Comment le capitalisme démocratique ajourne son agonie

Le sociologue allemand Wolfgang Streeck vient de présenter son livre, Gekaufte Zeit paru en français aux éditions Gallimard sous le titre « Le temps acheté », sur la crise du capitalisme démocratique, à la Maison Heinrich Heine de la Cité universitaire de Paris. Sur le constat, il était d’accord avec son interlocuteur, Pierre Larrouturou, président de Nouvelle donne. Mais quant aux remèdes, le premier est hostile à l’euro, tandis que le second voit dans la démocratisation de l’Europe le moyen de contrer la financiarisation de l’économie.

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Les Temps modernes

L’urgence est posée par la crise, par la série des crises plutôt, qui a fait augmenter dramatiquement le chômage et les dettes, et qu’on ne sait comment surmonter. Wolfgang Streeck a écrit un livre dont le titre a été traduit en français par « Le temps acheté » — ou comment gagner du temps devant l’échec d’un capitalisme « démocratique », c’est-à-dire d’un système installé en Europe occidentale après la Deuxième guerre mondiale et rendu plus social par l’intervention d’un Etat fixant des règles pour la protection des travailleurs et pour la redistribution des richesses.
Lorsque l’emploi diminue, lorsque les entreprises ferment, qu’il n’y a plus de croissance économique, et que les dettes des Etats viennent s’ajouter (ou se substituer) aux dettes privées, personne ne met en doute la nécessité pour les pouvoirs publics d’intervenir. Les partisans des théories économiques libérales estiment que leur rôle consiste alors à stimuler l’activité économique par la réduction des coûts du travail et par une plus grande flexibilité du marché du travail, pour accroître la mobilité des travailleurs, ce qui inciterait les entreprises à investir, en même temps que la diminution des dépenses de l’Etat par rapport à ses recettes permettrait de faire face à la dette souveraine. Ces politiques jusque-là n’ont pu atteindre leurs objectifs que dans des espaces limités.

Dévaluations internes

Privilégier la stabilité monétaire que ces politiques de l’offre étaient censées défendre par ce qu’on appelle la « dévaluation interne » — baisse des salaires et pression fiscale – en vue de diminuer les dettes des Etats et d’encourager le capital à investir, cette politique ne pouvait évidemment donner des fruits que dans des pays exportateurs, dont les débouchés étaient assurés indépendamment du revenu disponible sur place. Ailleurs, elle ne pouvait que favoriser des processus cumulatifs négatifs, la diminution programmée des revenus rognant l’assiette de l’impôt, donc la capacité à rembourser la dette souveraine, dans le moment même où elle dissuadait l’investissement, faute de demande.
On parle au sujet de ces « dévaluations internes » de réformes « structurelles ». Il s’agit avant tout de déstructuration des systèmes de protection sociale qui faisaient l’avantage social (qui se souvient du « welfare state ?), l’« avancée » des pays autrefois appelés « développés » par rapport aux pays pauvres, sous-développés, qui sont devenus évidemment beaucoup plus « compétitifs » étant donné les bas coûts du travail.
Pour Pierre Larrouturou, la fin des « trente glorieuses » a été le résultat moins du choc pétrolier que de l’arrivée au pouvoir aux Etats-Unis d’un Reagan dérégulateur : « au nom de la liberté, ils ont aboli toutes les règles sociales. C’est beau sur le plan philosophique, mais en clair ça veut dire : si t’es pas content va voir ailleurs ! » Pierre Larrouturou explique qu’une part de plus en plus large de la croissance est allée aux actionnaires aux dépens des salaires et de la sécurité sociale. C’est pour lui une dette du capital envers le travail, une dette aussi importante que la dette envers les marchés financiers, c’est une dette des actionnaires envers les salariés.
Ancien membre du Parti Socialiste et d’Europe Ecologie les Verts, Pierre Larrouturou a fondé un parti pour promouvoir une autre politique, celle de Franklin Roosevelt, une politique qui tourne le dos au libéralisme économique et tente de donner à l’Etat les moyens d’enrayer la dépression. Nouvelle donne, comme New Deal.

La hantise de l’inflation

Lorsqu’il faut investir pour ranimer l’activité économique et créer de l’emploi, et que la situation n’encourage pas l’épargne à s’investir, la nécessaire reprise en main est forcément inflationniste — pour un temps. Mais c’est là l’autre solution. La création monétaire. Tabou absolu à Bruxelles et plus encore à Francfort, c’est tout de même, rappelle Pierre Larrouturou, une pratique quotidienne dans les banques privées. Comment financeraient-elles les prêts autrement ? Elles les émettent, créant de la monnaie scripturale, et seront remboursées plus tard, dans le temps. Alors pourquoi ce qui est bon pour les banques privées serait-il interdit aux banques centrales ? Est-ce que ce ne serait pas préférable à la destruction sociale des pays endettés ?
Les Allemands auraient de l’inflation un si terrible souvenir, du temps d’avant-guerre où on avait besoin d’une brouette de billets pour aller acheter son pain, qu’ils ne pourraient en supporter l’évocation même. Il y a peut-être, dit Wolfgang Streeck, des identités nationales qui sont liées à une monnaie, un « fétichisme de la monnaie » qui sacralisait le Deutsche Mark en Allemagne de l’Ouest, symbole du « miracle économique » et de la différence avec la République démocratique allemande, intégrée dans le système soviétique. L’unification allemande a été faite avec du Deutsche Mark comme monnaie commune. Mais il y a des monnaies communes qui, loin d’unifier, divisent. C’est, selon lui, le cas de l’euro, qui dresse les peuples de l’Union européenne les uns contre les autres.

Les Européens divisés par l’euro

La monnaie, continue Wolfgang Streeck, est une religion économique, qui fonctionne de manière diversifiée selon la méthode choisie par chaque pays pour institutionnaliser l’argent. Voilà la question essentielle : celle des institutions de l’euro.
Alors que pour Jürgen Habermas, l’union monétaire européenne pourrait être le fondement d’une union politique, fondée sur un processus de démocratisation de l’UE, Wolfgang Streeck y voit une expérience irréfléchie dont la crise a révélé les fragilités.
La financiarisation de l’économie est allée de pair avec la baisse de la croissance. Pour Wolfgang Streeck, le système financier est mondialisé et domine nos sociétés. Tout semble dépendre de son bon fonctionnement. Des emprunts privés insolvables sont transformés en dette publique, comme « les mauvaises dettes privées (avaient été) prises en charge par la dette publique » après 2008 aux Etats-Unis. La BCE aide les banques sans contrôle démocratique. Mille milliards d‘euros sont mis à la disposition des banques centrales nationales puis des banques privées, sans contrôle démocratique. Les banques centrales sont-elles plus importantes que les parlements ?
S’il y a dysfonctionnement, les citoyens n’ont pas de prise, ils ne peuvent pas intervenir. Les démocraties et leur souveraineté ont-elles disparu dans le marché généralisé ? Pour Pierre Larrouturou, la crise est d’abord crise de la démocratie. Il cite l’économiste Jean-Paul Fitoussi : « les citoyens européen ont encore le droit de changer de président mais pas de politique. » Et Wolfgang Streeck pense que le capitalisme démocratique est un phénomène historique, éphémère peut-être : il n’est pas de toute éternité, c’est un phénomène de l’après-guerre, une refondation comme capitalisme social après le chaos.