Les illusions perdues de Fiodor Chaliapine

Le célèbre chanteur, qui fut l’ami de Gorki, a accueilli avec sympathie la révolution de 1917 avant de choisir, en 1922, de quitter l’Union soviétique.

Dans son autobiographie Le Masque et l’Ame, dont il a terminé la rédaction à Paris en 1932, le chanteur russe Fiodor Chaliapine (1873-1938) retrace les périodes-clés de sa vie personnelle et artistique. Né dans un milieu paysan pauvre près de Kazan, il raconte sa découverte à huit ans du théâtre de rue, le « balagan » russe, et de la musique populaire, puis son engagement social-démocrate, sa lassitude du système tsariste, son enthousiasme pour la Révolution, bientôt suivi d’une grande désillusion et de l’exil en 1922. Nous publions quelques extraits de cet ouvrage.

Le refus de la politique

« Si j’ai été quelque chose dans ma vie, c’est uniquement acteur et chanteur...Je n’ai absolument pas été un politique. Toute ma nature m’éloignait de la politique...Toujours m’ont attiré la concorde, l’accord, l’harmonie...Je me suis toujours dit que la meilleure science, la sagesse suprême, la religion vivante, c’est quand un homme sait du fond du coeur dire à un autre homme : « Bonjour ! »...Tout ce qui divise les hommes m’a toujours troublé...Les querelles religieuses, les rivalités nationales, les chauvinismes, les batailles de partis m’apparaissaient comme la négation de ce qui dans la vie est le plus précieux : l’harmonie. ..Il me semblait qu’il fallait rechercher dans un homme non pas de quel parti il était, quelle était sa foi, de quelle espèce, de quel sang il était mais comment il agissait, comment il se comportait... »

Une graine d’anarchisme artistique

« Jusqu’à maintenant, malgré les cinq années passées dans le paradis socialiste sous le pouvoir soviétique, je ne sais pas juger les événements en politique...Pour moi il n’y a que des gens, des actes et des faits, bons ou mauvais, cruels ou généreux...Si un régime politique écrase ma liberté, m’impose de force des idoles devant lesquelles je dois m’incliner même si elles me dégoûtent, alors je rejette ce régime – non parce qu’il s’appelle bolchévique ou autrement mais simplement parce qu’il est contraire à mon âme...Il y a peut-être en moi une graine d’anarchisme artistique. Mais en tout cas ce n’est pas de l’indifférence au bien et au mal...Beaucoup, sans doute, s’étonneront de mon aveu qu’au cours de presque vingt ans j’ai compati au mouvement socialiste en Russie et me suis presque considéré comme un vrai socialiste ».

L’adhésion aux idées socialistes

Chaliapine est sensible à la misère populaire, dont il est le témoin à la campagne aussi bien que dans la banlieue de Kazan. . « J’ai vu et senti le même destin amer du peuple. J’ai vu comme les gens vivaient mal, comme ils pleuraient beaucoup. C’était la même vie, pleine de chagrin, grossière, cruelle et ivre ». Chaliapine fréquente écrivains, artistes, savants, qui ont une attitude critique à l’égard du régime tsariste. Il adhère de plus en plus à leurs idées et se révolte quand ils sont arrêtés et jetés en prison. « De toute mon âme je rêvais avec eux rêvais qu’un jour la révolution balaierait l’ancien système injuste et qu’à sa place un nouveau serait mis en place pour le bonheur du peuple russe ». Gorki exerce sur Chaliapine une influence déterminante. Il le rencontre en 1901 à Nijni-Novgorod, se met à le fréquenter, lui et ses amis. « Là j’ai commencé à croire que les gens se disant socialistes étaient la quintessence de l’humanité et mon âme se mit à vivre à l’unisson ».

La première guerre mondiale

Au lendemain de la révolution de 1905, il estime que « peut-être la Russie se serait mise à se développer pacifiquement mais malheureusement la société et le gouvernement ont tout fait pour gâcher cette possibilité ». Suivront les révolutions de mars 1917 puis d’octobre 1917. « Ces trois révolutions russes sont les maillons d’une même chaîne, écrit-il. En 1905 Lénine faisait déjà la guerre et attendait son heure ». Chaliapine est à Londres quand éclate la première guerre mondiale. Il regagne la Russie au milieu d’un grand enthousiasme patriotique. Mais la réalité de la guerre est autre. « De jour en jour il devenait plus clair que la Russie perdait la guerre. Tous sentaient qu’un orage approchait que personne ne se décidait à appeler révolution parce que cela n’allait pas avec la guerre...Dans les cercles politiques on exigeait ouvertement et fermement le changement d’un gouvernement impopulaire et on appelait au pouvoir des hommes ayant la confiance du pays. Mais comme par un fait exprès des ministres encore plus impopulaires remplaçaient les ministres impopulaires ». »

Les communistes au pouvoir

Nicolas II abdique. « Tous, d’un seul coup, comme s’ils avaient attendu ce moment toute leur vie, mirent des rubans rouges. Tous les -istes, symbolistes, cubistes, artistes et même monarchistes. Je ne cacherai pas que moi aussi je les revêtis. Je pensais : le temps est venu où mes dieux, que je vénérais tant, viendront au pouvoir, organiseront la vie comme il faut, pour tous ». Mais très vite le désordre s’installe. « Le conseil socialiste des députés ouvriers, s’appuyant sur des soldats démoralisés et des masses ouvrières furieuses, gardait captif le gouvernement provisoire et contrôlait chacune de ses mesures avec suspicion. Le pouvoir dual nourrissait et renforçait l’anarchie ».

La vie artistique

« Les théâtres et les gens de théâtre avaient la faveur du nouveau pouvoir. Est-ce parce que Lounatcharski était commissaire du peuple à l’instruction ? Est-ce parce que le pouvoir désirait et espérait utiliser le scène pour sa propagande ? Est-ce parce que le milieu des acteurs, joyeux et sociable, était comme une oasis de repos insouciant pour les nouveaux dirigeants ? Est-ce parce que les dirigeants avaient besoin de montrer que le beau et le grand ne leur étaient pas inconnus ? La bureaucratie bolchévique était attirée par le théâtre. » Un conseil artistique est fondé, dont Chaliapine prend la direction. Là aussi un double pouvoir se met en place : d’un côté le conseil artistique ; de l’autre, en coulisses, le conseil des députés ouvriers, composé de choristes, de musiciens et d’ouvriers, c’est-à-dire le prolétariat du théâtre. « Je n’étais pas du goût de ce prolétariat ».

L’union de la bêtise et de la cruauté

La guerre civile commence. Chaliapine songe à fuir mais se dit : « La révolution, tu la voulais, le ruban rouge à la boutonnière, tu l’a mis, la bouillie révolutionnaire fortifiante, tu l’as mangée et maintenant que la bouillie fait défaut tu voudrais fuir ? Ce n’est pas bien ». Pourtant il subit des brimades et des perquisitions. « Le milieu artistique, à cause de ses sentiments, de ses habitudes et ses goûts, appartenait évidemment à cet ancien monde qu’il convenait de détruire ». Le régime se durcit. « Le mensonge sautait aux yeux dans tous les domaines. On mentait dans les meetings, on mentait dans les journaux, on mentait dans les institutions et les organisations. On mentait pour des broutilles mais tout aussi légèrement quand il s’agissait de la vie d’innocents ». « Je vois dans cette union de la bêtise et de la cruauté, de Sodome et de Nabuchodonosor, qu’est le régime soviétique, quelque chose de typiquement russe. C’est notre monstruosité originelle ».

Le choix de l’exil

« La liberté s’est transformée en tyrannie, la fraternité en guerre civile et l’égalité en nivellement de celui qui ose lever la tête au-dessus du marais. La construction a pris la forme d’une destruction totale et l’amour de l’humanité future s’est changé en haine et torture pour les contemporains. La pratique bolchévique s’est avérée encore plus effrayante que les théories bolchéviques. Est arrivé le grand comptable ! Il a calculé que rien n’était nécessaire. Pourquoi faudrait-il qu’un homme vive dans un appartement individuel ? C’est bourgeois. Velasquez, Rembrandt, Mozart, l’homme n’en a pas besoin. C’est contre-révolutionnaire. Le compteur a besoin d’un compteur automatique, d’un robot, et non d’un homme vivant. Un robot qui accomplit docilement ce qu’il lui demande, qui cite Lénine, parle comme Staline, injurie Chamberlain, chante l’Internationale...Mais moi j’ai plus que tout besoin de ce qui est inutile. Shakespeare, Pouchkine, Mozart, Moussorgski ne servent à rien. Je sentis que je devais m’arracher aux étreintes étouffantes du robot ».