Suicide ou lent déclin, le dilemme de la social-démocratie allemande

Les négociateurs du Parti social-démocrate allemand et des deux partis de la démocratie chrétienne, CDU et CSU, se sont mis d’accord, dans la nuit du mardi 6 au mercredi 7 février, sur un accord de gouvernement. Le contrat de cette nouvelle grande coalition compte 177 pages. Il devrait permettre de sortir de l’impasse provoquée par le résultat des élections du 24 septembre 2017 et par l’échec de la coalition dite "jamaïcaine" entre les démocrates chrétiens, les libéraux et les Verts. Il devrait aussi permettre à Angela Merkel de rester à la chancellerie.
En revanche son adversaire malheureux aux élections de l’automne dernier, Martin Schulz, a annoncé qu’il renonçait à devenir ministre alors qu’il briguait les affaires étrangères. Sa décision a pour but d’éviter les querelles de personnes au sein du SPD et d’augmenter les chances d’un vote positif des adhérents social-démocrates sur le contrat de gouvernement, malgré une forte tendance qui préférerait de nouvelles élections voire une cure d’opposition.
Cet article est la version actualisée d’un texte paru sur le site www.telos-eu.com

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Les deux principaux négociateurs

Les débats qui agitent le Parti social-démocrate depuis que la direction a décidé de tenter une nouvelle grande coalition (GroKo) avec la démocratie chrétienne, illustrent la controverse historique qui traverse la social-démocratie allemande depuis le début du XXème siècle : faut-il participer au pouvoir au prix de quelques sacrifices idéologiques afin d’obtenir des progrès concrets pour les « travailleurs » ou préférer l’opposition pour sauver les principes ? Le président du SPD, Martin Schulz, a résumé l’alternative en ces termes : « Mieux vaut 1% de quelque chose que 100% de rien du tout ».
Le congrès du SPD, qui s’est tenu à Bonn le 21 janvier, a approuvé à une courte majorité (332 voix contre 279) l’ouverture de négociations avec la démocratie chrétienne en vue de former un nouveau gouvernement de grande coalition. Les négociations ont abouti pour une troisième alliance, sous le règne d’Angela Merkel. Le SPD sera le junior partner de la démocratie-chrétienne mais a arraché le postes ministériels les plus importants. Le dernier mot revient aux 463 723 adhérents du SPD qui sont appelés à voter par correspondance. Le résultat sera connu le 4 mars. S’il est positif en faveur de la GroKo, ce sera la quatrième grande coalition dans l’histoire de l’Allemagne d’après-guerre.

Digne de gouverner

La première date de 1966. Il s’agit alors pour le SPD de montrer qu’il est digne de gouverner. Depuis 1949, il a été tenu à l’écart du gouvernement bien qu’il eut opéré sa mue réformiste dès 1959. Au congrès de Bad Godesberg, il a rejeté le marxisme au profit de l’économie sociale de marché et annoncé son ralliement à la « petite Europe » (à l’époque celle des Six) contre le mythe d’une grande Europe réunifiée (qui se réalisera après 1989). « Faire son Bad Godesberg » est devenu, pour les partis socialistes, synonyme d’acceptation des lois du marché.
Le dernier chancelier social-démocrate, Gerhard Schröder, est allé plus loin en ralliant la « troisième voie » de Tony Blair et en mettant en œuvre des réformes (lois Hartz) qui ont rétabli la compétitivité allemande mais entamé le consensus social. En 2005, après sept ans de pouvoir avec les Verts, le SPD a dû céder la chancellerie à Angela Merkel mais il a recueilli encore 34% de voix.
Or depuis, la baisse a été pratiquement continue. En 2009, après quatre ans de partage des responsabilités avec la démocratie-chrétienne il n’était plus qu’à 23%. Aux dernières élections du 24 septembre 2017, son score dépassait à peine les 20%. Le petit regain enregistré en 2013 (25,7%) après une législature passée dans l’opposition n’est pas suffisant pour convaincre une majorité de sociaux-démocrates que le salut se trouve dans l’éloignement du pouvoir.

Des réformes sociales

« L’opposition, c’est la merde », avait coutume de dire un ancien président du SPD, Franz Müntefering, pour convaincre ses amis de pactiser avec Angela Merkel. Les réformistes du parti ont des arguments. Au cours de la dernière législature, ils ont imposé des réformes sociales qui n’auraient pas été décidées sans eux : la création d’un salaire minimum, l’abaissement de l’âge de la retraite pour les longues carrières, une retraite pour les femmes au foyer, etc.
Mais ils n’ont tiré aucun profit électoral de leurs succès politiques. Tout se passe comme s’ils avaient tiré les marrons du feu pour Angela Merkel. Dépourvue d’œillères idéologiques, la chancelière a récupéré à son profit les changements qui lui semblaient populaires. Ayant « social-démocratisé » la démocratie chrétienne, Angela Merkel a en partie asséché le vivier électoral du SPD. Les plus conservateurs de son parti lui reprochent d’avoir ainsi ouvert un espace sur sa droite où s’est engouffrée l’AfD (Alternative für Deutschland) mais c’est ainsi qu’elle a assuré ses douze années de pouvoir.
Dans le même temps, le SPD continue d’être tenu pour responsable de la précarité organisée qui frappe une grande partie des salariés allemands à la suite des réformes Schröder. Il a du mal à concilier deux impératifs contradictoires : assumer l’héritage d’une politique qui a remis l’économie allemande sur la voie de la croissance et prendre ses distances avec des réformes qui ont déstabilisé sa base sociologique traditionnelle.

Le thème européen

A l’instar d’autres partis européens appartenant à la famille du socialisme démocratique, il n’a pas réussi à sortir par le haut de cette contradiction. Martin Schulz a essayé en mettant en avant la défense de la justice sociale. Le thème a fait long feu. L’Europe, qui aurait pu animer la campagne, est une idée trop abstraite pour tenir lieu de substrat idéologique.
Le SPD, qui a fêté son 150ème anniversaire en 2013, n’a-t-il le choix qu’entre un suicide, que représenterait la fuite devant les responsabilités par un retour dans l’opposition, et un lent déclin, s’il est condamné à être la roue de secours du centre droit ?
En réalité, ce parti est confronté au même dilemme que l’ensemble de la social-démocratie européenne. Cette famille politique s’est développée historiquement dans des sociétés qui sont aujourd’hui traversées par des clivages politiques nouveaux qui affaiblissent gravement son socle social et idéologique, l’obligeant, sous peine de disparaître, à effectuer des choix stratégiques majeurs.
Jusqu’ici, les partis appartenant à la social-démocratie avaient prospéré politiquement dans le cadre du clivage gauche/droite, réussissant à conserver une large part de leur électorat populaire tout en devenant des partis de gouvernement, acceptant dès lors, au moins dans leur action gouvernementale, de se conformer aux règles de l’économie de marché et de soutenir le processus de la construction européenne.
La crise financière qui a frappé le monde occidental et relancé les critiques envers le système capitaliste, la nécessité de repenser l’Etat-providence et de prendre en compte les effets grandissants de la mondialisation, ainsi que l’enjeu désormais central de l’immigration ont frappé de plein fouet cette famille politique.
Ces évolutions ont en particulier amené une part croissante des classes populaires à réclamer une protection qu’elles estiment plus efficace au niveau national qu’européen et à voter de plus en plus fréquemment en faveur de partis populistes dont le développement remet profondément en cause la capacité du clivage gauche/droite à organiser le fonctionnement des systèmes politiques.
Du coup, la social-démocratie ne peut plus différer des choix qu’elle a pu éluder dans le passé sur les enjeux du libéralisme économique et de la construction européenne, ce qui la conduit à repenser ses alliances politiques et son rapport aux différentes classes sociales, les classes populaires et les classes moyennes s’éloignant de plus en plus les unes des autres sur cet ensemble de questions.

Face au développement conjoint de gauches radicales et de partis populistes anti-européens et anti-immigrés, un non-choix, la voie la plus commode, présente le risque d’entrainer la marginalisation électorale de cette famille politique. Nous l’avons vu en Grèce, puis en France et aux Pays-Bas. En Allemagne, elle la menace à terme.
Mais faire un choix clair est également risqué. Ce choix, compte-tenu de l’affaiblissement général des gauches en Europe, est en réalité le choix de gouverner ou non.

Deux stratégies

Deux stratégies sont en effet possibles. La première consiste à continuer de privilégier le clivage gauche/droite et à choisir en réalité de renoncer, au moins provisoirement, à gouverner, en espérant que le retour à l’opposition permettra de revivifier à la fois la SD elle-même et partant le clivage gauche/droite.
Ce choix apparaît le plus risqué dans la mesure où la concurrence sur sa gauche confinera la social-démocratie dans un entre-deux dangereux électoralement et politiquement entre les gauches radicales et les partis de gouvernement du centre et de droite. De ce point de vue, il faudra suivre attentivement l’évolution du PSOE espagnol mais aussi de ce qui reste du parti français.
Si l’on considère que le nouveau clivage « société ouverte/société fermée » empêchera dans l’avenir le rétablissement du clivage gauche/droite comme clivage dominant, ce choix ne peut déboucher que sur un déclin accéléré, comme une forme de suicide, dans la mesure où la force de la social-démocratie depuis les années 1930 a été de s’affirmer en force de gouvernement. C’est cette propriété qui lui a permis de dominer les gauches européennes. Une longue station dans l’opposition, selon cette analyse, ne lui permettra pas de se redresser mais au contraire accélérera sa chute.

Le nouveau clivage

La seconde stratégie ne peut que se fonder sur l’analyse selon laquelle le nouveau clivage sans se substituer à l’ancien jouera un rôle plus structurant que lui dans le fonctionnement de nos systèmes politiques. Dès lors, les partis pro-européens, attachés à l’économie de marché et à l’ouverture économique et ayant une approche humaniste de la question de l’immigration seront opposés à ceux qui défendront des idées opposées. La stratégie consisterait alors à faire le choix de l’exercice du pouvoir en coalition avec les partis de centre-droit favorables à ces orientations.
Ce choix est lui aussi risqué dans la mesure où cette participation au pouvoir se fera le plus souvent comme junior partner, situation qui présente le double inconvénient pour les sociaux-démocrates de pâtir de l’impopularité des politiques menées sans en avoir la pleine maîtrise.
Un tel choix ne protége donc pas nécessairement contre la poursuite d’un lent déclin et elle ne fournit pas de remède aisé à l’éloignement d’une part importante des couches populaires. Mais il comporte trois avantages majeurs par rapport au premier.
D’une part, il oblige la social-démocratie, comme elle l’a a fait depuis de nombreuses décennies, à rester en contact avec le monde réel et ses contraintes et donc à ne pas sombrer dans la pure idéologie, tendance que favorise une longue période d’opposition.
Ensuite elle contribue à la poursuite de politiques et à la défense de valeurs qui sont celles du socialisme démocratique et qui ont contribué, grâce à lui, au progrès de nos sociétés, participant au combat contre les partisans extrêmes de la société fermée.
Enfin, la soical-démocratie peut ainsi conserver son identité de parti de gouvernement ce qui lui laisse une chance faible mais réelle dans un avenir incertain de l’Europe de stopper son déclin dans la mesure où elle participera positivement au réaménagement politique et idéologique de nos systèmes politiques.
Tel est le véritable choix auquel la social-démocratie allemande est immédiatement confronté et que devra faire le mouvement social-démocrate dans son ensemble. Le choix, en définitive, d’être ou non un parti politique dont la vocation première est de gouverner.