Le Liban en marche vers sa révolution

Au pays du cèdre, voilà désormais une semaine que la population est massivement dans la rue et qu’elle exige le départ de la classe politique. Fait remarquable dans un pays marqué par la guerre civile, les rassemblements sont festifs et multi-confessionnels. Malgré les mesures annoncées par le pouvoir, les Libanais restent mobilisés sur fond de grave crise économique et de dégradation des services publics. Le taux de chômage atteint des records. L’Etat est aux abonnés absents dans tous les domaines. Le Liban demeure bloqué.

D.R.
Beyrout en octobre

Le mouvement actuel débute le jeudi 17 octobre suite à l’annonce d’une nouvelle taxe portant sur les appels via des messageries instantanées de type WhatsApp. Il faut savoir que face aux coûts téléphoniques très élevés au Liban, le recours à ces messageries est généralisé. Cette annonce est donc l’étincelle qui met le feu aux poudres. Dès lors, des milliers de manifestants se rassemblent dans le centre de Beyrouth. La nouvelle taxe est immédiatement annulée mais la colère de la rue ne s’estompe pas. Une vidéo montrant les gardes du corps du ministre de l’Éducation qui ouvrent le feu sur des manifestants va amplifier le mouvement. Toute la nuit des barrages se mettent en place sur les principaux axes routiers et ce, dans tout le pays.

Rassemblements multiconfessionnels contre la classe politique

Le lendemain, les écoles et les banques sont fermées, elles n’ont pas ré-ouvert depuis. Le mouvement prend de l’ampleur, toutes les villes du pays voient s’organiser d’immenses rassemblements, du jamais vu au Liban. D’autant que ces rassemblements sont festifs et multiconfessionnels. Dans un pays marqué par la guerre civile c’est un fait remarquable. Toutes les catégories sociales et toutes les confessions religieuses se retrouvent dans la rue et crient « révolution », elles appellent à la démission du gouvernement et au départ de toute la classe politique considérée comme corrompue et responsable de la situation du pays. A Tripoli, deuxième ville du pays, le vendredi 18, des coups de feu éclatent, les gardes du corps d’un ancien député tirent sur la foule, on dénombre deux morts. Pourtant, la mobilisation s’amplifie et oblige le gouvernement à réagir. Saad Hariri, le Premier Ministre, lance un ultimatum aux partis de sa coalition gouvernementale et lundi il annonce une série de réformes. Parmi ces annonces, la baisse des salaires des dirigeants politiques de 50%, des mesures anti-corruption et des taxes sur les bénéfices des banques. Il promet aussi qu’il n’y aura pas de nouvelles taxes ou de hausses de celles existantes en 2020 et se dit favorable à des élections anticipées. Les ministres chrétiens posent eux leur démission. Malgré ces annonces, les Libanais restent mobilisés et le pays demeure bloqué. Ce mercredi 23 octobre, l’armée tente de dégager la route sur trois barrages différents vers Jounieh. Les manifestants ne l’entendent pas ainsi et des affrontements ont lieu, on dénombre une quarantaine de blessés. Dans le sud, à Nabatieh, c’est la police qui s’en prend aux manifestants, obligeant l’armée à s’interposer. Quelques jours plus tôt déjà, à Beyrouth, l’armée disperse un groupe de motards arborant des drapeaux du Hezbollah et visiblement décidé à s’en prendre aux manifestants. Si les rassemblements demeurent festifs, la situation peut donc dégénérer à tout moment.

Sur fond de grave crise économique

Plusieurs manifestations isolées avaient déjà eu lieu les semaines précédentes et la grave crise économique que connaît le pays, avec la crainte de la dévaluation de la livre libanaise, étaient des signaux d’alertes que les dirigeants n’ont pourtant pas vus. Les Libanais ne bénéficient pas de l’eau potable et n’ont pas l’électricité en continu. Le système éducatif, tout comme celui de la santé, sont dans un état déplorable et repose essentiellement sur le privé. L’entretien des routes est catastrophique, la gestion des déchets chaotique. Le taux de chômage atteint des records et le pouvoir d’achat est en baisse. L’État est aux abonnés absents, dans tous les domaines. Les importants incendies qui ont ravagé le pays du 14 au 16 octobre en sont l’illustration. Le Liban ne dispose pas des moyens nécessaires pour lutter contre des incendies pourtant fréquent sur le pourtour méditerranéen. Le gouvernement a fait appel à Chypre et à la Jordanie pour éteindre les flammes, avec le concours de la pluie. Pourtant deux hélicoptères spécifiques sont bien stationnés à l’aéroport de Beyrouth mais faute d’entretien ils ne peuvent voler, tout un symbole.

A Tripoli, le 24/10/2019