Chili : l’élection de Gabriel Boric préserve les chances de succès du processus de transformation en cours

Alors que le Chili s’était engagé à l’automne 2019 dans la voie d’une profonde mutation politique, sociale et culturelle, une élection présidentielle à l’issue très incertaine a semblé pouvoir remettre en cause ce grand mouvement réformateur et même menacer, à terme, la démocratie difficilement reconquise en 1990. L’élection de Gabriel Boric a permis d’écarter ces dangers et offre une chance de succès aux efforts qu’il promeut en faveur d’un Chili plus juste, plus respectueux des minorités et plus actif dans la défense de l’environnement. Pour réussir, le nouveau président devra toutefois surmonter de sérieux obstacles.

Javier TORRES
Le président élu du Chili Gabriel Boric, à Santiago, le 20 décembre 2021

Les candidats étaient au nombre de sept, dont cinq semblaient pouvoir espérer faire partie des deux qui seraient appelés à s’affronter au second tour.
A droite, les partis regroupés au sein du Pacto Chile Vamos (Chili en avant), coalition qui soutenait le président Sebastián Piñeira, avaient désigné Sebástian Sichel, indépendant conservateur. Toutefois, l’extrême droite était représentée de son côté par un avocat doté d’un réel charisme, José Antonio Kast.
Au centre gauche, les partis de l’ancienne Concertación, qui a dirigé le pays sans interruption de 1990 à 2010, avaient désigné comme candidate Yasna Provoste, démocrate-chrétienne présidente du Sénat, préférée au postulant du parti socialiste lors d’une élection primaire.
Un candidat de gauche dissident, Marco Enriquez Ominami, fils du célèbre dirigeant révolutionnaire Miguel Enriquez - assassiné en octobre 1974, un an après le coup d’État militaire - se présentait pour la quatrième fois après ses tentatives malheureuses de 2009, 2013 et 2017.
Du côté de la gauche radicale, la coalition Apruebo Dignidad (Pour la dignité), regroupant le parti communiste et un large éventail de petites formations progressistes dit Frente Amplio, avait choisi pour la représenter Gabriel Boric, ancien leader étudiant devenu en 2014 député de Magallanes (extrême Sud du pays), vainqueur de l’élection primaire qui l’opposait au communiste Daniel Jadue.
De manière plus inattendue, le responsable du Parti des Gens, mouvement populiste conservateur, Franco Parisi, s’était également porté candidat depuis les États-Unis où il réside.
Enfin, pour compléter cette liste, il faut mentionner - même s’il ne pouvait faire qu’un score insignifiant compte tenu de ses positions quelque peu extravagantes - Eduardo Artés, candidat d’une petite formation extrémiste qui s’est singularisée par son soutien affiché au régime nord-coréen.

Les résultats du premier tour (21 novembre 2021)

Même si nombre de sondages le laissaient prévoir, c’est un choc pour de nombreux Chiliens d’apprendre, au soir du 21 novembre, que le candidat d’extrême droite José Antonio Kast est arrivé en tête, de surcroît avec une avance de deux points sur l’autre candidat appelé à participer au deuxième tour, Gabriel Boric. Le premier obtient près de 28 % des voix contre moins de 26 % pour le second.
Les démocrates chiliens ne peuvent ressentir qu’une vive inquiétude devant le succès d’un nostalgique de la dictature qui a multiplié durant sa campagne les hommages à Pinochet, exprimé son admiration pour le président Bolsonaro, annoncé des mesures très fermes contre les “terroristes“ indigénistes (visant en particulier les militants Mapuche du Sud du pays) et son intention de mettre un terme à l’immigration en creusant des tranchées à la frontière nord.
Le scrutin confirme la désaffection de la majorité des électeurs pour les partis traditionnels, dont les représentants sont tous éliminés à l’issue de ce premier tour. Même le candidat arrivé en troisième position n’appartient pas aux forces politiques ayant exercé le pouvoir depuis la fin de l’ère Pinochet puisqu’il s’agit de Franco Parisi, outsider qui a fait campagne depuis les États-Unis, une condamnation pour non-versement de pensions alimentaires à son ex-épouse l’empêchant de remettre les pieds sur le territoire national. Il n’en recueille pas moins 12,80 % des voix, juste devant le conservateur Sebastián Sichel (12,78 %), qui a sans doute payé le prix de sa proximité avec le très impopulaire président en exercice, Sebastián Piñeira. On trouve en cinquième position la démocrate-chrétienne Yasna Provoste (11,60 %), suivie du “franc-tireur“ de gauche Marco Enriquez Ominami (7,60 %.) Sans surprise, l’admirateur de Kim Jong-un n’atteint pas 1,5 % des suffrages.

L’enjeu du deuxième tour

Pour comprendre l’importance de ce qui se jouait le 19 décembre 2021, il faut avoir à l‘esprit le chemin parcouru par les Chiliens depuis l’explosion sociale du 18 octobre 2019.
Celle-ci avait entraîné une crise politique sans précédent depuis la fin de la dictature. Le pays n’avait pu sortir de cette crise que grâce à la proposition faite alors notamment par le futur candidat de la gauche radicale, Gabriel Boric, d’engager un processus d’adoption d’une nouvelle constitution afin de mettre un terme à l’ordre néolibéral en vigueur depuis que Pinochet avait fait de son pays un laboratoire d’expérimentation des théories de l’économiste américain Milton Friedman. Toutes les institutions du pays doivent déployer leur action dans ce cadre, sacralisé par la constitution de 1980, qui limite étroitement les possibilités d’intervention des gouvernements dans le domaine économique et social et fait du libre jeu des forces du marché une valeur absolue. Les partis de centre gauche qui ont dirigé le pays à partir de 1990, sans interruption jusqu’en 2010 puis en alternance avec la droite, ne furent jamais en mesure de modifier un système qui permettait aux intérêts privés de contrôler largement les secteurs de l’éducation et de la santé, et totalement celui des retraites par le biais des fonds de pension. Le grand mouvement de contestation surgi à l’automne 2019, qui se traduisit par des manifestations de masse sans cesse répétées à Santiago et dans de nombreuses villes, conduisit le président Piñeira et tous les grands partis à accepter que les Chiliens fussent appelés à se prononcer par referendum sur l’opportunité d’adopter une nouvelle constitution et, dans l’hypothèse d’une réponse majoritaire positive, à désigner les membres d’une assemblée constituante. Si le calendrier des consultations correspondantes fut quelque peu modifié en raison de la pandémie de COVID 19, il fut mis en œuvre avec succès : le 25 octobre 2020, 78 % des électeurs chiliens approuvèrent le projet de mise en place d’une assemblée constituante et 79 % se déterminèrent en faveur d’une assemblée composée uniquement de membres nouvellement élus, à l’exclusion des parlementaires en fonction.
L’élection des membres de l’assemblée constituante eut lieu au printemps suivant, les 15 et 16 mai 2021. Ainsi put être installée, dès juillet, une assemblée dans laquelle dominent les membres “indépendants“ et les représentants des nouveaux mouvements de gauche, tel le regroupement Apruebo Dignidad de Gabriel Boric. La présidence en fut confiée, de façon significative, à une femme, militante des droits des peuples autochtones, appartenant à la communauté Mapuche. Depuis lors, l’assemblée poursuit ses travaux, dont l’avancement est évidemment difficile en raison de la grande diversité des tendances en présence, à quoi s’ajoute l’autre facteur de ralentissement qu’a été la campagne présidentielle. Cependant, il est permis de penser que l’assemblée achèvera dans les délais requis, c’est-à-dire au plus tard au début de juillet 2022, la rédaction d’un texte qui pourra alors être soumis à l’approbation du peuple chilien.

Le candidat José Antonio Kast, fervent défenseur de l’héritage de Pinochet, n’a jamais caché le peu de considération qu’il nourrit pour le processus constitutionnel en cours, et l’on voit mal comment celui-ci aurait pu aboutir sous sa présidence. L’élection de ce père de neuf enfants aux convictions traditionnalistes, voire réactionnaires, aurait clairement signifié un coup d’arrêt aux ambitieux changements qu’incarnait au contraire son adversaire. On comprend que les progressistes et plus largement les partisans d’un approfondissement de la démocratie chilienne aient frémi à l’idée d’une victoire du candidat de l’extrême droite, que les sondages réalisés au lendemain du premier tour pouvaient laisser prévoir. Kast pouvait en effet espérer voir se reporter sur son nom les voix obtenues par Sebastián Sichel et, dans une large mesure, celles du populiste Franco Parisi. Boric, de son côté, ne pouvait l’emporter qu’en recevant le soutien déterminé de tous les partis de la gauche et du centre gauche ainsi que celui d’une partie des abstentionnistes du premier tour. Il en a tiré les conclusions en se recentrant, en modérant habilement son discours, en soulignant son ouverture aux compromis, en rendant visite à l’ancien président socialiste Ricardo Lagos (2000-2006) pour solliciter son soutien. Finalement, l’ancien leader de la contestation étudiante de 2011 a réussi à constituer autour de lui un véritable front républicain.

La victoire de Gabriel Boric

L’ampleur de la victoire du candidat de la gauche radicale, devenu celui de tous les démocrates, a dépassé de loin les espérances de ses partisans : son score de 55,87 % des suffrages exprimés lui confère une avance de près de douze points sur son concurrent José Antonio Kast (44,13 %). Non seulement l’ensemble des voix de la gauche et du centre se sont reportées sur lui, mais il a su conquérir celles de centaines de milliers d’abstentionnistes du premier tour.
Cette élection est bien celle de tous les records : jamais, depuis le plébiscite perdu par Pinochet en 1989, une consultation électorale chilienne n’avait présenté un tel enjeu pour l’avenir du pays. Jamais, depuis que le vote a cessé d’être obligatoire, en 2013, la participation n’avait été aussi élevée (plus de 55 % alors qu’elle est presque toujours inférieure à 50 %, et n’avait atteint qu’un peu plus de 47 % au premier tour). Jamais n’avait été élu un président aussi jeune (35 ans, tout juste 36 lorsqu’il prendra ses fonctions le 11 mars). Jamais auparavant un candidat arrivé en deuxième position au premier tour ne l’avait emporté au second. Jamais enfin le résultat d’une élection présidentielle n’avait été aussi difficile à prévoir.

Et maintenant ?

Gabriel Boric a eu le triomphe modeste. Au soir de la victoire, dans un premier discours dont la qualité a été saluée même par ses adversaires politiques, il a pris soin de remercier tous ceux qui avaient pris part au vote, y compris ceux qui ne lui avaient pas accordé leurs suffrages, ainsi que chacun des six autres candidats, dont il a rappelé les noms. “L’avenir du Chili, requiert que nous soyons tous du même côté“, a-t-il déclaré, “du côté des gens, et j’espère pouvoir compter sur votre appui, vos idées et vos propositions (…). Je sais qu’au-delà des différences qui existent entre nous, en particulier avec José Antonio Kast, nous saurons construire des ponts afin d’améliorer le sort de nos compatriotes. “ Il a rappelé l’importance des défis à relever, en matière de santé pour mettre fin dans ce domaine à la discrimination entre riches et pauvres, de retraites, de logement, d’accès aux services essentiels, d’éducation, de sécurité et de lutte contre le trafic de stupéfiants… Il a insisté particulièrement sur la gravité du changement climatique et la nécessité de mieux protéger l’environnement. Se référant aux travaux de l’assemblée constituante, il a observé : “Pour la première fois dans notre histoire, nous sommes en train d’écrire une nouvelle constitution de manière démocratique, paritaire, avec la participation des peuples originaires. Veillons au bon déroulement de ce processus de sorte que nous ayons une Carta Magna qui nous rassemble plutôt que de nous diviser“.
Gabriel Boric a averti les Chiliens que les avancées se feraient progressivement, “pas à pas“, que ce ne serait “pas facile“, et que pour réussir il faudrait privilégier le dialogue.

De fait, le futur président, qui a dit accepter “ avec humilité“ le mandat qui lui est confié, devra surmonter beaucoup d’obstacles pour atteindre ses objectifs.
En premier lieu, il ne disposera pas d’une majorité au Parlement. En effet, les élections législatives qui se sont déroulées parallèlement à la présidentielle ont abouti à un Sénat divisé en deux camps égaux et à une Chambre des députés fragmentée, atomisée, notamment à gauche, dans laquelle les majorités ne pourront être que fragiles et de circonstance.
Par ailleurs, il faut s’attendre à une forte résistance des milieux d’affaires à la remise en cause du poids considérable qui a toujours été le leur depuis l’époque de la dictature. La baisse de 8 % des cours de la Bourse après la victoire de Gabriel Boric est significative à cet égard.
Une troisième difficulté résidera dans l’inévitable décalage qui se produira entre les attentes des secteurs les plus défavorisés de la population, avides de changements immédiats, et la lenteur probable des réalisations du nouveau gouvernement. Il en résultera une frustration dont l’expression dans la rue pourrait compliquer singulièrement la tâche de Gabriel Boric.

Avant l’élection, le candidat de la gauche radicale avait déclaré que “le Chili, berceau du néolibéralisme, serait aussi son tombeau“. Le président élu, désormais beaucoup plus modéré dans ses propos publics, s’est gardé de reprendre cette formule dans ses premières déclarations. Il s’est manifestement fixé pour but de réconcilier tous les Chiliens autour d’un programme réaliste d’avancées graduelles. Y parviendra-t-il ? Il lui faudra pour cela de remarquables talents d’équilibriste, voire d’acrobate, tant la grande fracture qui depuis le coup d’État du 11 septembre 1973 n’a jamais cessé de scinder la société chilienne en deux blocs antagonistes est réapparue au grand jour à l’occasion de cette élection présidentielle.

L’issue finale de la consultation n’en a pas moins démontré que, chez une nette majorité de Chiliens, le désir de changement l’emporte sur la peur du désordre. C’est particulièrement le cas dans la jeunesse et dans l’électorat féminin. À l’évidence, le mouvement général de l’opinion, notamment dans le domaine des mœurs et des valeurs morales, ne va pas dans le sens des positions rigoristes de José Antonio Kast. Celui-ci a d’ailleurs subi un revers, peu avant son échec du 19 décembre, lorsque le 7 décembre, le parlement a approuvé à une large majorité un projet de loi autorisant le mariage pour tous, auquel les trois quarts des Chiliens sont favorables si l’on en croit les sondages.

Si Gabriel Boric parvient à entretenir l’élan qui a assuré sa victoire en obtenant sans trop tarder quelques avancées concrètes dans les domaines prioritaires de la santé, de l’enseignement et des pensions de retraite tandis que l’assemblée constituante mènerait ses travaux à bon port, il pourrait bénéficier d’un soutien durable dans la mise en œuvre d’une politique des petits pas en direction des objectifs ambitieux qu’il s’est assignés.
Son action extérieure devrait également être empreinte de prudence, mais aussi de fermeté dans la défense des droits humains. En dépit de son alliance avec le parti communiste, il ne rejoindra pas l’“axe bolivarien“ : ses déclarations critiques à l’égard du Venezuela de Nicolás Maduro, du Nicaragua de Daniel Ortega ou encore de la répression des manifestations à Cuba permettent de dissiper les doutes que l’on pourrait avoir à cet égard.

Le 19 décembre 2021, le Chili a fait un choix qui lui donne la possibilité de poursuivre la mutation qu’il a entreprise vers un modèle de développement plus équitable. Si Gabriel Boric réussit a prolonger la prospérité économique tout en l’accompagnant, dans un cadre institutionnel bientôt renouvelé, d’une réduction des inégalités et d’une meilleure redistribution des fruits de la croissance, son mandat marquera une étape décisive dans l’histoire de ce pays.