L’Inde entre deux époques

L’Inde est appelée à devenir dans les années à venir l’une des toutes premières puissances mondiales. Sa population dépassera celle de la Chine vers 2030. Son PIB la classe au 5ème rang dans le monde. Toutefois le pays reste fragile. Premier ministre depuis 2014, Narendra Modi a libéralisé son économie mais les inégalités se sont accrues, le taux de chômage des jeunes a augmenté, la corruption a persisté. Les relations avec le Pakistan se sont détériorées. La France, qui entretient avec l’Inde des relations denses, veut en faire le pivot de sa politique dans la zone Inde-Pacifique.

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Motifs Cachemir

1/ Un pays à part

L’Inde est souvent considérée comme un pays à part. Elle est issue d’une civilisation plusieurs fois millénaire, mais elle n’est un Etat indépendant que depuis 72 ans. Elle est un Etat-nation démocratique ; cependant sa société, largement archaïque, est inégalitaire. 1 % de la population possède presque 50 % de la richesse nationale. Elle est hétérogène, faite d’Etats aux formes, aux contenus et aux gouvernements variés. La diversité des situations politiques dans les Etats de l’Inde oblige le Gouvernement central à négocier en permanence, comme l’y invite d’ailleurs la Constitution. En effet, celle-ci définit les sujets régaliens (qui sont de la seule compétence de l’Union), les questions dévolues aux Etats, et enfin les thèmes de compétences conjointes. Mais en fait, les lignes de partage sont fluctuantes et dépendent en grande partie des rapports de force entre Delhi et chacun des Etats. Enfin s’y ajoute la prégnance des castes, variable selon les régions.

L’hindouisme est la religion largement majoritaire. Il y a 14 % de musulmans –source de tensions quasi permanentes-, 2,3 % de chrétiens, les bouddhistes ne représentent que 0,7 % de la population. L’anglais et l’hindi sont les langues les plus pratiquées, mais il y a vingt-deux langues régionales constitutionnelles et des centaines de dialectes locaux.

2/ Une nouvelle puissance

C’est cependant cette même Inde qui peut devenir avant 30 ans l’une des toutes premières puissances dans le monde. Sa population dépassera celle de la Chine vers 2030 ; elle comprend déjà aujourd’hui près de la moitié de moins de 25 ans. Dépassant par son PIB, ceux de l’Angleterre et la France, elle occupe déjà le 5ème rang après les Etats-Unis, la Chine, le Japon et l’Allemagne. Sa population est encore aux ¾ rurale, mais elle forme 400 000 ingénieurs par an. Elle dispose de laboratoires performants. Elle est, avec les Etats-Unis, la Chine et le Russie, le 4ème pays capable d’entreprendre un programme d’exploration de la lune.

L’Inde était neutre à l’époque du régime des Blocs. Depuis lors, elle a développé une politique étrangère, tous azimuts, en ne négligeant aucun partenaire, ni aucune organisation internationale, mais en donnant la priorité à son insertion régionale et à ses relations avec les grands acteurs de la scène internationale. Elle est devenue une grande puissance régionale avec des ambitions globales. Dans le cadre de sa diplomatie nouvelle tous azimuts, l’Inde participe à tous les forums internationaux où cela est possible : G 20, organisation de coopération de Shanghai, etc.

L’Inde est très consciente de l’atout géopolitique qu’elle représente pour les Etats-Unis, le Japon et l’Europe face à la puissance chinoise. En même temps, ses liens traditionnels avec la Russie constituent un utile contrepoids au rapprochement avec les Etats-Unis.

L’Inde a réussi à forger une armée et une doctrine de défense. La Russie est un fournisseur traditionnel d’armement devant les Etats-Unis, Israël et la France.

3/ Une économie libérée

Le Parti du Congrès, hérité de Nehru-Gandhi, a gouverné l’Inde presque sans partage depuis l’indépendance en 1947 jusqu’aux élections de 2014. Faute d’ouverture et de renouvellement, il a été battu par diverses coalitions et par le BJP (Bharatiya Janata Party) à tendance nationaliste hindouiste. Narendra Modi est devenu Premier ministre en 2014.

Pendant les quarante premières années de son indépendance, l’Inde était une économie très largement contrôlée par l’Etat. En 1991, le Gouvernement du Parti du Congrès de Narashima Rao, avec Manmohan Singh comme Ministre des Finances, avait pris des mesures de libéralisation de l’économie de nature à faciliter l’insertion de l’Inde dans le marché mondial. Proche des milieux d’affaires, Narendra Modi a accentué le développement libéral. Il a fait campagne sur la nécessité de rendre l’économie plus compétitive, de maîtriser le déficit extérieur, de ramener l’inflation à un niveau acceptable et de stabiliser le cours de la roupie. Il a su prendre des mesures impopulaires comme l’instauration de la TVA, la démonétisation de billets de 500 et 1000 roupies, la généralisation de l’ouverture des comptes bancaires et le versement direct des aides sociales. Il a enfin commencé de mettre en œuvre sa promesse de fournir à chaque village, l’eau, l’électricité, les toilettes publiques.

Mais Narendra Modi n’a pas su attirer les investissements étrangers se délocalisant à partir de la Chine. Le taux de chômage des jeunes a augmenté, les inégalités de revenus se sont accrues, les prix agricoles se sont effondrés, la corruption a persisté, il n’y a pas eu de mesures sociales de nature à aider les plus pauvres. Vingt-deux des villes les plus polluées au monde sont indiennes.

Au total le premier quinquennat de Modi est mitigé.

4/ Le Cachemire toujours

Malgré ce bilan, Modi a remporté une victoire écrasante aux élections de 2019. Il a obtenu 303 sièges sur 543 à la Chambre basse, le Parti du Congrès n’en conservant que 52.

Ce succès est dû à la grande habileté qu’il a eu de se présenter à l’élection non point tant à partir d’un bilan économique limité qu’en magnifiant sa capacité à assurer la protection de l’Etat face à l’aggravation de la menace pakistanaise.

Auparavant incertaine, la relation entre les deux pays est devenue mauvaise à partir de 2016 après les deux attentats du groupe terroriste pakistanais Jaish-e-Mohammed contre les postes militaires indiens le long de la frontière et de la Ligne de Contrôle fixée par les Nations-Unies. Modi prescrit alors aux forces spéciales indiennes d’effectuer un raid –fortement médiatisé- contre des camps djihadistes de l’autre côté de la Ligne de Contrôle. Suit une escalade de tirs d’artillerie en provenance des deux côtés. Le retour des troubles au Cachemire indien aggrave la situation, l’Inde en accusant le Pakistan. Mais la crise plus grave suit l’attentat suicide de Jaish-e-Mohammed contre un bus de paramilitaires indiens faisant 44 morts, en février 2019. En représailles, l’Inde attaque des camps au cœur même du territoire pakistanais. Viennent ensuite des attaques aériennes et des tirs d’artillerie.

Le 5 août 2019, Ram Nath Kovind, Président de l’Inde depuis deux ans, signe une ordonnance préparée par le Premier ministre et son Ministre de l’intérieur mettant fin au statut d’autonomie de la partie du Cachemire contrôlée par l’Inde depuis 70 ans. Cette décision et les textes d’application sont ratifiés le même jour par le Parlement. Le 7 août, le Premier ministre justifie les mesures prises devant la nation par la volonté de lutter contre le terrorisme et le séparatisme.

L’article 370 de la Constitution indienne est donc aboli, ce qui signifie que l’Etat du Jammu et Cachemire, seul Etat à majorité musulmane, perd son statut d’autonomie. Mais il perd aussi le statut d’Etat puisqu’il devient un Territoire de l’Union, directement administré par Delhi. De plus, il est amputé puisque le Ladakh, dont les habitants sont bouddhistes d’obédience tibétaine, est séparé du Jammu et Cachemire et devient lui aussi un Territoire de l’Union. Le Ladakh est séparé, depuis 1963, par une frontière de fait de l’Aksai Chin, partie chinoise du Cachemire revendiquée par l’Inde. L’article 35 A de la Constitution indienne est également aboli, ce qui signifie que des non cachemiris pourront désormais acquérir des terres et des biens immobiliers. Un Lieutenant-gouverneur sera nommé à la tête de chacun des deux nouveaux Territoires de l’Union, mais le Gouvernement indien n’exclut pas de faire élire ultérieurement des Assemblées consultatives. Un demi-million de militaires ou policiers indiens sont déployés au Jammu et Cachemire. Beaucoup de dirigeants politiques sont assignés à résidence. Les liaisons téléphoniques et internet ont été coupées pendant plusieurs semaines.

Le Pakistan dénonce ce qu’il considère comme un ensemble de décisions illégales, il rappelle les ambassadeurs et suspend les échanges commerciaux. Le Conseil de Sécurité se réunit le 16 août. Soutenue par la Russie, l’Inde plaide qu’il s’agit d’une affaire intérieure ; avec l’appui, semble-t-il, de la Chine, le Pakistan tente sans succès d’internationaliser le différend.

5/ L’Inde pivot d’une politique française dans la zone Inde-Pacifique

Les relations entre la France et l’Inde sont denses et diversifiées. Le cadre conceptuel est celui du Partenariat Stratégique conclu en 1998. Les volets de ce partenariat sont multiples :

• coopération politique et stratégique ;
• coopération militaire et armement [1] ;
• lutte contre le terrorisme ;
• coopération nucléaire civile ;
• coopération spatiale ancienne principalement au Centre National d’Etudes Spatiales (CNES) et à l’Indian Space Research Organisation (ISRO).

En matière scientifique, l’Inde participe au projet ITER et est associée au CERN. La France n’est que son 5ème partenaire en matière de coopération scientifique bilatérale, derrière les Etats-Unis, le Royaume-Uni, l’Allemagne et la Corée du Sud. D’un très haut niveau technique dans certains domaines, les Indiens sont demandeurs d’une augmentation des projets de recherche avec la France. Il convient d’identifier davantage de projets conjoints et d’augmenter le nombre de thèses en cotutelle.

Le Président Emmanuel Macron a prescrit, en 2018, de doubler en deux ans le nombre d’étudiants indiens dans les Universités et Grandes Ecoles françaises. Le nombre de 10 000 devrait être atteint, mais reste faible comparé aux 30 000 Chinois. De nombreux accords ont été signés par les universités et les grandes écoles françaises. Il conviendrait de développer des possibilités d’une part d’accueillir des doctorants et d’autre part de stages en entreprise pour les étudiants indiens diplômés en France.

La plupart des grandes entreprises françaises sont implantées en Inde, mais notre part de marché reste faible et nos échanges sont déficitaires. Elles devront faire un effort d’adaptation aux spécificités de ce marché très concurrentiel et prospecter davantage les grandes métropoles du pays. L’image de la France est favorable pour la culture et le luxe. Mais elle est mal connue dans ses réalisations techniques.

Outre l’intérêt en soi d’importantes relations bilatérales entre la France et l’Inde, celles-ci s’inscrivent dans le cadre plus général de la politique définie par le Président Macron en vue de faire de l’Inde le pivot de l’action que la France entend désormais mener dans la zone maritime Inde-Pacifique, devenue elle-même une composante essentielle de sa politique mondiale.

La France est présente dans l’Océan indien par ses départements et dans le Pacifique par ses territoires d’Outre-mer. 93 % de sa zone économique sont situés dans l’ensemble des deux océans.

Le concept indo-pacifique comprend l’Australie, le Japon, la Corée du Sud, l’Inde, l’Indonésie, la Malaisie, le Vietnam et Singapour. L’Inde voudrait étendre ce concept des côtes orientales de l’Afrique aux rivages occidentaux du continent américain. Les principaux objectifs sont la médiation et le règlement des crises éventuelles, la liberté de la navigation, la lutte contre le terrorisme et la criminalité organisée. Plus généralement, il s’agit aussi de faire équilibre à l’influence croissante de la Chine
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Trois informations de portée générale doivent enfin être formulées.

• Même devenue une grande puissance, l’Inde restera fragile dans la mesure où elle continuera d’être le pays ayant le plus grand nombre de pauvres au monde.

• Un équilibre devra être recherché entre notre rôle dans la zone Inde-Pacifique et nos rapports bilatéraux avec la Chine.

• La zone indo-pacifique ne sera pas pérenne si elle se limite à des coopérations interétatiques d’ordre politique ou militaire. L’expérience du Pacifique, au cours des dernières décennies, montre l’importance de l’établissement d’un grand nombre de clubs ou groupes à vocation spécialisée entre plusieurs ressortissants de la région.

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Membres du Club des Vingt : Hervé de CHARETTE, Roland DUMAS (anciens ministres des Affaires Etrangères), Francis GUTMANN, président du Club, Gabriel ROBIN (Ambassadeurs de France), Général Henri BENTEGEAT, Bertrand BADIE (Professeur des Universités), Denis BAUCHARD, Claude BLANCHEMAISON, Hervé BOURGES, Jean-François COLOSIMO, Jean-Claude COUSSERAN, Dominique DAVID, Régis DEBRAY, Anne GAZEAU-SECRET, Jean-Louis GERGORIN, Renaud GIRARD, Bernard MIYET, François NICOULLAUD, Jean-Michel SEVERINO, Pierre-Jean VANDOORNE.

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Les reproductions et citations de la Lettre sont autorisées à condition d’en indiquer l’origine.

[1Des manœuvres militaires communes sont régulièrement organisées. L’Accord de coopération logistique dans l’Océan indien signé en 2018 permet aux forces armées indiennes d’utiliser les bases françaises de cette région (Djibouti, Emirats et Réunion) et réciproquement aux forces françaises d’utiliser les bases indiennes. La livraison des premiers des trente-six avions Rafale achetés par l’Inde devrait avoir lieu avant la fin de l’année 2019. L’exécution de ce contrat implique un renforcement des coopérations dans le domaine du renseignement, de la sécurité, de la formation des personnels et de la mise en place les contrats Offsets. Le premier des six sous-marins Scorpène, de conception française mais construits en Inde, a été mis en service en 2017.