En Israël, un espoir mêlé d’appréhension

En Israël, la nomination de Naftali Bennett comme premier ministre, dimanche 13 juin, a mis fin au long règne de Benyamin Netanyahou. Pour Ilan Greilsammer, professeur de science politique à l’Université Bar-Ilan de Tel Aviv, c’est moins l’homme lui-même qui a été rejeté que la culture politique, fondée sur la tromperie continuelle, qu’il incarnait. Le nouveau gouvernement répond, selon lui, à la soif de changement de beaucoup d’Israéliens. Et la participation d’un parti arabe est un immense pas en avant. Aussi cette passation de pouvoir lui inspire-t-elle un espoir mêlé d’appréhension.

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L’Université Bar-Ilan, près de Tel-Aviv, haut-lieu de l’interdisciplinarité scientifique

Après les derniers événements, la chute de la Maison Netanyahou et la constitution du gouvernement Bennett, bien des lignes ont été écrites. Beaucoup de choses inexactes ont été exprimées et je voudrais ici essayer de les corriger et de dire un peu ce qu’on peut attendre des temps prochains. Trois observations.

1/ Sur le rejet de Netanyahou

C’est vrai, le « ciment » qui unit les différentes composantes du nouveau gouvernement est le rejet de Netanyahou, et le souhait collectif de le voir quitter le pouvoir. Mais il faut être précis. Ce rejet se situe moins à l’égard de l’homme, qui a quand même fait beaucoup de choses, entre autres les vaccins et les accords d’Abraham, qu’à l’égard de la « culture politique » de l’ère Netanyahou. Au cours de ses douze années de pouvoir, Netanyahou et son parti-lige, le Likoud, ont introduit et diffusé en Israël une culture politique délétère, fondée sur l’absence d’intégrité et la tromperie continuelle. Une pratique politique, sociale et culturelle où par définition aucune promesse n’est tenue, où on est à l’entière merci du leader, de sa famille et de leurs fantaisies, où la parole officielle n’a plus aucune sens, où il n’y a aucun engagement réel à quoi que ce soit, où les candidats à la succession sont joués l’un contre l’autre, et où des politiciens au vocabulaire très limité se lancent au Parlement des insultes telles que : voleur, menteur, traître, renégat, gauchiste, etc.
Un monde politicard où on parle d’agir contre le pouvoir judiciaire pour l’empêcher de critiquer le leader, et de frapper les gardiens de la démocratie qui osent s’opposer au gouvernement, un monde où le premier ministre est sous le coup de trois chefs d’accusation pour corruption et où il affirme que la police a fabriqué des preuves contre lui. Bref, une scène politique évoquant plus les égouts que le temple de la démocratie. Tout le nouveau gouvernement est composé d’hommes et de femmes qui ont un jour collaboré avec Netanyahou et lui ont fait confiance, mais que ce dernier a trompés, bafoués, humiliés et littéralement jetés après les avoir utilisés : Naftali Bennett lui-même, Ayelet Shaked, Avigdor Liberman, Gideon Saar, Zeev Elkind. Car telle était la norme en ces temps qui heureusement s’achèvent : utiliser les gens au maximum pour le gain de la Maison Netanyahou, puis les jeter aux chiens.
Au-delà de toute question « politique » ou « idéologique » l’ère Netanyahou était empoisonnée, et bien des personnes, aux idées pourtant totalement opposées, souffraient de plus en plus de cet air vicié. Il y a aujourd’hui un réel désir, chez beaucoup d’Israéliens, d’en revenir à une politique « normale » et disons « correcte », comme autrefois, du temps de David Ben Gourion ou Menahem Begin, Shimon Peres ou Itshak Rabin, ce qu’on appelle chez nous du mot hébreu «  mamlakhtiut » qu’on peut traduire comme « dignité nationale ». Cette nostalgie d’une politique propre est-elle suffisante pour faire tenir un gouvernement dont les composantes ne sont d’accord sur rien ? On peut être sceptique. Un tel assemblage de pacifistes et d’annexionnistes, de socio-démocrates et d’ultra-capitalistes, ne peut sans doute pas durer très longtemps, mais il ne faut pas non plus minimiser la force de ce sentiment de nostalgie de l’âge d’or, et de vouloir en revenir à l’Israël propre et naïf d’antan.

2/ Un assemblage hétéroclite ?

Le nouveau gouvernement israélien, comme chacun sait, est composé de gens de droite, du centre et de gauche. Il faut tout de suite rappeler que les concepts de gauche et de droite en Israël n’ont presque aucune connotation économique et sociale, mais expriment en fait une position de principe sur le conflit israélo-palestinien. Les Israéliens dits de gauche cherchent le compromis avec les Palestiniens, les gens de droite veulent tout Eretz Israel et mettent l’accent sur la force militaire, et ceux du centre ne savent pas et hésitent entre les deux. Un tel attelage entre des politiciens aux idées tellement différentes ne peut tenir dans le temps qu’à une seule condition : qu’on ne parle absolument pas des questions qui fâchent, des questions « idéologiques » et qu’on ne s’occupe que du reste.
Ces questions « idéologiques » sont au nombre de deux. D’abord l’attitude à adopter vis-à-vis des Palestiniens, ensuite le problème de la religion et l’Etat. Sur la question palestinienne, il est très clair que rien ne bougera d’un millimètre, sous peine de rupture immédiate. Aucune annexion, aucune évacuation, pas de plan de paix, pas de plan de guerre. Rien. Sur le statu quo religieux aussi, sur l’absence de séparation de la religion et de l’Etat, il ne se passera rien. Peut-être quelques petites réformes de détail sur le chabbat et sur les conversions, ou même pas.
Alors que reste-t-il ? Quand même pas mal de choses. Je dirais volontiers qu’il reste le quotidien, la qualité de la vie. Celle-ci a trop longtemps été sacrifiée en Israël aux grands combats idéologiques. L’éducation, par exemple, qui est dans un état déplorable : pas assez de maîtres, des enseignants sous-payés, pas assez de classes, un niveau médiocre dès qu’on s’éloigne un peu du centre et des grandes villes. Et la santé ? La réussite de la vaccination est comme l’arbre qui cache la forêt : derrière les vaccins, pas assez de médecins et d’infirmiers, pas assez de lits d’hôpitaux, une absence criante d’investissements. Et les infrastructures ? Quand les routes d’Israël sont, matin et soir, d’énormes bouchons où les gens à bout de nerfs passent des heures interminables ? etc, etc… Il y a énormément à faire, et on pourrait facilement énumérer les domaines où Israël, sous ses dehors de start-up nation, est à la queue de l’OCDE. Est-ce que s’occuper du quotidien suffit à faire tenir un gouvernement ? Difficile à prévoir, mais la population a vraiment soif de voir ses conditions de vie prises enfin au sérieux.

3/ Un parti arabe pour la première fois dans une coalition gouvernementale

Jusqu’à présent les Arabes israéliens avaient deux domaines de revendication qu’ils soudaient constamment : une solution juste au problème palestinien, et l’exigence d’une égalité économique et sociale avec les juifs. Leur position sur la question palestinienne empêchait en fait la collaboration avec les partis sionistes, de droite comme de gauche. Pour la première fois, un leader arabe israélien, Mansour Abbas, a choisi de dissocier les deux domaines, de mettre pour le moment ses revendications palestiniennes « de côté » et de tout miser sur l’égalité et l’amélioration de la situation des Arabes israéliens. C’est un immense pas en avant. Lutter contre la violence des gangs qui fait rage dans les villes et villages arabes, s’occuper enfin des localités sans eau ni électricité des bédouins du Néguev, lutter contre le chômage arabe, etc…Même si le chef du parti Ra’am est considéré par certains comme un traître à la cause palestinienne, son engagement avec le nouveau gouvernement a quelque chose d’intéressant, de nouveau et de prometteur.
Au total, mon sentiment personnel est d’espoir mêlé d’appréhension. Ce nouveau gouvernement n’est certainement pas celui dont j’avais rêvé, mais il répond à la soif de changement de beaucoup d’Israéliens et je lui souhaite bonne chance. Car de chance, il en aura vraiment besoin.