Le Golfe à la veille d’une guerre ?

En éliminant le général Ghassem Solemani, le président Trump a-t-il lancé « un bâton de dynamite dans un baril de poudre » pour reprendre l’expression de l’ancien vice-président américain Joseph Biden ? On peut le craindre, affirme le diplomate Denis Bauchard, ancien ambassadeur, conseiller à l’Ifri (Institut français des relations internationales), qui souligne les premiers effets pervers provoqués par l’action des Etats-Unis : renforcement du régime iranien et de son emprise sur l’Irak, mort de l’accord nucléaire de Vienne, risques accrus de violence dans les pays de la région.

Flickr
L’hubris d’un homme

Le Moyen-Orient en général et le Golfe persique en particulier apparaissent bien comme des régions hautement inflammables. Cependant le sentiment général à la fin de l’année 2019 était que, malgré les tensions dans le Golfe, personne ne souhaitait la guerre. Trump ne réaffirmait-il pas, le 9 octobre 2019, pour justifier le retrait des troupes de Syrie, que l’intervention américaine au Moyen-Orient était « la pire décision prise dans l’histoire des Etats-Unis » et que « les guerres sans fin stupides sont terminées pour nous » ? En cette année électorale, il entendait respecter sa promesse de campagne de rapatrier les boys. De fait les Etats-Unis étaient restés sans réaction à la suite de l’attaque contre le « drone espion » abattu par l’Iran le 20 juin 2019. Téhéran, pour sa part, déclarait vouloir éviter tout conflit et demandait simplement l’abandon des sanctions américaines ; il soulignait que les « ajustements » à l’accord de 2015 sur le nucléaire étaient réversibles.
Pour sa part, l’Arabie saoudite, en état de sidération après l’attaque de ses installations pétrolières et désarçonnée par l’absence de réaction américaine, avait entamé des contacts secrets avec l’Iran. Le 5 janvier 2020, le premier ministre irakien, Adel Abdel-Mahdi, a révélé devant le parlement qu’il devait rencontrer le général Soleimani car celui-ci devait être porteur d’une réponse de l’Iran au message adressé par les autorités saoudiennes. Quant à Israël, depuis plus d’un an, il continuait ses attaques régulières sur des cibles iraniennes en Syrie de même que sur des installations de milices chiites en Irak, dans le cadre de la stratégie de « confrontation limitée » mise en œuvre par le général Aviv Kochavi, son chef d’Etat-major.

La mort d’un citoyen américain

Il semble que ce soit des tirs de roquette, le 27 décembre dernier, par la milice Kataeb Hezbollah sur une base américaine proche de Kirkouk, ayant provoqué la mort d’un citoyen américain, qui aient amorcé l’engrenage : dès le 29, l’armée américaine vise un camp de cette milice faisant 25 morts ; en retour le 1er janvier, une manifestation organisée par le Hach al-Chaabi, qui regroupe les milices chiites financées et encadrées par l’Iran, attaque, avec la complaisance de l’armée irakienne, l’ambassade des Etats-Unis pourtant située dans la zone verte, et brule le bâtiment d’accueil.
L’élimination du général Soleimani a- t-elle été décidée à la suite de cette attaque imputée par Washington à Téhéran ? Il semble que la décision avait une portée plus large, inspirée par les éléments les plus radicaux de l’entourage de président Trump, notamment Mike Pompeo. Il s’agissait tout d’abord d’éliminer un acteur important et efficace de l’influence de l’Iran au Moyen-Orient. A la tête de la brigade Al-Qods, troupe d’élite des Gardiens de la révolution, qui étend son activité à l’ensemble du Moyen-Orient arabe, le général Soleimani était un chef de guerre qui jouait également un rôle politique, celui d’une sorte de « proconsul « auprès des autorités irakiennes, syriennes, voire libanaises. Il était de fait un des principaux responsables du régime iranien.
Cependant par-delà sa personnalité et son intention supposée de fomenter des « attaques terroristes », c’est la volonté de rétablir le pouvoir de dissuasion des Etats-Unis, voire leur crédibilité que met en avant Washington. Cette action était d’autant plus facile à réaliser que manifestement l’intéressé ne prenait pas de précautions particulières dans ses multiples déplacements. Malgré le propos du général Mark Milley, nouveau chef d’Etat-major américain, on peut douter que l’establishment militaire ait été à l’origine d’une décision qui, à l’exception d‘Israël, n’a reçu aucun soutien de la part des alliés traditionnels des Etats-Unis, bien au contraire. Outre le risque d’embrasement de la région, ils n’ont pas caché leur consternation face aux conséquences désastreuses d’un tel « assassinat ciblé ».

Des effets pervers immédiats

D’ores et déjà, les effets pervers de la disparition brutale du général Soleimani apparaissent. Celle-ci intervient à un moment où l’influence iranienne est de plus en plus contestée en Irak par la communauté chiite elle-même entrainant la démission du premier ministre. Or le choc provoquée par cette mort et celle d’Abou Mahdi Al-Mohandes, chef influent de la milice irakienne Kataeb Hezbollah, a eu pour effet immédiat d’arrêter cette contestation, de suspendre la recherche d’un premier ministre pour remplacer Adel Abdel-Mahdi, de susciter des réactions unanimement anti-américaines. Cela a amené le pouvoir à faire l’éloge du défunt, qui était son hôte, à organiser des funérailles à Bagdad et à manifester sa pleine solidarité avec l’Iran.
L’atteinte à la souveraineté du pays a été le catalyseur d’une réaction nationaliste vigoureuse et violemment anti-américaine. En outre, elle a conduit le parlement, jusqu’alors hésitant, à demander le départ des troupes étrangères, et donc américaines. Cela ne peut qu’affaiblir la lutte contre l’Etat islamique, dans laquelle le général Soleimani a joué d’ailleurs un rôle important. En clair, le premier effet de l’action américaine a été de renforcer l’emprise de l’Iran sur le pays.

Un héros national

En Iran le traditionnel fort sentiment nationaliste s’est vigoureusement exprimé et s’est propagé dans une large partie de la population alors que le régime même est contesté. L’exploitation de la mort d’une personnalité présentée à la fois comme un martyr et un « héros national », activée par la pérégrination du cercueil à travers plusieurs villes, se traduit par des manifestations de masse spectaculaires et bénéfiques pour le régime. Une fois de plus, une décision américaine a eu pour principal résultat de renforcer le régime au profit des éléments les plus durs, éloignant plus que jamais la perspective d’une chute jugée prochaine par certains.
Cette évolution est confirmée par la décision qui vient d’être prise de « continuer l’enrichissement d’uranium sans aucune restriction et en se basant…sur ses besoins techniques », ce qui implique notamment l’accroissement du nombre de centrifugeuses et la reprise de la recherche. L’accord de Vienne, déjà dans un coma avancé, est dorénavant mort. Les précautions de langage utilisées par Mohamad Djavad Zarif, ministre iranien des affaires étrangères, évoquant encore la réversibilité de ces mesures et le maintien des contrôles de l’AIEA, ne doivent pas faire illusion.
Des effets plus diffus peuvent affecter la région voire le monde dans son ensemble. Les perspectives d’apaisement au Yémen s’éloignent ; des violences peuvent affecter certains pays arabes de la région comme le Liban ou les pays du Golfe, voire Israël. Les marchés internationaux ont déjà réagi de façon significative par une hausse du prix du pétrole au-delà de 70 $/baril, par le niveau record du prix de l’or et une chute des cours sur les marchés financiers.

Le risque d’engrenage

Va-t-on pour autant vers un engrenage guerrier ? Pour l’instant, on est au stade des surenchères rhétoriques. A la « terrible vengeance » promise par le Guide Khamenei répond la menace du président Trump de détruire 52 sites « de très haut niveau et très importants pour l’Iran et la culture iranienne ». On notera la référence aux 52 diplomates otages de la révolution islamique de 1979, qui montre que, 40 ans après, l’humiliation subie par les Etats-Unis n’a pas été oubliée.
Il est plus que probable que l’Iran va réagir et sans doute sur des objectifs militaires américains, comme l’a laissé entendre, sur la chaîne CNN, un conseiller du Guide, le général Dehghan, en soulignant que « le coup sera égal à celui porté » par les Etats-Unis. Cependant le délai d’action, sa localisation, ses modalités, son ampleur demeurent incertaines. En fait l’Iran dispose théoriquement d’une large gamme d’instruments pour agir. Beaucoup d’implantations américaines au Moyen-Orient, malgré l’importance des effectifs – 40.000 militaires -, sont dans une situation de grande vulnérabilité, qu’il s’agisse des bases militaires, des navires de guerre qui croisent dans le Golfe, des ambassades, des sièges d’entreprises, d’antennes d’universités américaines. Les moyens utilisables peuvent aller d’attaques par missiles ou drones à des actions terroristes en passant par la cyberguerre.
Cependant, les autorités sont conscientes du déséquilibre, autant quantitatif que qualitatif, de leurs forces avec celles des Etats-Unis, même si l’attaque du 14 septembre 2019 contre l’Arabie saoudite a surpris les experts par sa maîtrise et son efficacité. De son côté, le président américain est coutumier des provocations et des rodomontades qui se dégonflent souvent rapidement. On rappellera qu’en 2017, il avait menacé la Corée du Nord du « feu et de la furie » et de « détruire totalement le pays ». Il n’empêche que cette menace est prise au sérieux, un certain nombre de sites iraniens –installations pétrolières, sites nucléaires, bases militaires – étant pour la plupart très vulnérables.

Les incertitudes du « jour d’après »

La raison voudrait qu’il y ait désescalade de la crise. Mais au Moyen-Orient la rationalité prévaut rarement. Parmi les forces qui s’y emploient figurent notamment la Russie, qui entend renforcer ainsi sa position au Moyen-Orient et qui est probablement préoccupée par la reprise du programme nucléaire iranien, la Chine qui craint pour ses approvisionnements en hydrocarbures et l’Europe, inquiète pour sa sécurité. Il n’est pas sûr que leurs voix conjuguées et leurs pressions sur les Etats-Unis et l’Iran puissent empêcher le pire.
Ainsi actuellement, tous les scénarios sont sur la table et on n’en voit aucun qui soit rassurant. Une seule certitude est que les pays arabes, à commencer par l’Irak mais aussi la Syrie, le Liban et les monarchies du Golfe seront les victimes de dommages collatéraux et que globalement le chaos va s’accentuer, y compris dans le Golfe qui, jusqu’à une date récente, était encore une zone de stabilité. Il reste à attendre une réaction probablement rapide et soigneusement dosée de l’Iran et à faire face aux incertitudes du « jour d’après ».
D’une façon plus générale il y a lieu de s’inquiéter également des errements de la politique étrangère américaine au Moyen-Orient comme ailleurs. Dans un article que vient de publier The Nation, l’ambassadeur Chas Freeman, un diplomate américain respecté qui a tenu d’importants postes de responsabilité, s’inquiète de l’utilisation de « l’assassinat ciblé comme un outil de politique étrangère ». Il dénonce également « l’amoralité et l’indifférence à l’égard des lois internationales … et l’hubris stupide et la violence avec laquelle les Etats-Unis conduisent leurs relations internationales ». En définitive, par-delà l’élimination du général Soleimani, c’est bien le problème auquel les relations internationales sont actuellement confrontées.