Le Yémen, au cœur de la rivalité entre Riyad et Téhéran

Depuis plusieurs jours, l’Arabie saoudite, appuyée par ses alliés arabes, bombarde la ville d’Aden, dans le sud du Yémen, contrôlée par les milices houthis, soutenues par l’Iran. A la suite de raids sur le palais présidentiel, les rebelles ont quitté, vendredi 3 avril, les bâtiments qu’ils occupaient depuis plusieurs jours. Le Yémen est devenu le théâtre de l’affrontement régional entre le régime chiite de Téhéran et l’Arabie saoudite à majorité sunnite.

AFP
Yemen, les forces en présence

L’opération militaire « Tempête décisive » a été déclenchée dans la nuit du 25 au 26 mars par l’armée saoudienne dont l’aviation a bombardé Sanaa, la capitale du Yémen et Aden, la deuxième ville du pays. Le président Abed Rabbo Mansour Hadi avait d’abord évacué la capitale pour se réfugier à Aden avant de se rendre à Riyad, fuyant le coup de force des milices du mouvement Ansar allah (les partisans de dieu), dirigé par le chef charismatique de la communauté zaïdi (environ 40 % de la population yéménite), Abdel Malek al Houthi, qui bénéficie du soutien de l’Iran.
La guerre qui menace d’ébranler la péninsule arabique a conduit le roi Salmane ben Abdel Aziz al Saoud, qui a accédé au pouvoir à Riyad le 23 janvier, à réunir un sommet de la Ligue arabe dans la ville égyptienne de Charm el Cheikh, à la pointe sud du Sinaï, pour s’assurer le soutien de ses pairs face à la menace de ce qui est considéré comme le « péril iranien » dans son pré carré.
La faillite du président Mansour Hadi – un sunnite de rite chaféi – à assurer la « réconciliation nationale », qui devait succéder au départ de son prédécesseur Ali Abdallah Saleh – un ancien officier chiite de rite zaïdi – en février 2012, après trente-trois ans d’un pouvoir sans partage ébranlé en 2011 par un « printemps arabe », a conduit à la rébellion les Houthi, fer de lance de la communauté zaïdi, et une partie de l’armée restée fidèle à l’ancien président.
L’attentat sanglant, revendiqué par l’organisation « Etat islamique » (Daech), qui a secoué la capitale yéménite le vendredi 20 mars, causé la mort de 142 personnes et fait plus de 350 blessés dans une mosquée fréquentée par les Zaïdi, a achevé de fracturer un pays divisé par les rivalités tribales.
C’est dans ce contexte qu’il faut évaluer la décision saoudienne de réunir une coalition arabe destinée à souder les sunnites du Yémen à la fois contre le coup de force des Houthi et contre la montée en puissance de l’organisation Daech. D’autant plus que dans le même temps l’armée américaine a évacué brutalement la base aérienne d’al Aanad, dans la province de Lahej, où une centaine de membres des forces spéciales étaient chargés de la collecte de renseignements pour les attaques de drone contre les membres d’al Qaïda dans la péninsule arabique (AQPA), dont une partie a maintenant rejoint Daech.

Un contexte régional explosif

A Charm el Cheikh, l’Egypte, le Soudan, la Jordanie, le Maroc, le Koweït, les Emirats arabes unis, le Qatar, le Bahreïn et le Pakistan se sont engagés à contribuer à la coalition lancée par l’Arabie saoudite. Si bien qu’on a annoncé la mobilisation de pas moins d’une centaine d’avions de guerre et de 150 000 soldats pour une opération qui s’est, pour l’instant, limitée à des frappes aériennes ayant entraîné la mort de nombreux civils sans réussir à contenir la progression des Houthi vers le sud (Golfe d’Aden) et l’ouest (mer Rouge).
Les Américains, engagés dans un combat contre Daech aux côtés de l’armée irakienne et des milices chiites alliées de l’Iran, qui peinent à conquérir la ville sunnite irakienne de Tikrit avant de se diriger vers Mossoul pour trancher la tête de l’hydre islamiste, ont assuré qu’ils coordonnaient avec Riyad la contre-offensive anti-Houthi, dont l’Iran est le parrain. A Washington, on n’est pas à une contradiction près…
Pour l’heure, les partisans d’Abdel Malek al Houthi contrôlent les principales villes et les principaux axes routiers du Yémen, l’Arabia felix de l’Antiquité, considéré maintenant comme l’un des pays les plus pauvres de la planète.
Ce qui préoccupe le plus la coalition arabe, et à sa tête les principaux pays concernés – Arabie saoudite et Egypte – c’est l’avancée rapide des Houthi sur les côtes de la mer Rouge et du Golfe d’Aden qui permettent le contrôle du détroit de Bab el Mandeb. Ce détroit conduit au canal de Suez, où transitent quotidiennement des pétroliers transportant 3,8 millions de barils à destination du marché mondial.
Si l’Iran, qui contrôle déjà le détroit d’Ormuz, parvenait à contrôler « la porte des lamentations » (Bab el Mandeb), on pourrait assister à l’effondrement à la fois de l’économie de rente saoudienne – fondée sur la production de plus de 11 millions de barils/jour – et de celle de l’Egypte, qui repose principalement sur les revenus du canal de Suez depuis la chute de l’activité touristique depuis 2011.
Israël – qui s’oppose de manière frontale au rapprochement de l’administration Obama avec le régime des mollahs – suit très attentivement l’évolution de la situation et a dépêché deux navires et deux sous-marins dans les eaux de la mer Rouge.
Outre cette zone, stratégique pour le tiers des échanges commerciaux mondiaux aussi bien que pour le contrôle militaire des zones maritimes – l’armée américaine est implantée sur l’île de Diego Garcia dans l’océan Indien de même qu’à Djibouti où l’armée française lui a accordé une concession –, la menace pèse aussi sur la partie septentrionale de l’Arabie, dans les provinces du sud-est où se concentrent à la fois sa minorité chiite et ses principaux puits de pétrole.
Tous les ingrédients sont donc réunis pour que la crise yéménite débouche sur une crise régionale dont le Moyen-Orient est régulièrement coutumier.

L’offensive payante de Téhéran

Téhéran a très habilement marqué des points pour accroître son influence sur le monde arabe. Le régime irakien lui est acquis depuis l’invasion américaine de 2003 qui a mis bas le pouvoir du sunnite Saddam Hussein et facilité le basculement vers un gouvernement dominé par les chiites alliés de l’Iran alors que le Kurdistan irakien, majoritairement sunnite, devenait autonome. En Syrie, le régime de l’alaouite Bachar al Assad a résisté tant bien que mal à la rébellion à dominante sunnite. Au Liban, le Hezbollah chiite contrôle les principaux leviers du pouvoir. Et à Bahrein, la rébellion dominée par la majorité chiite menace l’autorité de l’émir, soutenu à bout de bras par Riyad.
Si bien que le Yémen, du fait de sa position stratégique au sud de la péninsule arabique et à l’embouchure du détroit de Bab el Mandeb – qui sépare l’Afrique de l’Asie mineure – est le terrain idéal pour accroître l’influence de Téhéran et faire de l’Iran un interlocuteur indispensable dans toute négociation.
Riyad et ses partenaires arabes ont manqué l’occasion de se distinguer dans la lutte contre Daech. Téhéran, qui sait que le Yémen peut – comme durant les années 1960 mais aussi à la suite de la guerre du Golfe de 1990-1991 – constituer le Vietnam de l’Egypte et de l’Arabie saoudite, a su très habilement manœuvrer pour se présenter comme seul garant régional de la lutte contre le fondamentalisme islamiste armé, faisant oublier à l’Occident que l’Iran des mollahs a bâti son pouvoir sur la même idéologie sectaire. Au contraire, Téhéran fait miroiter son marché prometteur (80 millions d’habitants, 3ème réserve de pétrole et 1ère réserve de gaz au monde, un potentiel touristique exceptionnel, etc.).
Au Yémen, l’option saoudienne de soutenir à tout prix le président Abed Rabbo Mansour Hadi en prenant prétexte de sa légitimité n’est, à l’évidence, pas la marque d’une volonté de sortie de crise. Il apparaît évident également qu’un engagement militaire au sol de soldats non yéménites, avec pour objectif de combattre la rébellion houthi, ne fera qu’exacerber le conflit, d’autant que Riyad ne peut s’appuyer sur aucun relais fiable dans l’armée yéménite.
Dans un pays de 25 millions d’habitants sur un territoire très accidenté de 527 970 km² (le mont Jabal al Nabi Chouaïb culmine à 3 760 mètres), on estime que chaque habitant possède quatre armes en moyenne, ce qui revient à un million d’armes aux mains d’une population à forte structure tribale où le voisin du nord n’a jamais été le bienvenu, qu’il soit saoudien, émirati, égyptien, jordanien ou a fortiori pakistanais.
L’Egypte qui peine à contenir la rébellion islamiste au Sinaï aussi bien que sur sa frontière occidentale dans une Libye en plein chaos, l’Arabie saoudite qui est menacée sur son flanc sud aussi bien par l’offensive houthi soutenue par l’Iran que par les fondamentalistes sunnites d’AQPA et de Daech, ont pris le risque de s’enferrer dans le bourbier yéménite.
L’Iran qui, en dépit des sanctions qui minent son économie du fait de la poursuite de son programme nucléaire, a réussi à étendre son influence du Golfe arabo-persique à la Méditerranée. Téhéran est en passe d’engranger un bénéfice supplémentaire en menaçant de contrôler le détroit de Bab el Mandeb qui relie la mer Rouge au Golfe d’Aden et à l’océan Indien.
Le Moyen-Orient retient son souffle.