Le meurtre de Khashoggi : premier bilan d’une affaire d’Etat

A l’origine fait divers sordide, l’assassinat de Jamal Khashoggi, perpétré le 2 octobre à Istanbul, est devenu une affaire d’Etat aux répercussions internationales. La vague émotionnelle est partie des Etats-Unis, alimentée par les révélations des médias turcs « inspirés » par leurs autorités. Elle a déclenché, tout au moins dans le monde occidental, un tsunami médiatique, teinté de saoudophobie, qui s’est focalisée sur Mohammed Ben Salmane, soupçonné d’être le commanditaire de ce « meurtre sauvage ». Il est vrai que l’amateurisme et le modus operandi de ce commando saoudien ont contribué au retentissement de cette affaire sans précédent.

Anadolu Agency/ KAYHAN OZER
Mohammed ben Salmane et Recep Tayyip Erdoğan

Avant même l’affaire Khashoggi, l’Arabie Saoudite avait, notamment aux Etats-Unis, une très mauvaise image malgré tous ses efforts de communication et de lobbying. L’opinion américaine n’a pas oublié que 15 des terroristes sur les 19 impliqués dans l’attaque du 11 septembre étaient d ‘origine saoudienne. Plus récemment, en décembre 2016, le Congrès a voté une loi –Justice Against Sponsors of Terrorism Act - dite JASTA, qu’un véto présidentiel n’avait pu bloquer, permettant à tout citoyen américain de poursuivre un Etat étranger soupçonné de complicité en matière de terrorisme. Ce texte visait clairement l’Arabie saoudite.
L’opinion américaine est également très sensible au respect de la liberté religieuse à travers le monde et à cet égard l’Arabie est un contre modèle. Plus récemment les graves conséquences humanitaires de la guerre menée par Ryad au Yémen n’ont fait que renforcer sa mauvaise image. Par ailleurs, Jamal Khashoggi, membre d’une grande famille de Djeddah, avait des relations étroites avec les Etats-Unis, ses médias comme ses think tanks : ses liens avec le prince Turki, chef des services de renseignements saoudiens et ancien ambassadeur à Washington, et avec la CIA, l’avaient conduit à une collaboration étroite avec les administrations américaines successives. Sa position d’éditorialiste au Washington Post en faisait une personnalité connue à Washington et bien au-delà.

Entre embarras et instrumentalisation

Cette situation explique que sous la pression de l’opinion publique américaine, des médias, des think tanks et du Congrès, le président Trump ait été obligé de demander, avec la brutalité qu’on lui connaît, des « explications » aux autorités saoudiennes. En fait le président américain ne cache pas son embarras car c’est sa politique au Moyen-Orient qui, à travers cette affaire, est mise en cause. Pour reprendre l’expression de Steven Cook, senior fellow influent au Council on Foreign Relations, « The Saudis are killing America’s Middle East Policy ».
En effet cette politique est fondée quasi-exclusivement, après l’éclipse de l’influence de l’Egypte, sur des relations privilégiées avec l’Arabie saoudite, qui représente un vaste marché pour les entreprises américaines, un régulateur du marché du pétrole et un partenaire essentiel pour contribuer à la solution de la question palestinienne et pour faire front contre l’Iran. Le gendre de Trump, Jared Kushner, qui a établi des relations personnelles chaleureuses avec MBS, en a été l’artisan. Ce pays est ainsi devenu un membre de la Middle East Strategic Alliance, connue également sous le nom d’Arab Nato. L’affaire Khashoggi, en jetant l’opprobre sur MBS et en provoquant des doutes sur sa fiabilité, voire sur la stabilité future du Royaume, remet en cause clairement une telle politique.
Les responsables israéliens partagent le même embarras et les mêmes inquiétudes. La relation complaisante, quelque peu contre-nature, d’Israël avec l’Arabie saoudite, sur la base d’un intérêt commun pour faire front contre l’Iran, voire pour y provoquer un regime change, se trouve aussi remise en cause. Cet embarras est partagé par les pays européens qui ont réagi tardivement et de façon laconique. Le communiqué conjoint publié le 21 octobre par la France, l’Allemagne et la Grande Bretagne demandant de façon urgente de « clarifier ce qui s’est passé exactement » en témoigne.
Cela a conduit les pays occidentaux à déclarer insuffisantes les explications, d’ailleurs contradictoires, données par les autorités saoudiennes, et, sans remettre en cause la relation avec l’Arabie saoudite, à bouder la tenue de ce « Davos du désert » qui, hasard du calendrier, s’est ouvert le 23 octobre. Certains chefs d’entreprises ayant des intérêts importants en Arabie saoudite, comme Total, se sont cependant déplacés mais la plupart se sont fait représenter. On observera toutefois que les autorités de la quasi-totalité des pays musulmans, des pays asiatiques, notamment de la Chine et de la Russie, sont restées plus que discrètes sur cette affaire, même si leur opinion et leurs médias ont été plus critiques, et ont laissé leurs responsables politiques ou leurs chefs d’entreprises participer à cette manifestation.

La pression de la Turquie

Parmi les gagnants de cette situation, une mention particulière doit être faite de la Turquie et de l’Iran. La Turquie, dont les relations avec l’Arabie saoudite étaient déjà tendues pour de nombreuses raisons – soutien aux printemps arabes, appui donné aux Frères musulmans, qualité de ses relations avec l’Iran et le Qatar, volonté d’affirmer son leadership sur le monde musulman sunnite – a exploité ce drame à son avantage. Distillant avec habileté et progressivement tous les détails de ce meurtre recueillis par leurs services de renseignements, les autorités turques ont alimenté la campagne de saoudophobie qui a déferlé dans les médias. Sans mettre en cause personnellement MBS, le président Erdogan a dénoncé le 23 octobre devant le Parlement cet « assassinat politique…planifié » en demandant que les commanditaires soient poursuivis. Ainsi, tout en restant prudent, il entend exercer une forte pression sur le régime saoudien qu’il contribue à mettre en accusation, et pousser son avantage.
Pour l’Iran, c’est une opportunité à ne pas manquer pour dénoncer, par la voix de l‘ayatollah Laridjani, chef du pouvoir judiciaire, l’Arabie saoudite comme « le créateur et le soutien idéologique et financier des groupes terroristes comme al-Qaïda et Daech ». Il souligne que « l’assassinat cruel de Jamal Khashoggi a prouvé plus que jamais la nature du régime saoudien et de « ce jeune ambitieux qui est en train de massacrer des innocents ».
La Russie comme la Chine ne peuvent que se réjouir de ce qu’ils analysent comme un échec de la politique américaine et sont naturellement prêts à renforcer leurs liens avec l’Arabie saoudite. Ce pays est déjà pour eux, un partenaire important. Economiquement – la Chine est devenue en 2017 le premier client et le premier fournisseur du Royaume. La relation politique avec ces deux pays s’est renforcée récemment comme en témoigne le voyage du roi Salman à Pékin et Moscou en 2017.

Une crise majeure

Quelles peuvent être les conséquences pour l’Arabie saoudite ? Dans l’immédiat, elles sont négatives. La reconnaissance de la responsabilité d’une « rixe » qui se serait mal terminée dans l’enceinte du consulat et les versions contradictoires données ultérieurement ont été jugées insuffisantes. La dénonciation tardive par MBS lui-même « d’un crime odieux qui ne peut être justifié » n’est pas parue crédible. La vague d’absences de nombreux responsables de haut niveau au Davos du désert n’est pas un bon signal, même si ces absences n’ont qu’une valeur de symbole. Elles ne peuvent que renforcer les réticences, déjà perceptibles avant cette crise, des entreprises saoudiennes ou étrangères à s’engager dans le financement du projet ambitieux Vision 2030 qui vise à permettre à l’Arabie saoudite de donner des emplois à sa jeunesse et de diversifier son économie.
Ce projet était déjà perçu plus comme un outil de communication qu’un programme économique structuré. En outre l’Arabie saoudite manque de moyens humains pour le mettre en œuvre, faute d’une technostructure compétente et motivée. L’opacité des règles du jeu pour obtenir des contrats peuvent aussi décourager les investisseurs éventuels. Enfin, la lutte contre la corruption, symbolisée par la retenue dans la prison dorée qu’est le Ritz Carlton de Ryad, non seulement de membres de la famille royale mais aussi d’hommes d’affaires saoudiens, le plus souvent partenaires de grands groupes étrangers, ne peut qu’inciter les milieux d’affaires à la prudence. Il n’en reste pas moins que l’Arabie saoudite, du fait de l’importance de ses ressources financières liées aux hydrocarbures, demeure pour le présent comme pour l‘avenir un marché solvable et important, notamment pour des produits à haute valeur ajoutée. Personne ne veut insulter l’avenir. Mais le drame qui s’est déroulé au consulat général saoudien à Istanbul ne va pas faciliter la mise en œuvre de Vision 2030, déjà en difficulté.

L’avenir de MBS

Pour le long terme, est-ce que l’affaire Khashoggi peut se traduire par le départ de l’homme fort du Royaume qu’est MBS ? Il est clair que celui-ci dispose d’un pouvoir quasi absolu, même si son père a pu le désavouer à plusieurs occasions. On observera que l’opinion en Arabie saoudite, bien cadrée par les médias, ne s’est guère émue de cette affaire. Dans l’immédiat le roi semble lui avoir gardé sa confiance en le nommant à la tête de la commission d’enquête chargée d’établir les responsabilités dans cet assassinat. Par ailleurs, un certain nombre de fusibles, notamment Saud al-Qahtani, très proche du prince, et qui selon les fuites dans la presse turque aurait piloté par Skype l’exécution de Khashoggi, ont sauté. Est-ce que cela sera suffisant pour le maintenir au pouvoir alors que ses opposants, au Royaume comme au dehors, à Ankara mais peut-être également dans certains cercles à Washington, ont comme objectif de priver le prince héritier de ses responsabilités actuelles.
L’avenir reste pour MBS incertain. Il n’est pas sûr qu’il puisse confirmer son pouvoir et devenir le futur roi d’Arabie saoudite. Par son style impulsif comme par sa méthode de gouvernement, il s’est fait beaucoup d‘ennemis dans le Royaume. En premier lieu la famille des Saoud elle-même ne peut que souhaiter son départ. A la gouvernance collégiale qui existait traditionnellement et qui répartissait avantages et postes entre les différents clans familiaux, il a substitué un pouvoir personnel qui s’appuie sur sa propre famille et quelques fidèles de sa génération, les autres clans étant pour l’essentiel marginalisées. La façon dont il a traité les membres les plus éminents de la famille royale, notamment le prince Miteb ben Abdallah, chef de la garde nationale ou le prince Walid al-Fayçal, l’homme d’affaire bien connu, a laissé des traces. Outre les milieux d’affaires déjà évoqués, il est clair qu’une grande partie des religieux attachés au Wahhabisme ne saurait accepter un réformisme qui affecte les valeurs auxquelles ils sont attachés.
Par ailleurs, sa complaisance vis-à-vis d’Israël, ses échecs répétés dans le domaine de la politique extérieure, en Syrie, au Yémen notamment, l’ont fragilisé. Il en est de même de l’affrontement avec le Qatar qui ne se déroule pas à son avantage. L’émirat, après avoir reçu l’appui de nombreux pays, notamment celui de la Turquie, a reconstitué ses circuits d’approvisionnement, a rompu son isolement et s’est rapproché de l’Iran.
Ainsi le prince héritier doit-il relever de nombreux défis avant de consolider son pouvoir sur la durée. La crainte qu’il inspire et ses méthodes expéditives pourraient dissuader les éventuels candidats à sa succession. Les divisions de la famille royale laissent penser qu’un risque de déstabilisation du Royaume existerait si la succession était effectivement ouverte, même si, en particulier à Washington, Mohamed ben Nayef apparaît comme une alternative crédible
Ce drame pourrait mettre en cause la stabilité de cette partie du Moyen-Orient qu’est le Golfe, et qui a jusqu’à maintenant échappé au chaos. Si le pire n’est jamais sûr, l’avenir du Royaume devrait connaître encore quelques turbulences. Pour MBS, la partie pour devenir le futur roi d’Arabie saoudite n’est pas encore gagnée. L’affaire Khashoggi est loin d’être terminée.