Elizabeth Warren est-elle socialiste ?

A moins d’un an de l’élection présidentielle américaine, la sénatrice Elizabeth Warren apparaît aujourd’hui comme la favorite de la primaire démocrate. Elle est en tout cas celle qui présente le programme le plus audacieux, qui lui vaut d’être accusée par ses adversaires de défendre des idées socialistes ou, à tout le moins, d’afficher une confiance excessive dans les vertus de l’Etat et de la réglementation. Elie Cohen, directeur de recherche au CNRS, analyse les propositions de celle qui pourrait affronter Donald Trump dans les urnes. Il en souligne à la fois les ambitions légitimes et les difficultés de mise en œuvre en cas de victoire de la candidate.

Sipa Press
Elizabeth Warren est-elle socialiste ?

Avec une entrée en campagne réussie d’Elizabeth Warren, une dynamique de campagne qui lui semble favorable depuis que Joe Biden traîne le boulet ukrainien, la question du programme devient centrale. Si Warren a repris à son compte le « Medicare for all » de Sanders, elle se veut réaliste en matière budgétaire, ne se décrit pas comme anticapitaliste, et vante les mérites du marché dont elle entend restaurer l’efficacité face à la rente, au capitalisme de connivence et à la corruption. Il n’en fallait pas plus pour que la presse conservatrice la dépeigne comme socialiste, pour que les observateurs libéraux la soupçonnent d’étatisme et pour que les sociaux-démocrates comme Paul Krugman lui demandent de faire preuve de plus de rigueur dans ses propositions.
Et, de fait, à s’en tenir à la lettre des propositions, le programme Warren est radical puisqu’elle entend fonder une assurance maladie universelle de type européen et le financer par des transferts fiscaux massifs, qu’elle veut effacer les dettes des étudiants et instituer la gratuité pour les étudiants modestes, qu’elle entend ensuite bannir le fracking et mettre à terre l’industrie du gaz de schiste, qu’elle propose de casser les GAFA, pointe avancée de la prééminence numérique américaine, qu’elle entend limiter le pouvoir des actionnaires et armer le bras de l’État pour protéger les salariés et l’environnement.
Considérons ces propositions plus en détail. La lutte contre les inégalités excessives (le top 1% des ménages américains détient 40% des richesses) passe d’abord par la taxation des très riches : elle propose un ISF à 2% à partir de 50 millions de dollars et 3% à partir d’un milliard de dollars. En rehaussant le smic à 15 dollars l’heure, elle propose de combattre la pauvreté au travail.
Autre innovation fiscale, un alourdissement de 7% de l’IS au-dessus de 100 millions de dollars de profits. Elizabeth Warren estime en effet qu’on est allé trop loin dans la baisse des taxes pesant sur les entreprises. Elle entend même responsabiliser les entreprises vis-à-vis des parties prenantes en imposant une représentation des salariés au conseil d’administration (2/5) et surtout en introduisant une licence pour opérer pour les entreprises réalisant plus d’un milliard de dollars de chiffre d’affaires. Cette licence permettrait à l’État d’intervenir en matière environnementale et sociale.
Son audace en matière écologique va jusqu’à la proposition d’arrêter l’exploration et la production des gaz et pétrole de schiste, qui génère des milliards de revenus fiscaux et qui a fait des Etats-Unis le premier producteur mondial, réduit le rôle stratégique des pays du Golfe et mis en difficulté les pays rentiers dont la Russie.

La réforme majeure : l’assurance maladie universelle

La réforme majeure, celle sur laquelle Elizabeth Warren mise tout, c’est « Medicare for all », une assurance maladie universelle de type européen qui couterait 3000 milliards de dollars de plus par an au budget fédéral, concernerait 170 millions d’assurés, bouleverserait les industries pharmaceutiques, les assurances privées, les règles de fonctionnement des chaînes de cliniques privées…
Elizabeth Warren propose aussi le démantèlement des GAFA et leur transformation en entités régulées de service public (il s’agit d’une activité qui génère 500 milliards de dollars de CA et emploie 800 000 personnes). Elle veut aussi casser les banques intégrant activités de marché et activités de crédit, elle veut remettre en cause les privilèges du Private Equity (carried interests) voire rendre impossible le PE en transférant aux investisseurs la responsabilité sur les dettes des entreprises contrôlées.
Elle veut enfin protéger le travail américain en donnant à des assemblées citoyennes le droit de bloquer des accords de libre échange qui mettent en péril leurs communautés.
Ce n’est pas du socialisme certes, concède The Economist, mais c’est pour le moins une croyance éperdue dans les vertus de l’État et de la réglementation et c’est sans le vouloir s’engager dans une voie qui mène au protectionnisme. S’il n’est pas illégitime de vouloir corriger les inégalités grandissantes, ajoute Larry Summers, Warren n’a pas apparemment songé aux effets des nouvelles taxes sur l’investissement, l’innovation et la croissance.

Un ISF plus modeste que l’ISF français

Si on écarte les critiques des contempteurs des thèses d’Elizabeth Warren, qui y voient au pire un manifeste socialiste et au mieux un programme étatiste et protectionniste, ce programme soulève malgré tout plusieurs questions.
La première concerne le degré de radicalité du programme. Que l’on songe à taxer les revenus du Private Equity (le carried interest) comme un revenu semble relever de la correction d’une anomalie, de la fin d’un privilège obtenu et maintenu sur la durée par une industrie à forte capacité de lobbying.
Que l’on songe à taxer les fortunes faiblement à partir de 50 millions de dollars ne devrait pas conduire à convoquer les exemples des échecs européens. Faut il rappeler ici que le seuil de déclenchement de l’ISF français était de 1,3 million d’euros ? Comme le rappellent Emmanuel Saez et Gabriel Zucman, les conditions de taxation aux États-Unis feraient d’un éventuel ISF américain un impôt plus modeste, plus facile à collecter, beaucoup moins lourd à gérer que l’ISF français et plus équitable compte tenu des niveaux d’imposition des super riches américains. En France l’ISF touchait 2% de la population, aux États-Unis avec la proposition Warren le chiffre serait de 0,1%.
Que l’on songe aux voies et moyens de la sortie de l’économie carbone en donnant un coup d’arrêt à l’exploration sur les territoires publics et à l’exploitation des gaz et des pétroles de schiste peut constituer un début de réponse à la priorité écologique de Mme Warren.
Enfin réguler les GAFA en séparant les biens publics comme l’information et les biens privés et en rendant plus difficiles les concentrations qui freinent la concurrence et brident l’innovation, comme on l’a toujours fait aux États-Unis après chaque vague technologique, comme le rappelle Thomas Philippon, est légitime et relève de la grammaire capitaliste.

Le risque d’effrayer les classes moyennes

La deuxième question concerne le processus d’élaboration du programme par itérations successives qui laisse penser que d’autres évolutions sont envisageables durant la campagne notamment sur « Medicare for all ».
En l’état, le projet Warren peut sembler abrupt. Sortir 170 millions d’Américains des assurances privées, les faire basculer dans un régime public et nationaliser au passage une industrie puissante dont le poids boursier est de 530 milliards de dollars et qui compte près de 550 000 salariés n’est pas chose aisée. C’est la raison pour laquelle le débat se déplace des principes aux modalités et qu’il est envisagé d’accorder plutôt un droit d’option à chaque Américain permettant le choix individuel et la progressivité. Quant au coût additionnel, estimé à 3000 milliards de dollars par an, chacun convient que la règle des 3/3 mérite plus d’élaboration (1/3 entreprises, 1/3 économies 1/3 financement par nouveaux impôts prélevés sur les plus riches). Le vrai problème avec Medicare est que la réforme peut effrayer et peut sembler contredire l’objectif de modération fiscale pour les classes moyennes.
La troisième concerne les chances de voir un tel programme appliqué même en cas d’élection de Mme Warren à la présidence des États-Unis. Le pouvoir législatif du Congrès, les inévitables contentieux légaux, l’action des lobbies, les divisions internes aux démocrates… pour ne rien dire des questions de financement dès lors que les vues optimistes de Mme Warren ne se matéralisent pas (économies réalisées sur le Warren Care, stabilisation des dépenses, élimination des gaspillages et diminution par un facteur 3 des frais de gestion, baisse drastique du prix des médicaments…), tout devrait contribuer à retarder voire à écarter des réformes trop audacieuses même si la présidente Warren souhaitait brûler les étapes.

D’un radicalisme à l’autre ?

Reste la question politique. Que veulent les Américains et notamment les Démocrates ? Eliminer Trump et reprendre le cours de leurs alternances, Démocrates et Républicains se battant pour capter l’électeur médian ? ou bien les Américains sont-ils si profondément divisés que la radicalité de Trump ne puisse être combattue que par un contre-discours tout aussi radical ? C’est la thèse des twin peaks : face au radicalisme identitaire de Trump seul un radicalisme social peut mobiliser l’électorat. À l’inverse, on peut aussi penser que l’électorat démocrate, même résolu à éliminer Trump, peut reculer devant l’ampleur des réformes du Warren Care.
Un « Big structural change » c’est l’ambition d’Elizabeth Warren, elle a choisi son camp et ne croit plus comme nombre de ses adversaires, de Biden à Butigieg, aux politiques clintoniennes indifférentes aux effets de la mondialisation et de la désindustrialisation, complaisantes à l’égard de la finance et amicales à l’égard du monde de la Tech.
Est-ce que Warren n’est pas prisonnière de sa radicalité ? Est-ce qu’elle peut reculer sans dégâts ? Peut-elle convaincre en se présentant comme la championne des « fair markets with rules » ? Elle n’est certes pas une anti-capitaliste ; elle veut traiter les market failures. Mais n’est-elle pas malgré tout trop radicale dans ses projets de réforme ?

L’arrivée de Michael Bloomberg

Avec la décision de Michael Bloomberg d’entrer dans la course, on aura en tous cas un test grandeur nature des attentes des électeurs démocrates. Là où les difficultés de Biden condamnaient les démocrates à choisir entre plusieurs versions de la radicalité, l’arrivée de Bloomberg rouvre le jeu puisque l’offre modérée des démocrates clintoniens sera présente et de surcroit incarnée par un homme qui peut tenir tête à Trump : c’est un entrepreneur à succès, qui a réussi aussi dans les affaires publiques comme maire de New York.
La primaire démocrate, quel qu’en sera le résultat, offre ainsi la seule opportunité d’avoir de véritables débats politiques aux Etats-Unis. Comme si le parti républicain n’existait plus.