Sauver l’accord de Vienne sur le nucléaire iranien

La décision des Etats-Unis de sortir de l’accord de Vienne sur le nucléaire iranien a aggravé les tensions dans la région. Le président américain ne cache pas sa volonté de provoquer un changement de régime à Téhéran. Pour tenter de sauver l’accord, les Européens doivent affirmer leur détermination de poursuivre sa mise en œuvre, même sans les Etats-Unis, et d’établir sur ce sujet un front commun avec la Chine et la Russie. Ils pourraient également proposer à l’Iran un grand partenariat multiforme. La France est bien placée pour jouer un rôle actif dans cette négociation.

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Le Moyen-Orient est devenu un champ de bataille où opèrent encore des groupes islamistes. L’Irak, la Syrie, le Yémen sont des pays faillis. La question palestinienne irrésolue peut générer des violences. C’est dans ce contexte général que de nouveaux dangers se font jour.

1/ Pour Israël, l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis, l’Iran représente une menace existentielle. Inversant la politique d’Obama, tendant à faire de l’Iran un acteur dans la reconstruction du Moyen-Orient, Trump a annoncé à Riyad le 21 mai 2017 que l’objectif doit être la déstabilisation de l’Iran et le changement de son régime. Israël, l’Arabie saoudite, les Emirats arabes unis, ainsi que les Etats-Unis, font un triple procès à Téhéran en considérant que :

a/ L’accord sur le nucléaire iranien de 2015 est mauvais. Rien ne prouve que l’Iran ne conserve pas l’ambition d’arriver jusqu’au seuil, c’est-à-dire au point ultime avant la possession d’une première bombe. En outre, l’accord ne prévoit rien après 2015-2025, et il ne traite pas du programme balistique.

b/ L’Iran entretient le terrorisme, incitant notamment à la destruction d’Israël.

c/ L’Iran a des visées hégémoniques au Moyen-Orient, en Irak et en Syrie –où il entretient des bases visant Israël-, ainsi qu’au Yémen, tandis qu’au Liban, le Hezbollah impose sa loi.

Changement de régime à Téhéran ?

2/ L’Iran a abandonné le terrorisme qui est essentiellement aujourd’hui d’origine sunnite à travers Al-Qaïda et Daesh. Il a combattu Daesh. D’autre part, il considère que sa propre sécurité est menacée par les bases américaines qui l’entourent et des puissances surarmées comme Israël et l’Arabie Saoudite. Il a renoncé à son programme nucléaire, comme stipulé dans l’accord de 2015 qu’il respecte scrupuleusement, ainsi qu’en témoignent les rapports de l’AIEA. Il affirme que c’est à leur demande qu’il a apporté son appui aux gouvernements légitimes de Syrie et d’Irak. Quant au Hezbollah, son « allié stratégique », il est un mouvement libanais de résistance à la menace israélienne, dont la place au Liban a été acquise par des voies démocratiques.

3/ Israël et l’Iran ont une vision stratégique de leur destin et chacun s’estime menacé par l’autre. Pour le premier, il faut que le régime change à Téhéran. Pour le second, il convient d’aller à un rapport de forces, à une sorte de force de dissuasion qui oblige Tel-Aviv à négocier. Mais ni l’un ni l’autre ne souhaite réellement une épreuve de force. Israël n’est pas aventureux et il a déjà connu « quatre grandes guerres ». L’Iran ne veut pas d’un grand embrasement, mais seulement élever pour Israël le coût d’un usage de la force et maintenir la pression sur l’État hébreu pour le fragiliser, éventuellement le pousser à la faute. Au reste, s’il voulait revenir à la bombe, la Turquie serait très tentée d’avoir la sienne et l’Arabie Saoudite à la suite.

Les risques d’une épreuve de force

Une épreuve de force risquerait de déboucher sur une instabilité quasi générale dans la région dont les principaux bénéficiaires seraient Al-Qaïda et le terrorisme sunnite. Le temps passant, d’autres scénarios pourraient être imaginés. Dans l’un, les protagonistes s’épuisent à la longue. Or les généraux israéliens ne sont pas aventuristes, l’Arabie Saoudite et Israël ont de bons rapports avec les Russes et ceux-ci recherchent un règlement global. Ce serait en quelque sorte la recherche progressive d’’un « grand dessein ». Dans l’autre, c’est le pourrissement. Les Américains partent, les Russes échouent. Il n’y a pas de grande guerre, mais des conflits limités dans une région ouverte aux affrontements locaux et au terrorisme, notamment sunnite. Mais ces scénarios, sous cette forme du moins, paraissent trop simplistes pour pouvoir se concrétiser tels quels.

4/ Pour l’heure, l’affrontement entre les deux camps est donc marginal ou se fait par procuration. Au Liban, Israël est intervenu souvent à plusieurs reprises contre le Hezbollah. En Syrie, il agit de plus en plus fréquemment non seulement contre celui-ci mais, depuis cette année, contre des éléments iraniens. Le budget militaire de l’Arabie Saoudite est cinq fois celui de l’Iran. Mais l’enlisement de son armée au Yémen démontre, malgré des équipements sophistiqués, une capacité limitée.

5/ Les Russes auraient voulu en Syrie une réunification. Mais le pays compte 30 % de partisans du régime et 60 à 70 % de sunnites qui lui sont, en majorité, hostiles. Les sunnites sont eux-mêmes divisés et incapables de s’engager. Les Russes commencent à craindre de s’enliser en Syrie. Une solution pourrait être dans l’autonomisation de certaines régions, l’ensemble coiffé par un système national, fédéral ou autre. Mais il n’est pas sûr qu’une telle solution puisse prévaloir.

La stratégie de Trump

6/ La situation déjà difficile se trouve fortement aggravée par la décision des Etats-Unis de se retirer de l’accord sur le nucléaire iranien. Cette décision s’inscrit dans une politique générale d’hostilité à l’égard de l’Iran, avec le désir de renverser son régime.

Le président Trump n’a pas d’autre but que sa réélection. Ceux qui n’étaient pas des inconditionnels ont été limogés. Seul Mattis survit, mais son influence décroît. Extrémiste, Bolton est le nouveau conseiller à la sécurité nationale et les rapports avec Israël sont entre les mains de son gendre Kushner. Trump sait qu’il ne peut pas s’engager dans une grande aventure militaire contre l’Iran, mais qu’il peut faire des frappes ponctuelles. Il va surtout chercher à asphyxier le pays, notamment en menaçant de lourdes pénalités des entreprises étrangères, contrevenant même hors des Etats-Unis à des sanctions décidées par Washington contre un pays tiers. Ainsi sont menacés ou se sont déjà retirés d’Iran, Boeing, Airbus, Total, Peugeot et de nombreuses PME françaises.

7/ L’efficacité d’une stratégie de déstabilisation de la République islamique est fondée sur une appréciation erronée de la solidité du régime iranien. Les Iraniens ont une réelle capacité de résistance et ils en conservent aussi une autre de nuisance. Ils sont prêts à affronter une période difficile, au moins jusqu’à l’élection d’un nouveau Guide (Khamenei est âgé). Rohani avait été cité comme un candidat possible. Pour l’heure, il est très attaqué par les éléments les plus conservateurs. Il peut être conduit à sortir du jeu. Mais tout se passera à l’intérieur. Un risque grave serait que la détérioration de la situation économique et sociale en Iran, au lieu de conduire au changement de régime espéré par Washington et Tel-Aviv, n’amène au contraire l’Iran à se barricader et à revenir au nucléaire militaire.

8/ La Russie, la Chine, la Grande-Bretagne et la France, membres du Conseil de Sécurité, auxquels il convient d’ajouter l’Allemagne, ont décidé de maintenir l’accord. Il en va de même jusqu’à présent de l’Iran. Il sera nécessaire de compléter l’accord au-delà de 2025 et de traiter du programme balistique. Mais l’Iran n’est pas actuellement disposé à discuter de ces points.

Il est clair que la marge de manœuvre pour contrer la décision américaine est étroite. Une position ferme de l’Union européenne devrait dépasser les regrets initialement formulés. Mais une détermination forte risque de se heurter à l’opposition de certains Etats-membres comme les pays de l’Est, qui ne voudront pas d’un affrontement avec les Etats-Unis. L’Allemagne elle-même sera soucieuse de ne pas compromettre ses intérêts aux Etats-Unis, notamment dans le domaine de la construction automobile. Sur les mesures qui visent directement les exportations européennes, Bruxelles a déjà engagé une action auprès de l’OMC et envisagé des mesures de rétorsion. Certaines concerneraient la taxation de certains produits aux Etats-Unis, mais sa portée restera limitée.

Calmer le jeu

Pour sauver l’accord de Vienne et calmer le jeu au Moyen-Orient, les initiatives suivantes pourraient être prises.

1. Affirmer la volonté de poursuivre la mise en œuvre de l’accord du 14 juillet 2015, même en l’absence des Etats-Unis.

2. Faire prendre par l’Union européenne des mesures comme la menace de poursuites de multinationales américaines, par exemple sur le plan fiscal ou pour abus de position dominante. On pourrait aussi identifier des mesures de rétorsions commerciales susceptibles d’affecter les intérêts des sociétés américaines.

3. Etablir un front commun avec la Russie et la Chine, qui sont parties à l’accord de Vienne, auxquels on pourrait ajouter les grands pays émergents. La Chine en particulier, principale créancière des Etats-Unis, a des moyens de riposte potentiellement efficaces vis-à-vis des Etats-Unis.

4. Proposer un grand partenariat multiforme à l’Iran qui pourrait porter notamment sur la pollution atmosphérique, la protection des ressources hydrauliques, l’agriculture et l’agro-alimentaire, la gestion des villes, la médecine et la santé publique, l’excellence universitaire. Il s’agit d’affaires cruciales pour son développement durable et qui échappent à l’emprise des sanctions américaines. A défaut d’un accord européen pour une telle proposition, la France pourrait commencer d’agir avec quelques Etats-membres.

5. Proposer d’organiser des contacts informels qui viseraient à calmer le jeu dans les zones les plus sensibles : Syrie, Liban, Yémen. Des zones démilitarisées pourraient être mises en place sur les territoires les plus sensibles, notamment ceux à proximité des frontières israéliennes. Les principes fondamentaux du respect de la souveraineté et de non-ingérence dans les affaires intérieures des Etats seraient rappelés.

6. Rechercher une formule de triangulation permettant à l’Iran de vendre son pétrole à un tiers qui alimenterait en équivalent l’Europe. Ce point pourrait être décisif pour conserver l’Iran dans l’accord de Vienne.

Dans le contexte actuel, la France, qui n’est à dire vrai mal avec personne, peut jouer un rôle singulier en contribuant à réduire les tensions par ses contacts avec des interlocuteurs différents selon les sujets.

Sur un plan plus général, les décisions américaines et les mesures de contraintes prises par Washington posent le problème de savoir dans quelle mesure l’Union européenne, la France en particulier, sont capables de faire prévaloir leurs intérêts essentiels et d’affirmer leur indépendance par rapport aux Etats-Unis.

(Le titre et les intertitres sont de la rédaction de Boulevard Extérieur)

Hervé de CHARETTE, Roland DUMAS, (anciens ministres des affaires étrangères), Bertrand DUFOURCQ, Francis GUTMANN -Président du Club-, Gabriel ROBIN (Ambassadeurs de France), Général Henri BENTEGEAT, Bertrand BADIE (Professeur des Universités), Denis BAUCHARD, Claude BLANCHEMAISON, Hervé BOURGES, Rony BRAUMAN, Jean-François COLOSIMO, Jean-Claude COUSSERAN, Régis DEBRAY, Anne GAZEAU-SECRET, Jean-Louis GERGORIN, Renaud GIRARD, François NICOULLAUD. Pierre-Jean VANDOORNE (secrétaire général).

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