En Iran, le combat des réformateurs continue

L’Iran ne perd pas de temps pour tirer profit de la levée des sanctions suite à l’accord sur son programme nucléaire, signé le 14 juillet 2015, dont l’AIEA, l’Agence internationale de l’énergie atomique, vient d’autoriser la mise en oeuvre. Téhéran va signer un contrat pour l’achat de 114 Airbus lors de la visite du président iranien, Hassan Rohani, en France, prévue le 27 janvier, a déclaré le ministre des transports iranien, Abbas Akhoundi.
L’accord est un succès pour le réformateur Hassan Rohani mais les conservateurs fourbissent leurs armes en prévision des élections législatives de février. Une analyse de François Nicoullaud, ancien ambassadeur de France en Iran.

DR
Un film de Jafar Panahi, le cinéaste banni d’Iran

Un moment de bonheur

Au lendemain de l’entrée en vigueur de l’accord nucléaire entre l’Iran et le groupe des cinq membres permanents du Conseil de sécurité, plus l’Allemagne, dit les « 5+1 », le Président de la République islamique, Hassan Rohani, s’exprimant devant le Parlement, a qualifié ce moment de « page d’or dans l’histoire du pays ». Et de fait, la levée de l’essentiel des sanctions internationales est un immense soulagement pour l’économie et la société iraniennes. Certes, les Américains n’ont levé que leurs sanctions liées au nucléaire, ce qui veut dire que les vieilles sanctions imposées en 1995, du temps de Bill Clinton, au nom de la lutte contre le terrorisme et de la défense des droits de l’homme, continueront, pour la plupart, à produire leurs effets. Mais elles n’auront d’effets secondaires ni sur les entreprises étrangères, donc européennes, ni même sur les filiales de sociétés américaines installées à l’étranger. Il faudra néanmoins éviter de passer par les circuits bancaires américains, mais nul doute que des solutions seront trouvées sur ce point. Et donc, les entreprises européennes devraient être les premières bénéficiaires des opportunités que suscite dès à présent l’ouverture du marché iranien.

« En cette affaire » a poursuivi Hassan Rohani « aucun côté n’a gagné contre l’autre. La nation iranienne l’a emporté, mais il n’y a de vaincu, ni en Iran, ni chez les nations qui ont négocié avec nous ». Et l’on comprend que le Président savoure ainsi son succès, sur lequel il a tout misé depuis son arrivée aux affaires à la mi-2013. Il a en même temps préparé la population à l’idée que les effets de l’ouverture ne pourraient être que progressifs en usant d’une métaphore bucolique : l’Iran venait de récupérer un jardin dont l’entrée lui avait été interdite pendant plusieurs années. Le lieu était donc en friche et il fallait à présent biner, planter et arroser avant d’en récolter les fruits.

Les soucis reviennent

La célébration de ce moment historique n’a été qu’un intermède dans les combats politiques qu’affronte le président Rohani en sa qualité de figure de proue des modérés et des réformateurs. L’accord nucléaire, précisément pour les opportunités d’ouverture qu’il offre, tant en interne qu’en externe, n’est pas du goût des plus conservateurs du régime, et il a fallu que s’exerce l’autorité du Guide de la révolution islamique, Ali Khamenei, pour qu’il soit approuvé à l’automne dernier par le Parlement, où ces conservateurs, minoritaires dans le pays, sont fortement majoritaires.

Le prochain combat est celui des élections législatives qui verront le renouvellement pour quatre ans de ce parlement, ou Majles. Le premier tour des élections aura lieu le 26 février. Une autre élection se tiendra le même jour, également au suffrage universel : celle de l’Assemblée des experts, réunion de 86 docteurs en religion élus pour huit ans et appelés à élire un nouveau Guide en cas de décès ou d’incapacité du tenant du titre. Or Ali Khamenei a aujourd’hui 76 ans. Il est donc possible que la prochaine Assemblée des experts soit appelée à choisir son successeur et à jouer ainsi un rôle déterminant pour l’avenir de la République islamique.

Si ces élections étaient parfaitement libres, nul doute que les soutiens de Rohani remporteraient la majorité au Majles. Mais elles sont bridées par l’intervention du Conseil des Gardiens, sorte de Conseil constitutionnel, qui s’autorise à éliminer d’emblée tous les candidats qui ne réunissent pas à ses yeux les qualifications nécessaires. Or dans ce tri discrétionnaire, les candidats réformateurs ont toujours été les grands perdants. Dès l’automne dernier, le Président Rohani, sentant ce qui allait venir, avait publiquement interpellé le Conseil des Gardiens en lui demandant de respecter la Constitution, qui lui confie simplement la responsabilité de « superviser » les élections. Mais il avait été aussitôt contré par le camp conservateur, notamment par la hiérarchie des Pasdaran, qui l’avait accusé de mettre en péril les fondements de la République islamique.

Hécatombe chez les réformateurs

Les pressentiments de Rohani se sont depuis confirmés. Sur quelque 11.000 candidats en lice pour 290 sièges, les antennes locales mises en place pour un premier tri par le Conseil des Gardiens en ont déjà écarté 6.000, dont 3.000 formant la quasi-totalité des candidats marqués comme réformateurs. Le Conseil des Gardiens tranchera en seconde instance, procédant par nouvelles éliminations ou par repêchages, puis le Guide de la révolution interviendra pour quelques rectifications. Mais il est à craindre que le taux d’élimination de candidats à la prochaine élection soit le plus élevé jamais constaté dans des élections législatives en Iran.

Rohani est déjà monté au créneau, en rappelant à la télévision que le Parlement était « la maison du peuple et non d’une faction particulière » et en annonçant qu’il allait s’employer à infléchir la procédure en cours. Mais le Guide de la Révolution est déjà intervenu sur le sujet en rappelant récemment que « les gens n’acceptant pas le système » n’avaient pas leur place au Parlement. Or les réformateurs, souvent mêlés aux troubles et manifestations massives de 2009 qui avaient tellement fait peur au régime, sont vus par les conservateurs comme des opposants irréductibles à la République islamique.

Le Conseil des Gardiens toujours à la manœuvre

Même si ce bras de fer se concluait par l’arrivée au Majles d’une majorité de modérés, étiquette sous laquelle Rohani s’était présenté à l’élection présidentielle, ses ennuis ne seraient pas terminés pour autant. Le cœur du régime considère en effet volontiers que Rohani a rempli son rôle en obtenant la levée des sanctions internationales et qu’il doit désormais se confiner jusqu’à la fin de son mandat, mi-2017, à la gestion des affaires courantes. Pour Rohani au contraire, le moment est arrivé de remplir ses promesses en matière d’ouverture, où il est attendu par ses électeurs. Y parviendra-t-il ou subira-t-il le sort de son prédécesseur réformateur, Mohammad Khatami, président de 1997 à 2005, dont toutes les initiatives législatives ont été systématiquement bloquées par le Conseil des Gardiens, chargé de veiller à la conformité des lois au regard de la Constitution mais aussi des principes de l’Islam ? C’est ainsi que Khatami, de plus en plus discrédité aux yeux de ses électeurs pour son incapacité à agir, les avait vu élire pour lui succéder un populiste exalté, Mahmoud Ahmadinejad…

Rohani le lutteur

Mais Khatami était un intellectuel un peu perdu en politique, Rohani est d’un autre tempérament. Formé au cœur du sérail, il en connaît les détours. Malgré ses différences avec le Guide, il ne lui a jamais ménagé sa loyauté, et a protégé le lien de confiance noué avec ce dernier dès les débuts de la République islamique. Et comme démontré en d’autres circonstances, notamment quand il était chargé au début des années 2000 du dossier nucléaire, il a la carrure pour affronter et réduire les résistances qui se dressent sur son chemin. A l’heure qu’il est, la plus visible est celle des Pasdaran, cette garde prétorienne du régime, dont la puissance et l’influence se sont renforcées au fil des années dans tous les domaines : politique intérieure, politique extérieure, économie. Rohani a déjà fait savoir en plusieurs occasions qu’il ne se satisfaisait pas de cette évolution, et qu’ils devraient revenir à leur place. Ce combat, encore feutré, se déroule au quotidien. Le budget qui vient d’être présenté au Parlement prévoit ainsi une réduction de 16% des crédits alloués aux Pasdaran. Certes, leur présence dans l’économie, ou le contrôle qu’ils exercent sur certain nombre de passages douaniers, leur donne accès à d’autres ressources. Mais le signal a dû être à la fois compris et peu apprécié.

Rien n’est joué à l’heure qu’il est. Ces tensions, ces querelles, témoignent néanmoins, à leur façon, de la vitalité de la République islamique, qui a jusqu’à présent invalidé tous les paris faits sur sa sclérose, son affaiblissement, sa fin prochaine. Et puis, il y a la population iranienne, qui a su à plusieurs reprises faire entendre son impatience. Le régime sait qu’il ne peut lui imposer une politique de contention qui finirait par le rendre insupportable. C’est tout l’enjeu de la période qui s’ouvre, et qui pourrait être riche en nouvelles surprises.