Washington à nouveau dans le piège irakien

L’offensive-éclair des combattants islamistes de l’EIIL (Etat islamique en Irak et au Levant) au nord et à l’ouest de Bagdad depuis la semaine dernière- et jusqu’à la frontière jordanienne dimanche 22 - a eu pour effet de déstabiliser le gouvernement de Nouri al-Maliki, qui venait de remporter les élections législatives, de remettre dans le jeu les Etats-Unis, qui s’étaient désengagés de l’Irak en décembre 2011, mais également l’Iran, principal allié de Bagdad engagé dans des négociations sur le nucléaire avec les cinq pays membres du Conseil de sécurité de l’ONU plus l’Allemagne (groupe 5+1).

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Avancées EIIL en Irak, et peuplement kurde

La conquête territoriale de l’EIIL dans une zone à prédominance sunnite a permis aux combattants islamistes d’opérer la jonction avec les territoires qu’ils contrôlent au nord-est de la Syrie et d’afficher l’ambition de conquérir Bagdad et Damas pour y instaurer un « califat islamique » qui remettrait en question l’intangibilité des frontières établies après les accords de Sykes-Picot en 1916 et la conférence de San Remo en 1920, à la suite de l’effondrement de l’empire ottoman et du partage de ces territoires par la France et l’Angleterre à la fin de la Grande guerre.
L’effondrement de l’Etat irakien a eu également pour effet de conforter les 5 millions de Kurdes irakiens dans leur projet d’indépendance qui pourrait assurer sa viabilité grâce à ses ressources considérables en pétrole et en gaz, au succès de l’autonomie instaurée dès 1991 avec l’appui des Etats-Unis et l’accord de la Turquie qui en tire ses principales ressources énergétiques, avant qu’en 2005 cette autonomie ne devienne constitutionnelle.
La déstabilisation de l’Irak, après le processus en cours en Syrie depuis 2011, fait craindre une extension de l’instabilité à la péninsule arabique et à l’ensemble du Proche-Orient. Ce qui constituerait une menace pour l’Europe et l’ensemble du monde.
Financés à l’origine par les monarchies du Golfe pour contribuer à renverser le régime syrien allié de l’Iran, les mouvements islamistes radicaux ont acquis leur autonomie financière et leur indépendance politique en contrôlant des régions pétrolifères de Syrie et d’Irak, en s’adonnant au trafic transfrontalier et en pillant les banques, dont la Banque centrale de Mossoul. Le butin, qui était estimé à plusieurs centaines de millions de dollars, vient d’être révisé à la hausse et pourrait atteindre les 2 milliards de dollars selon les dernières estimations, faisant de l’EIIL l’organisation paraétatique armée la plus fortunée du monde devant les FARC colombiennes et le Hezbollah libanais.

Les Etats-Unis appelés à s’impliquer militairement

Le gouvernement de Nouri al-Maliki a appelé Washington à s’impliquer militairement pour repousser l’offensive jihadiste. De même que Téhéran, actuellement en négociation pour conclure l’accord intérimaire sur le nucléaire, a demandé à l’administration de Barack Obama de lier les deux dossiers. Le président américain fait face aux critiques contradictoires de ses « faucons » républicains qui voudraient bien prendre leur revanche politique sur ce dossier, du gouvernement israélien qui ne peut admettre que Washington et Téhéran puissent conclure un partenariat stratégique, enfin des monarchies du Golfe qui craignent aussi bien l’extension de la guerre civile irakienne à leurs portes que la prédominance de l’Iran.
Pour l’heure, ce sont les Gardiens de la révolution iraniens qui ont dépêché deux brigades et un certain nombre de conseillers militaires et ont permis à Bagdad de reprendre l’initiative sur le terrain pour tenter de renverser la situation. Le nombre des combattants de l’EIIL est estimé à quelque 5 à 7000 individus, mais il pourrait être multiplié par 3 ou 4 en quelques jours par l’attractivité des ressources financières de l’organisation si celle-ci conforte ses succès militaires.
Sur le terrain, l’éclatement de l’Irak en trois zones, prolongées en Syrie et au Liban, laisse craindre une situation de facto où une zone contrôlée par l’EIIL s’étendrait du centre et du nord irakien au nord-est de la Syrie, tandis qu’un axe chiite irait du sud irakien vers les zones syriennes du centre jusqu’aux frontières orientales du Liban contrôlées par le Hezbollah. Pour couronner le tout, l’émergence d’un Etat kurde indépendant achèverait de déstabiliser également l’Iran et la Turquie. Cette situation alimente les craintes et les fantasmes des analystes politiques spécialisés sur le Proche-Orient qui tirent la sonnette d’alarme.
La doctrine de l’administration Obama, depuis son désengagement d’Irak et d’Afghanistan, est de n’intervenir sur le terrain que si les intérêts des Etats-Unis sont en jeu. A Bagdad, plus de 5000 fonctionnaires américains travaillent dans ce qui est considéré comme la plus importante ambassade des Etats-Unis au monde. Celle-ci dispose d’une piste d’atterrissage qui faciliterait, le cas échéant, l’évacuation de leur personnel. Plusieurs centaines d’entre eux, de même que des fonctionnaires de l’ONU, ont déjà pris le chemin de Bassorah (sud) et d’Erbil, capitale du Kurdistan irakien (nord-est). Les navires militaires américains ont été dépêchés sur la zone pour parer à toute éventualité.
Barak Obama prend son temps. La tactique est habile, car elle permet au président des Etats-Unis de faire assumer ses responsabilités au gouvernement irakien qui a bénéficié d’un programme d’assistance militaire de l’ordre de 40 milliards de dollars pour constituer une force armée de 250000 hommes entre soldats et policiers. Prudent, le président des Etats-Unis a tout de même envoyé une centaine de conseillers militaires sur le terrain chargés d’apporter les renseignements nécessaires en cas de décision de frappes aériennes par drones ou avions de chasse.

L’éclatement des Etats rentiers et prédateurs

La situation de déliquescence de l’Irak, après celle de la Syrie, est l’aboutissement de l’éclatement des régimes nationalistes autoritaires au pouvoir depuis les indépendances, encadrant une population par un régime policier extrêmement répressif et une armée interventionniste sur le terrain extérieur pour influer sur la politique des pays voisins au prix de consacrer plus de la moitié du budget de l’Etat pour ce faire. Ces Etats rentiers et prédateurs ont vécu. Mais ils continuent de survivre en Egypte, en Algérie, au Maroc, dans la péninsule arabique et en Iran.
Les révolutions qui ont mis bas les régimes autoritaires du Proche-Orient n’ont pas encore accouché d’une démocratie et d’un Etat de droit. Cela pourrait prendre deux à trois générations. Ce sont des Etats jeunes, issus de quatre siècles d’empire ottoman et fragilisés dès leur naissance par un découpage arbitraire des deux grandes puissances coloniales – la France et l’Angleterre –, la création de l’Etat d’Israël et sa politique expansionniste, mais aussi de l’appui et de la complicité des grandes puissances pour perpétuer une situation qui leur profite.
En dépit de cela, il n’est pas utopique d’entrevoir dans ce chaos l’émergence d’Etats de droits, de frontières sûres et reconnues, de l’inclusion et du respect des minorités culturelles.
Les ressources humaines et financières de cette région du monde sont de premier ordre. La croissance démographique exponentielle durant les années 1960 à 1980 est en train de se régulariser. La stabilité politique ne pourra se faire que par l’investissement dans une économie productive créatrice d’emplois.
Alors, qu’importe si l’Irak, la Turquie, la Syrie ou l’Iran deviennent des confédérations ou maintiennent leur Etat centralisé. L’essentiel est de tenir compte des réalités et des opinions populaires dans un Etat où le droit de l’individu est respecté. Dans des pays encore empreints du poids de la famille, de la tribu ou de la communauté religieuse le processus sera long, mais il est nécessaire.
La guerre qui se perpétue actuellement ne fera que des vaincus. Aucun pouvoir durable ne pourra se mettre en place sans tenir compte des réalités de l’histoire.

  • Irak photo satellite de la NASA