La France et l’Allemagne face au défi de l’islam

Des attentats terroristes revendiqués par des gens qui se réclament de l’islam, de nombreux jeunes gens partant de France, de Belgique, des Pays-Bas ou d’Allemagne pour rejoindre le « djihad » en Syrie ou en Irak, pendant que des « promenades » islamophobes sont organisées à Dresde par le mouvement Pegida (Patriotes européens contre l’islamisation de l’Allemagne), ce sont des événements qui posent un défi aux sociétés et aux gouvernements européens. Face à l’islam, la France et l’Allemagne, malgré des traditions culturelles différentes, une autre organisation des rapports de l’Etat et des religions, ont un défi en commun.
C’est pour en débattre que la maison Heinrich Heine et Boulevard Extérieur ont réuni le 5 février autour de Daniel Vernet deux personnalités d’horizons différents, l’ancienne députée social-démocrate allemande d’origine turque Lale Akgün et Christian Makarian, directeur délégué de l’Express.

Par davric via Wikimedia Commons
Insigne des aumôniers musulmans dans l’armée française

On a beaucoup parlé de la laïcité en France, ces derniers temps. Il est vrai que l’idée de la séparation de l’Eglise et de l’Etat, chacun seul maître en son domaine - le spirituel pour l’une, le temporel pour l’autre – paraît d’une évidente simplicité apte à résoudre tous les problèmes. Sa mise en œuvre cependant se révèle beaucoup plus compliquée que ne le laisseraient supposer les incantations à la mode. Il faut rappeler deux choses : la loi de séparation de 1905, qui concernait les trois religions présentes alors en France, a eu besoin de plusieurs décennies pour être acceptée par l’Eglise catholique, et le statut des écoles dites « libres », par exemple a soulevé de grands débats dans la société française jusque dans les années 1980. Cette loi ne prenait pas en considération l’islam, qui était très peu représenté en France.
L’Allemagne n’est pas un Etat laïc, au sens français du terme, puisque qu’il participe à l’organisation des Eglises, notamment en levant pour elles un impôt réparti selon la volonté exprimée par les contribuables. En contrepartie, les Eglises prennent en charge des services sociaux (santé, éducation, etc.). Mais depuis que le nombre des « musulmans » a beaucoup augmenté dans les deux pays le problème de l’attitude des Etats envers l’islam leur est commun.

Pas de char en hommage à « Charlie » au carnaval de Cologne

A Cologne, pour le grand défilé du Carnaval qui a lieu tous les ans le mardi gras avant que les chrétiens ne commencent le carême, on avait prévu un char en hommage à Charlie, qui a finalement été écarté (le mardi gras cette année tombe le 17 février). C’est une décision qui fâche beaucoup Lale Akgün, qui est musulmane. « Refuser ce char sous prétexte que le Carnaval doit être joyeux est un non-sens, dit-elle, le Carnaval, c’est la satire, l’humour, la critique des puissants – sinon, il ne reste que la bière ! »

Des statistiques sujettes à caution

L’Express vient de publier un dossier sur l’islam, illustré de deux graphiques dont l’un montre que sur 4 millions de musulmans en France, trois millions seraient pratiquants, et un autre que 40 % de ces musulmans seraient croyants et pratiquants (contre 15% pour les catholiques). Bien entendu il y a un problème de calcul, et cela montre à la fois le flou des concepts et l’absence de statistiques.
Qui appelle-t-on « musulman » ? Est-ce que ce sont les adeptes d’une religion – et laquelle ? – ou les immigrés originaires du Maghreb en France, de Turquie en Allemagne, ou bien les « Arabes », y compris ceux qui ne le sont pas comme les Kabyles, les Berbères ? Est-ce que ce sont les « Turcs » dont beaucoup sont Kurdes, ou sunnites, ou alaouites ? On a débattu à la table ronde et aussi avec le public, de l’opportunité des statistiques dites « ethniques ».
En France, on ne connait officiellement que le « citoyen », ce qui n’empêche pas les appels lancés à une soi-disant « communauté » musulmane afin qu’elle condamne les attentats récents et le terrorisme perpétré au nom de l’islam. Christian Makarian admet que le terme « ethnique », emprunté à l’anglais, n’est pas très bien choisi, mais il n’est pas le seul à penser que la connaissance chiffrée de la société est nécessaire. Il ne s’agit pas de distinguer les gens selon leur origine et leurs appartenances pour les discriminer, mais pour pouvoir aider ceux qui en ont besoin.

Diversité de l’islam

L’islam est d’une grande diversité. On peut se poser la question de savoir s’il y a un continuum entre l’islam « tranquille » qui est celui de la grande majorité des gens et le fondamentalisme de quelques groupes.
Mais poser la question de la nature de l’islam, c’est trancher d’abord entre les tenants de la révélation et ceux de l’interprétation. La révélation est immuable. L’interprétation en revanche permet de replacer les textes sacrés dans leur contexte, de mettre de côté des sourates inappropriées à notre époque, d’insister sur ce qui permet l’ouverture et la tolérance… Ce ne sont pas là des querelles théologiques abstraites, surtout quand la théologie est l’arme de la politique voire l’arme de la violence.

« L’islam fait partie de l’Allemagne », a récemment déclaré la chancelière Angela Merkel, reprenant les paroles de l’ancien président Christian Wulff, pour s’opposer aux manifestants islamophobes de Pegida. Lale Akgün n’est pas d’accord : « On peut intégrer des hommes, pas une religion ! » Ce n’est pas une remarque rhétorique : on peut en effet se demander quel islam fait partie de l’Allemagne, et, pour Lale Akgün, si c’est l’islam des communautés conservatrices, qui pourront en profiter pour devenir des associations en bonne et due forme avec pignons sur rue et obtenir des subsides, ce ne sera pas un succès pour les démocrates.

Communautés ambiguës

La question de la réforme c’est aussi et surtout celle des réformateurs. Ce n’est pas à l’Etat de réformer la religion, pas plus qu’aux « communautés » organisées. C’est le rôle des intellectuels de travailler à un islam « libéral »
Ces communautés, Lale Akgün en fait une analyse critique ; elles ne représentent que peu des « musulmans » d’Allemagne, et seulement des conservateurs. Le Conseil central des musulmans d’Allemagne, dont le nom rappelle le Conseil central des juifs en Allemagne, et les trois autres organisations « musulmanes » ne représentent que 10 à 15 % des musulmans d’Allemagne, dont la plupart sont des gens normaux qui ne souhaitent pas nécessairement être définis par leur appartenance religieuse, insiste l’ancienne députée social-démocrate, qui est aujourd’hui conseillère du gouvernement régional de Rhénanie-Westphalie. On les « islamise » a posteriori, on leur impose une identité. Pis, ces organisations sont les instruments de la politique des Etats qui les financent. La Turquie en voie d’islamisation se sert des associations… pour faire la politique turque en Allemagne.

S’assumer comme minorité

La Frankfurter Allgemeine Zeitung a publié il y a quelques temps un article d’un jeune journaliste, Mehmet Ata, sur « cinq thèses pour un islam allemand ». Les voici :
1. L’islam allemand doit être germanophone
2. L’islam allemand doit accepter de rester une religion minoritaire en Europe
3. L’islam allemand doit porter les valeurs de la liberté et de la tolérance
4. Les communautés de l’islam allemand doivent être plus cool que leurs prédécesseurs
5. L’islam allemand doit reconnaître les spécificités de l’histoire allemande, c’est-à-dire la deuxième guerre mondiale et la Shoah
Pour Christian Makarian, le second point est essentiel ; que les musulmans en Europe se reconnaissent comme une minorité et s’assument en tant que telle. Les musulmans en Europe, 25 ou 30 millions désormais, n’ont traditionnellement pas connu de sociétés où ils fussent minoritaires, sauf en Inde. Ils ont connu des villes structurées par les rythmes, les bruits, l’architecture de la foi musulmane. Et c’est une translation violente de se retrouver dans un autre monde, où on peut représenter un prophète au nom de la liberté d’expression.
L’inflation verbale autour de la laïcité à laquelle on a assisté en France ces derniers jours, ne résout rien. La laïcité doit cesser d’être ce mana qui bouche les questions. Elle est un mode d’organisation, un rapport entre l’Etat et le citoyen, qui garantit au citoyen la liberté de conscience, la liberté de croire ou de ne pas croire et l’exercice de ces libertés.

La révolution de l’islam européen

Lale Akgün veut les Lumières pour l’islam. Les salafistes s’opposent à la modernité, pour vivre comme le prophète. Le monde change et ils se cramponnent. Mais la plupart des musulmans accepteraient un islam libéral et réformé, dit-elle. Ils ont seulement peur de changer les choses. « Si nous voulons que l’islam soit accepté au XXIème siècle, et ne se détruise pas lui-même, le moment est venu de la réforme de l’islam. Aujourd’hui. Il faut exclure la violence. Il faut aussi se libérer du système patriarcal. Il faut faire notre révolution. Cela ne se fera pas dans les pays arabes, avec leur système politique autoritaire ; ni dans une Turquie en voie d’islamisation. C’est en Allemagne que nous devons la faire. Avec un nouveau Martin Luther. Ou une Martine Luther, peut-être ! »