L’Europe se fracture sur la question des migrations

La question migratoire continue de diviser l’Union européenne, en dépit du compromis adopté par le Conseil européen les 28 et 29 juin. Cette fracture met en péril les valeurs mêmes sur lesquelles est fondée l’Union. Chercheuse au Centre de recherches internationales de Sciences Po (CERI), Catherine Wihtol de Wenden rappelle les données du problème. Elle souligne que les jeunes qui aspirent à gagner l’Europe ne renonceront pas à leur rêve. Elle salue l’effort des Nations Unies pour établir un pacte mondial sur les migrations, qui vient d’être approuvé à New York et devrait être adopté à Marrakech en décembre prochain.

Banksy/teologija.net
La question des migrations

Les migrations sont à la une depuis plusieurs mois en raison de plusieurs faits :
– la poursuite des arrivées de migrants vers l’Europe, même si les chiffres montrent un net recul depuis 2015 ;
– le difficile sauvetage des migrants en Méditerranée après le refus des autorités italiennes d’accueillir les navires tel l’Aquarius ;
– les négociations européennes à la recherche d’une politique commune de l’immigration et de l’asile ;
– la montée de partis populistes, au pouvoir dans certains pays d’Europe centrale et orientale et désormais en Italie et en Autriche ;
– la posture anti-immigration affichée par Donald Trump à l’égard des sans-papiers dans le Sud des Etats-Unis ;
– l’émergence du poids diplomatique sur le terrain des migrants et des réfugiés des pays du Sud, comme la Turquie ou le Maroc, en réaction à la politique européenne qui tend à leur faire partager le « poids du fardeau » ;
– la finalisation du Pacte mondial sur l’immigration et sur l’asile en juillet 2018 en vue de son adoption à la fin de cette année par l’Assemblée générale des Nations unies qui avaient pris cette initiative en septembre 2016 ;
– l’adoption, en France, d’une nouvelle loi sur l’immigration et sur l’asile très critiquée par les défenseurs des droits des migrants et des réfugiés.

De quoi parle-t-on exactement ?

Les flux migratoires sont en recul en Europe depuis 2015, notamment le flux des demandeurs d’asile (1,2 million dans l’Union européenne en 2015) qui n’a cessé de diminuer malgré le « pic » de 100 000 demandes d’asile en France en 2017. Depuis 2015, Bruxelles peine à faire accepter l’idée d’une répartition des demandeurs d’asile en fonction de la population et de la richesse de chaque pays de l’Union. La Hongrie, la Pologne, la République tchèque et la Slovaquie ont refusé ces quotas de réfugiés et ont affiché leur souci de préserver leur identité ethnique, culturelle et religieuse.

Un accord avec la Turquie

Pour mettre fin à l’arrivée de demandeurs d’asile venus du Proche-Orient (notamment de Syrie) par les Balkans, l’UE, à l’initiative de l’Allemagne, a signé en mars 2016 un accord avec la Turquie lui demandant, en échange de 6 milliards d’euros et de promesses non tenues (renégociation de la candidature turque à l’Union européenne et allègement du régime des visas, en vue de leur abrogation, pour les Turcs souhaitant se rendre en Europe), de garder sur son territoire les Syriens qui souhaitent passer en Grèce. La Turquie a respecté l’accord et a maintenu sur son territoire les Syriens, les Afghans ou les Irakiens avec une efficacité qui donne de son président une image positive auprès des responsables de l’Union européenne.

Les flux de migrants se sont alors redirigés vers l’Italie qui a dû faire face, souvent seule, à l’arrivée des personnes venus essentiellement d’Afrique sub-saharienne après être passées par la Libye. La Grèce ne fait plus figure de sas, comme elle a pu le faire dans le passé à l’égard des Iraniens, Afghans, Iraquiens et Syriens. Le rapport des Nations unies de l’automne 2017 a mis l’accent sur « l’enfer libyen », pointant les graves atteintes aux droits de l’Homme perpétrées dans ce pays – esclavage, prostitution, viols, traite des êtres humains, enfermements, ventes d’organes… – au point que l’Union européenne a provisoirement renoncé à traiter avec la Libye, territoire sans Etat, où les passeurs sont parfois en uniforme.

Le sommet de Bruxelles des 28 et 29 juin 2018 a tenté de trouver un compromis entre l’Est et l’Ouest de l’Union sur la question migratoire en proposant que des pays européens accueillent des nouveaux venus sur la base du volontariat (et en échange d’une compensation financière) et que des plateformes de débarquement des bateaux soient mises en place pour venir en aide aux naufragés dans les eaux méditerranéennes non européennes. Le Maroc vient de faire savoir qu’il refusait cette externalisation du traitement des flux subsahariens, Rabat étant lui-même engagé dans le développement de sa politique diplomatique avec l’Afrique de l’Ouest par son entrée dans la CEDEAO (Communauté des Etats d’Afrique de l’Ouest).

Rien de nouveau à Bruxelles

En matière d’immigration et d’asile, Bruxelles ne propose rien de nouveau : une politique du retour (un échec depuis trente ans), des accords bi- et multilatéraux de réadmission signés avec les pays d’origine et les pays de transit, une négociation avec ces mêmes pays pour qu’ils tentent de dissuader les candidats au départ, une tentative de « tri » en dehors de l’Union européenne, c’est-à-dire d’externalisation des contrôles aux frontières de l’Union.

La crise de 2015 a mis la question de l’immigration et de l’asile au centre des débats européens, au point de mettre en péril les valeurs sur lesquelles l’Europe a été fondée : crise de solidarité entre Etats membres et crise de confiance entre ces derniers et les autorités de Bruxelles. Aujourd’hui, l’Europe est confrontée à la montée en puissance de certains pays du Sud qui, comme le Maroc, refusent d’abriter les plateformes de débarquement pour les naufragés de Méditerranée. Au total, 32 000 morts ont péri en Méditerranée depuis 2000 et le trafic du passage reste florissant.

La répression ne parvient pas à faire renoncer les jeunes à leur rêve de quitter un pays et un avenir qu’ils perçoivent comme sans espoir. Ne serait-il pas judicieux de sécuriser leur passage en ouvrant des voies légales de mobilité qui permettraient aux migrants d’accéder aux secteurs en tension du marché du travail européen, ce qui résoudrait l’épineux problème du « tri » des demandeurs d’asile, diminuerait le trafic des passeurs et réduirait le nombre de morts en Méditerranée ?

Un mur entre les Etats-Unis et le Mexique

Outre-Atlantique, Donald Trump s’est engagé dès le début de son mandat à poursuivre la construction d’un mur entre les Etats-Unis et le Mexique. Il a ensuite annoncé le retrait de Washington des négociations sur le Global Compact (Pacte mondial sur les migrations et les réfugiés) et au printemps dernier, a décidé de séparer les sans-papiers de leurs enfants lors des opérations de contrôle et de rétention précédant les reconduites à la frontière, décision sur laquelle il est revenu poussé par son électorat attaché aux valeurs familiales. L’Etat de Californie vient de se proposer comme territoire sanctuaire pour le maintien des immigrants illégaux aux Etats-Unis.

C’est dans ce contexte tendu que se négocie le Pacte mondial sur les migrations, géré par l’Assemblée générale des Nations unies, d’un côté, et le Pacte mondial sur les réfugiés, géré par le Haut-Commissariat pour les Réfugiés, de l’autre, qui sera présenté à Marrakech en décembre 2018, à l’occasion de la réunion du Forum mondial sur la migration et le développement placée sous présidence germano-marocaine. La question des migrations a enfin quitté le huis clos des précédents sommets et réunions pour atteindre la scène internationale. Quelles avancées peut-on en attendre ?