptiser n’importe quoi du nom de victoire.