L’Europe peut-elle sauver la paix au Moyen-Orient ?

Le jour que tous craignaient est arrivé. Le président Trump a annoncé mercredi dernier que les Etats-Unis n’adhéraient plus au traité sur le nucléaire iranien (JCPOA, Joint Comprehensive Plan of Action) signé conjointement avec la Grande Bretagne, la France, l’Allemagne, la Chine et la Russie, et avalisé par une résolution du Conseil de Sécurité de l’ONU. La spécialiste de l’Iran à La Repubblica, Vanna Vannuccini, a donné son analyse à Boulevard Extérieur.

RFI
Signature de l’accord JCPOA : Federica Mogherini et Mohammad Javad Zarif le 14 juillet 2015

Ni les avances d’Emmanuel Macron, ni la fermeté de la chancelière Merkel n’ont convaincu Trump, qui a rompu le traité de la manière la plus brutale, la plus cassante, avec un discours martial dans lequel il annonçait le rétablissement de toutes les sanctions contre l’Iran et contre n’importe quelle entreprise de n’importe quel pays qui aurait des relations commerciales avec Teheran. Dans son discours les mots « l’Iran viole le traité » n’ont jamais été prononcés, parce que les inspecteurs de l’AIEA, l’Agence de l’ONU pour l’énergie atomique, ont certifié à plusieurs reprises que l’Iran tenait tous les engagements qu’il a pris. Trump agit évidemment pour des raisons de politique interne, pour tenir ses promesses électorales et suivre son obsession de détruire tout ce qu’avait fait son prédécesseur Obama. Sa trajectoire, c’est le plus d’affrontements et le plus de pression possibles. Il veut adopter avec l’Iran la même ligne qu’avec la Corée du Nord.

Le retour du boomerang de Trump

Mais ce jeu internet de puissance aura l’effet contraire de celui qu’attend le président : les fondamentalistes reprendront le pouvoir à Téhéran, le pays reprendra les processus d’enrichissement de l’uranium et une guerre deviendra inévitable. Se retirer d’un accord qui fonctionnait (même le ministre de la défense Mattis l’avait reconnu) est l’une des plus dangereuses erreurs de politique étrangère que l’on puisse faire et qui pourrait conduire à une guerre à côté de laquelle celles de l’Irak et de l’Afghanistan feraient pâle figure. Le JCPOA (le traité de Vienne) était la tentative de stabiliser une région qui est depuis une décennie sur le bord de l’abîme, l’ultime espoir que les grandes puissances fussent capables d’user de raison ou au moins de modération au Moyen-Orient. Avec le JCPOA l’Iran avait abandonné l’uranium qu’il avait enrichi à 20% (c’est-à-dire au-delà du niveau utile à des fins civiles, même si c’est encore loin de l’enrichissement à 80 % nécessaire pour construire une bombe) et il n’aurait pas pu reprendre l’enrichissement sans être découvert, grâce à un système d’inspections très denses. Trump en revanche n’a aucun plan pour empêcher que l’Iran devienne une puissance nucléaire ouvrant la route à un réarmement atomique incontrôlé de tous contre tous dans la région.
La parole est maintenant à l’Europe : « Restons dans l’accord et demandons à l’Iran d’y rester. Toute escalade sera évitée » a dit Emmanuel Macron en recevant à Aix la Chapelle le prix Charlemagne des mains de la chancelière Merkel, qui à son tour a répété sa phrase standard : « L’Europe doit prendre son destin entre ses mains ». Une phrase qui fit impression quand elle la prononça pour la première fois il y a un an mais qui sonne aujourd’hui comme une prise en compte résignée de la réalité. Les Européens ont tous intérêt à maintenir en place le traité mais ils sont en face d’une tâche presque impossible : ils doivent convaincre les Iraniens de le maintenir et dissuader Washington d’entreprendre de nouvelles escalades belliqueuses.

La déception des Iraniens

La réaction européenne est tout ce qui reste aux Iraniens. « Pour l’Iran, ce qui sera décisif, c’est moins ce que fait Trump, mais de savoir si les Européens prendront ou non leurs distances d’avec sa politique » a dit le président Rohani dans un message télévisé. Mais qui a confiance dans l’Europe et dans sa capacité à faire une politique différence de celle des Américains ? Parlant dans une réunion d’enseignants à Téhéran, le Guide suprême Khamenei a exprimé sa défiance : « Sans la garantie des trois pays européens, l’Iran ne pourra maintenir l’accord » a-t-il dit.
Les Iraniens se sentent trahis. Après les grands espoirs que le traité apporterait non seulement une reprise économique rapide après les années noires des sanctions, mais aussi la normalité et l’ouverture au monde tant attendues – et aussi, par ricochet, cette libéralisation interne, cette démocratie que les Iraniens cherchent depuis qu’ils ont fait la révolution pour la monarchie constitutionnelle en 1906, puis avec l’élection de Mossadegh en 1953 (il fut destitué par un coup d’Etat de la CIA) et enfin avec la révolution de 1979 que personne ne pensait pouvoir finir en régime théocratique.
Après 1979, les Etats-Unis ont toujours vu la République islamique comme un défi à un ordre régional qui garantirait la sécurité américaine au Moyen-Orient et ils ont maintenu la plus grande pression pour isoler l’Iran. Leur lecture de la réflexion stratégique iranienne est cependant faussée par la fatale attaque de l’ambassade américaine par les révolutionnaires parce que, au moins depuis la mort de Khomeini, la politique iranienne n’a jamais été agressive ou expansionniste mais vise à construire des dispositifs de dissuasion –aussi dans les pays voisins – contre de possibles attaques américains ou israéliennes. La signature du traité nucléaire semblait avoir apporté une lumière dans ce tunnel d’hostilités dans lequel l’Iran et les Etats-Unis étaient enfermés depuis quarante ans. Mais la lucarne a été tout de suite fermée par l’administration Trump.

La faiblesse de l’Europe

En Iran, le sentiment dominant est un sens de la désolation, dit une amie à Téhéran. Ils redressent la tête, les conservateurs déconfis par deux victoires électorales du modéré Rohani, forts d’avoir prouvé que la diplomatie avec l’Amérique est un exercice inutile. L’Europe, la Russie et la Chine devront offrir quelque chose de consistant à l’Iran si elles veulent que les modérés comme Rohani réussissent à empêcher les fondamentalistes de reprendre le chemin du réarmement, dit de Téhéran l’économiste Saïd Leylaz. Jusqu’ici l’Iran a maintenu tous ses engagements, bien qu’il n’ait pas eu les bénéfices économiques qu’il attendait de la signature du JCPOA. Ce sera essentiel maintenant que les entreprises européennes n’abandonnent pas l’Iran. L’Europe n’a pas beaucoup d’instruments pour protéger ses entreprises des mesures de rétorsion américaines si elle ne réussit pas à obtenir de Washington le renoncement aux « sanctions secondaires », celles qui frappent les entreprises des autres Etats. Il existe par exemple ce qu’on appelle la « blocking regulation » qui interdit aux entreprises européennes de suivre le prescriptions d’un régime de sanctions américaines, mais les possibilités que soit vraiment mis en œuvre ce qui aux yeux des Américains paraîtrait une provocation ne sont pas très élevées. En tous cas l’Iran sera l’épreuve de vérité pour l’Union européenne qui devra à un moment donné trouver le courage de dire à Trump que sa politique continue à nuire aux intérêts vitaux européens et à ceux des Etats-Unis eux-mêmes. Mais le problème est que pendant qu’on dit Washington, Moscou ou Pékin, personne ne dit Bruxelles, parce qu’il n’existe pas de politique extérieure commune.

(Traduction et intertitres de la rédaction de Boulevard Extérieur)