Ukraine : un président pour quel régime ?

Des élections présidentielles vont avoir lieu le 31 mars en Ukraine. L’information la plus importante à leur sujet est peut-être que personne ne sait ce qui va se passer. Le paysage politique est complexe et le vent souffle où il veut. Ce qui est en jeu, cinq ans après le Maïdan, c’est toujours la démocratisation de l’Ukraine et sa modernisation, et donc ses rapports avec l’Europe, avec la Russie et avec la corruption. Un débat a eu lieu le 18 mars à la Fondation pour la Recherche Stratégique, avec Nadija Koval, Head of Central and Western European Studies, Ukrainian Prizm, Tetyana Ogarkova, Hromadske.ua, Ukraine Crisis media Centre and Lecture at Kyiv-Mohyla Adademy et Mathieu Boulègue, Research Fellow, Chattam House.

Reuters/Valetyn Ogirenko
Intronisation du Patriarche Epiphane 1er à la cathédrale Sainte Sophie le 3 février 2019

Les attentes de la société ukrainienne dépassent largement le cadre de revendications économiques et sociales. C’est une élection éminemment politique, parce qu’il s’agit de choisir dans une première étape - la seconde, les législatives en octobre, sera tout aussi importante – quel sera le régime de l’Ukraine. Le grand événement du Maidan, il y a cinq ans, qu’on appelle en Ukraine la Révolution de la Dignité, avait montré un pays, à la fonte des deux blocs, qu’on sommait en quelque sorte de choisir entre l’Est et l’Ouest disparus. Le lien historique avec la Russie, fondamental sur le plan spirituel depuis l’instauration de l’Eglise orthodoxe de Kiev mais aussi sur le plan économique puisque l’Ukraine faisait partie de l’Union soviétique, ce lien soudain était mis en opposition avec une relation tout aussi ancienne avec l’Europe culturelle. Le déclencheur factuel de cette opposition avait été une question d’alliance économique avec l’un ou l’autre côté, mais le choix était en réalité entre deux systèmes. Europe, pour les Ukrainiens du Maidan, ça ne signifiait pas « Bruxelles » et sa Commission comme le présente une vision réductrice du conflit, Europe, ça signifiait d’abord Etat de droit et démocratie. Poutine ne s’y était pas trompé, lui qui avait lancé l’alerte à propos de « la Russie encerclée par les démocraties » : il était urgent d’arrêter en Ukraine les progrès de la démocratie, avant que la contagion ne gagne les terres russes.
Rien de tel qu’une bonne guerre pour entraver l’instauration de la démocratie. Après les petits hommes verts venus peupler la Crimée, des « séparatistes » ont surgi opportunément dans les régions orientales de l’Ukraine pour animer un conflit auquel n’ont manqué ni armes ni mercenaires.

Première préoccupation : la guerre

La guerre dans le Donbass demeure la première préoccupation des citoyens ukrainiens interrogés avant la présidentielle. Un récent sondage préélectoral faisait apparaître la guerre comme le problème n° 1, ils étaient 61 ,4 % à le penser (72,2 % en moyenne des personnes interrogées par Rating pensent que leur pays est en guerre avec la Russie, même si elles sont plus nombreuses à le penser à l’Ouest de l’Ukraine -79% - qu’au centre -62 % - ou à l’Est - 47%). Ils étaient préoccupés davantage par la guerre que par les difficultés économiques manifestes soulevées par les tarifs du gaz (55,5%) ou les bas salaires, ou le chômage ou même la corruption, qui ne venait qu’en sixième position avec 21,8%.
La guerre dans le Donbass fatigue. Ça donne de l’insécurité. La Crimée ? Les candidats en parlent peu. L’arraisonnement par la Russie de bateaux ukrainiens en mer d’Azov, l‘arrestation des marins et le fait qu’ils aient été déférés devant un tribunal de Crimée ? la fermeture du détroit de Kertch et la transformation de la mer d’Azov en une mer intérieure russe, au mépris de tous les traités internationaux ? Bof, une humiliation de plus… Et ça rend donc le compromis plus acceptable.

On peut dès lors penser que la position de chaque candidat devant cette guerre va jouer un rôle important dans le vote. Mais les prises de position sur ce sujet ne sont pas toujours très claires. Bien sûr tout le monde est contre la guerre ; mais que faut-il faire ? Chercher une solution « diplomatique » : raviver le « format Minsk » ? Cela semble être la position de Petro Porochenko, qui parle de « préserver » Minsk mais n’évoque pas d’actions militaires. Ioulia Tymochenko rappelle le Memorandum de Budapest, mais tout le monde oublie que ce n’est pas un traité, qu’il n’a pas d’effets contraignants. De toutes façons, ce n’est pas le point principal du programme de Ioulia Tymochenko. Volodymyr Zalensky aussi rappelle ce memorandum et voudrait que ses signataires interviennent pour faire libérer les territoires occupés. Il demande la restitution de tous ces territoires. Mais on ne voit pas le mot Crimée dans son programme.
Toute cette problématique est naturellement sous-tendue par la question des rapports de l’Ukraine avec la Russie. Or il n’y a qu’un seul candidat ouvertement pro-russe, et il ne figure pas au top des trois premiers dans les sondages. Iouri Boïko, ancien vice premier ministre de 2012 à 2014, serait au 5ème rang – les medias russes lui donnent une meilleure place mais c’est une autre affaire.

Les héritiers divisés du Maidan

Pour les élections présidentielles 44 candidats s’étaient déclarés, quelques-uns se sont retirés mais il en reste un grand nombre, que l’on peut répartir en trois catégories :

  • Les héritiers divisés du Maidan ;
  • Le pro-russe officiel ;
  • Les candidats « techniques » : c’est un concept spécifique aux élections ukrainiennes. Cela signifie qu’ils sont candidats non pas pour être élus, mais pour avoir des représentants dans les bureaux de vote et pouvoir veiller ainsi au respect des règles démocratiques du scrutin.

La compétition est entre les trois candidats que les sondages placent en tête et qui tous les trois sont issus du Maidan. Cela signifie à la fois l’irréversibilité de cet événement et la fragilité de son héritage. Cela signifie aussi que l’opposition entre les trois candidats n’est pas frontale, mais qu’il s’agit dans leurs différences d’un dosage entre plus ou moins d’Europe, plus ou moins de social, plus ou moins d’anti-russisme. On ne peut cependant pas considérer cela comme très relatif quand on se souvient que sur la place Maidan des citoyens ont été tués parce qu’ils arboraient un drapeau européen...
Petro Porochenko, élu en 2014 après le Maidan, représentait l’espoir d’une nouvelle vie. « Armée. Langue. Foi. » son slogan d’aujourd’hui a quelques résonnances passéistes et nationalistes, mais le candidat a des atouts : armée, dans un pays où la guerre est la première préoccupation des citoyens, a un sens d’autant plus clair que Porochenko a affirmé que la paix, c’était la reconnaissance de l’indépendance de l’Ukraine, qu’il promet d’intégrer l’Europe dès 2013 et qu’il ne fait pas de promesses populistes en économie. Il demande au contraire aux électeurs s’ils préfèrent continuer lentement avec lui les réformes qui sont critiquées par les populistes, ou tout risquer avec les autres. Ceci suffirait à le désigner comme l’ennemi de « Moscou », mais il y a pire en matière de « foi ». Petro Porochenko a assisté à l’intronisation du Métropolite Epiphane 1er, premier patriarche de l’Eglise autocéphale d’Ukraine depuis 300 ans, qui s’est déroulée selon le rite grec de Constantinople et non selon le rite russe. De plus, c’est le candidat que soutiennent les Tatars de Crimée !
Ioulia Tymochenko, avec son Union Panukrainienne « Patrie » est naturellement pour la paix et la sécurité, elle est aussi pour la défense des vieux et l’encouragement des modernes, pour les technocrates aussi, et elle a changé son look, abandonné sa tresse et mis de grosses lunettes. Elle dénonce les réformes qui ne sont pas populaires, veut donner de l’argent à tout le monde et rétablir la justice, dit Mathieu Baldègue. Elle joue la carte populiste, veut abolir l’immunité du président et parle de referendum d’initiative populaire, mais son parti est bien implanté dans les régions. Elle espère plus de succès aux élections parlementaires et son programme est orienté dans ce sens. Quid du FMI ? On verra aux législatives justement.

Comédiens au pouvoir

Un troisième top-candidat est apparu dans les sondages et il est même monté au premier rang. Il était inconnu ou presque sur la scène politique jusqu’au jour de son dépôt de candidature, le 31 décembre 2018 : Volodymyr Zelensky. Acteur et réalisateur, il a joué le rôle d’un enseignant devenu par hasard Président de la république, un président honnête et pur naturellement. La série télévisée dans laquelle il jouait le rôle s’appelait « Serviteur du Peuple » ; Il a fait de ce titre le nom de son parti et s’est lancé dans la campagne électorale. Son slogan est maintenant « l’Ukraine de mes rêves ».
Zelinsky est pour un Etat minimal, des référendums, la criminalisation de la corruption – et la voie diplomatique en politique étrangère. Il parle peu avec les journalistes et s’efforce de mobiliser les jeunes. Son parti serait le plus populaire, mais il n’existe pas !
On pense naturellement à Beppe Grillo. Mais lui avait déjà construit une structure politique, les Cinque Stelle, avant de se lancer. Et il s’est tout de même laissé mettre de côté par les « politiciens » de son « mouvement »…
La question de la vérité et du rapport entre les faits et leur représentation est le propre de la comédie. Les sondeurs ukrainiens ont posé la question de savoir lequel des candidats en lice pour les présidentielles détenait le plus de « vérité ». Ils ont accordé à Ioulia Tymochenko 31 % de vérité, au-dessus venait Oleh Liachkov puis Petro Porochenko et Anatoly Hrytsenko. Avec 68,1% l’ancien maire de Lviv était au sommet. Des détenteurs de vérité, pas des intentions de vote. D’ailleurs entre les intentions de vote exprimées et le vote effectif, il y a notamment l’obstacle des taux de participation. Si le candidat préféré des électeurs de 18 à 25 ans et de 26 à 35 ans est Zelensky, mais que ce sont justement les électeurs qui participent le moins aux élections… Même en tenant compte d’éléments impondérables, comme la sympathie qu’inspire Zelensky à beaucoup … Bref, la prévision est difficile.

Pour quelle Ukraine voter ?

Quand la question est posée de savoir pour quoi les gens vont voter, les réponses départagent mal les candidats. En effet 50% des citoyens interrogés veulent des changements que leur candidat pourrait apporter au pays – cela n’est pas en faveur du président sortant, Petro Porochenko, ni d’ailleurs de Ioulia Tymochenko – 38% voteront pour un programme de développement (la comparaison entre différents programmes reste extrêmement floue..) et 25% pour « aller dans une bonne direction ». Il faut mettre ce chiffre en rapport avec l’expression de 70 % des personnes interrogées qui pensent que l’Ukraine va dans une mauvaise direction. Et alors les 20 % qui veulent voter contre le système existant seront-ils derrière Volodymyr Zalensky, dont le taux de popularité dépasse actuellement tous les autres, avec près de 25% ?
Pour les Ukrainiens la guerre est le problème le plus grave, mais il y en d’autres, notamment dans le domaine économique. Ils sont particulièrement affectés par la hausse du tarif du gaz, imposée par la Russie. Le sondage qui met la guerre en première position relève ensuite que 55,5% des personnes interrogées parlent des tarifs et 55,2 % des bas salaires. La moitié des ménages dit ne plus pouvoir payer le gaz. Si on ajoute à ces difficultés économiques le fait que les citoyens n’ont plus confiance dans le gouvernement, on peut penser que le populisme a de beaux jours devant lui.
Les « réformateurs », les projets de réformes concrètes, ne marquent pas la campagne. Les candidats présentent des stratégies globales sans définir leurs choix, ni pour ou contre l’Europe ou plus ou moins d’Europe, ni sur le plan régional. Les initiatives réformatrices ont peu de résultats sur la campagne, explique Nadija Koval, parce qu’elles ne sont pas mises sur le compte d’un candidat. Les réformateurs sont considérés un peu comme une élite.
Il reste beaucoup d’opacité dans la culture politique ukrainienne, beaucoup de corruption dans les hautes sphères. Si les sondages ne donnent pas ce problème comme prioritaire pour les citoyens – il est au 6 ème rang de leurs préoccupations, avec 21,8% - il n’en pèse pas moins lourd dans le choix des électeurs parce que c’est une des principales raisons pour lesquelles ils ne font pas confiance à leurs élus. On n’aime pas que des institutions comme le bureau anti-corruption (ou même le procureur) soient utilisés à des fins politiques ! On a fait quelques avancées dans la lutte anti-corruption mais beaucoup pensent que ce n’est pas suffisant et qu’il faut promouvoir une citoyenneté active, et qu’il faut aussi développer une pensée critique devant les fake news, d’abord en renforçant l’éducation.

L’influence russe

Les medias russes s’ingèrent ouvertement dans la campagne. Tetyana Ogargova a réalisé avec son équipe de l’UCMC une vidéo sur ce thème où l’on voit les présentateurs et commentateurs de chaînes russes de grande écoute asséner des mensonges avec assurance et parfois componction – les élections en Ukraine, c’est le bordel, le seul candidat honnête, c’est Boïko, en faveur de qui ils n’hésitent pas à falsifier les sondages – Ils affirment aussi que les groupes nationalistes d’extrême-droite ont été nommés « observateurs pour les élections… - rien de nouveau. Le sujet doit donc préoccuper le Kremlin.
Les attentes électorales de la Russie portent sur le long terme et les législatives ukrainiennes seront pour elle plus importantes que les présidentielles, parce qu’elles auront plus d’importance sur les rapports entre l’Ukraine et la Russie. Casser l’arrivée d’une majorité réformatrice, par exemple, pourrait retarder la mise en place de réformes qui ne plaisent pas au pouvoir russe.
Mais le choix du Président n’est pas sans conséquences, et le Kremlin utilise ses moyens traditionnels pour l’influencer. En plus des mass media, de la télévision surtout, il a quelques arrangements avec des barons locaux et les courroies de transmission habituelles, dit Mathieu Baldègue. Mais le Maidan a tout de même bloqué l’utilisation de certains d’entre eux, à travers la langue, par exemple. Et la prise d’indépendance de l’Eglise ukrainienne par son accession à l’autocéphalie, c’est-à-dire à l’autonomie par rapport à Moscou, prive le pouvoir russe d’un outil important. Le 5 janvier en effet le patriarche œcuménique de Constantinople Bartholomée a signé le document consacrant l’accession à l’autocéphalie de l’Église ukrainienne.
Le candidat « officiel » des Russes est Iouri Boïko, ancien vice-premier ministre (de 2012 à 2014). Mais ceux qui peuvent emporter l’élection ne sont pas tous dans la même situation devant l’influence russe.
Pour les Russes, Ioulia Timochenko est peut-être quelqu’un de « jouable ». Pas commode, mais peut-être « accommodable ». On la dit adaptable parce qu’ « achetable » et que le Kremlin aurait un « compromat » sur elle. Alors que pendant cinq ans ils ont eu du fil à retordre avec Petro Porochenko !
Volodymyr Zalensky, lui, est un inconnu. Capable de déstabiliser l’Ukraine. Il est imprévisible.

Les oligarques en arrière-plan

Sur les sondages « dans la rue », il faut superposer une autre grille, assez occulte. Il s’agit de la répartition du soutien des oligarques. Ils écrivent depuis longtemps l’histoire de l’Ukraine. Ceux qui restent, qui sont-ils ? On parle beaucoup de Victor Pintchouk, un ancien député, gendre d’un ancien président de la République Leonid Koutchma, qui a fait fortune dans l’acier mais s’est depuis 2006 reconverti en mécène. Il a créé un Pinchuk Art Centre extrêmement actif à Kiev et s’est investi dans beaucoup d’autres opérations de soutien aux artistes ; Pintchouk est-il encore un oligarque ?
Ihor Kolomoïsky, derrière ses usines d’aviation, joue certainement un rôle plus actif. On dit qu’il soutient – et tient - Zalenski par les opérations de sa Privat Bank. Zelensky aurait profité de la disparition de beaucoup d’argent de la Privatbank de l‘oligarque, qui a dû être renflouée par l’Etat, et cela crée des liens. On dit que Kolomoïsky soutient aussi Ioulia Tymochenko. Pour assurer sa vengeance contre Porochenko qui a eu l’audace d’attaquer non ses prises de position politiques, mais pire, son business. Et comme il est exilé, il ne peut agir dans ce domaine et vient sur la scène politique soutenir tous les adversaires de Porochenko.
Quant à Rinat Ahmatov, homme politique, homme d’affaires et philanthrope lui aussi, ses liens avec Petro Porochenko sont bien connus.
Mais Arsen Avakov, ministre de l’intérieur soupçonné d’amitiés d’extrême droite, azeri ancien footballeur et ancien gouverneur de la région de Kharkiv, homme d’affaires et de réseau, soutient-il vraiment Timochenko ?
A quelques jours de l’élection présidentielle en Ukraine, beaucoup de cartes ne sont pas encore retournées.