Vers une normalisation des relations entre Israël et les pays arabes du Golfe ?

Le rapprochement entre Israël et les Emirats arabes unis annoncé par les deux pays marque une rupture dans le front arabe sur la question palestinienne. Il porte un nouveau coup au processus de paix. L’accord représente une victoire personnelle pour les deux principaux protagonistes, Benjamin Netanyahou côté israélien et Mohamed Ben Zayed côté émirati, et un succès pour Donald Trump. Il renforce la sécurité des deux Etats face au double danger de l’Islam politique, incarné par la Turquie et les Frères musulmans, et de l’expansion iranienne.

AFP Tickers
Benjamin Netanyahou et Mohamed ben Zayed

Le 13 août dernier, un communiqué conjoint des Emirats arabes unis et d’Israël annonçait la normalisation de leurs relations, sous les auspices de Washington. Ce fut une surprise, les autorités émiriennes s’étant engagées dans une politique d’apaisement vis à vis de l’Iran. Mais ce rapprochement est bien dans la ligne du processus de contacts entamé entre les deux pays depuis plus de vingt ans. Baptisé « accord d’Abraham » par la Maison Blanche, c’est un succès diplomatique indéniable pour Benjamin Netanyahou comme pour Donald Trump, à un moment où l’un comme l’autre se trouvent confrontés à des turbulences de politique intérieure.
Certes il ne s’agit pas d’un traité de paix, les deux pays n’étant pas en guerre, mais d’un accord qui devrait déboucher sur un échange d’ambassadeurs et la promotion de relations commerciales voire militaires. Cette normalisation de principe devrait être précisée et concrétisée lors d’une rencontre à Washington au cours du mois de septembre. Elle vient confirmer et officialiser une situation de fait caractérisée déjà par de nombreux contacts et des coopérations y compris dans des domaines sensibles, comme la sécurité ou le renseignement. Les E.A.U disposent déjà du fameux logiciel espion Pegasus, fabriqué par la société israélienne, NSO, qui fait l’objet d’ailleurs de controverses, car il est utilisé par de nombreux régimes autoritaires à des fins répressives. Ceci reflète les intérêts communs existant entre les deux pays.
Pour les Emirats, c’est un moyen de faire reconnaître l’importance de leur rôle régional mais également de renforcer leur sécurité face aux deux dangers menaçants, celui de l’islam politique incarné par la Turquie et les Frères musulmans, et celui de l’Iran avec son programme nucléaire. Ces préoccupations rejoignent celles d’Israël. On y voit l’occasion de part et d’autre de renforcer cette coopération sécuritaire, voire pour les E.A.U. de se procurer du matériel d’armement américain auquel il n’avait pas accès jusqu’à maintenant, comme des F 35.

Une rupture dans le front arabe

Cependant la portée de ce rapprochement est plus vaste : il marque une rupture dans le front arabe qui, depuis l’adoption du plan Abdallah au sommet de Beyrouth en 2002, fait de la création d’un Etat palestinien le préalable à la reconnaissance de l’Etat d’Israël. Certes les Emiriens se targuent d’avoir obtenu l’abandon de l’annexion d’une partie de la Cisjordanie par Israël. Outre le fait que le premier ministre israélien n’ait parlé que de « suspension », il semble bien que ce projet d’annexion était provisoirement remis, sous pression de Washington.
Il faut noter que cet accord porte la marque personnelle de deux leaders. Du côté israélien, les pourparlers ont été menés directement par Benjamin Netanyahou, à l’insu notamment de son partenaire, Benny Gantz, provoquant une crise dans la coalition gouvernementale. De son côté Mohamed Ben Zayed, prince héritier d’Abou Dhabi, qui exerce effectivement pleinement le pouvoir, l’émir Khalifa n’étant pas en état de l’exercer, a joué un rôle exclusif. Dans la Fédération, Abu Dhabi peut, compte tenu de l’ampleur de ses moyens financiers et du contrôle de l’armée, imposer sa volonté aux six autres émirats qui dépendent tous financièrement de lui, y compris Dubaï en grave crise de paiement.
Dans cette affaire, il y a naturellement des gagnants et des perdants. Pour Netanyahou, il s’agit d’une victoire personnelle à un moment où ses ennuis judiciaires et sa mauvaise gestion de la crise du Covid 19 le mettent en position délicate. Les réactions de ses partenaires Bleu blanc et les critiques des colons qui attendaient cette annexion ne ternissent pas ce succès qui est bien accueilli par l’opinion publique, comme un pas supplémentaire vers une normalisation des relations avec les pays arabes. Pour Donald Trump, c’est également un succès qu’il tente d’exploiter en envoyant le secrétaire d’Etat Mike Pompeo en tournée dans le Golfe pour élargir cette normalisation. Joe Biden n’a pu que saluer ce rapprochement.

Un coup pour le processus de paix

Cependant il est clair que cette normalisation peut être vue comme un clou supplémentaire dans le cercueil du processus de paix israélo-palestinien. Elle montre à l’évidence le déclin du soutien des pays du Golfe. Elle agace l’Egypte du maréchal Sissi qui n’apparaît plus comme le médiateur incontournable entre les Palestiniens et Israël. Elle accentue le clivage existant entre les pays du Conseil de coopération du Golfe, le Qatar comme le Koweït ayant fait savoir leur désapprobation à l’égard de cette initiative de MBZ. Elle met dans l’embarras l’Arabie saoudite qui est prise entre sa volonté de rapprochement avec Israël et son rôle de leader du monde sunnite contesté par la Turquie. Ainsi le ministre des affaires étrangères saoudien a rappelé le préalable de la solution de la question palestinienne avant toute normalisation officielle.
Malgré les pressions insistantes du secrétaire d’Etat américain, Bahreïn comme le sultanat d’Oman ne semblent pas prêts pour l’instant franchir le pas. La Turquie ne peut qu’être hostile à ce rapprochement à un moment où ses relations avec Israël restent très tendues. Quant à l’Iran, il assiste certes au renforcement d’un front qui lui est hostile : la critique du chef d’Etat-major des armées à l’égard de ce rapprochement est menaçante. Mais son rôle de « champion de la cause palestinienne » face à des pays arabes défaillants se trouve renforcé.
Cet accord est incontestablement un nouveau pas dans la consolidation de la sécurité d’Israël et la normalisation de ses relations avec les pays arabes. Mais les deux problèmes fondamentaux que sont la question palestinienne et la « menace existentielle » représentée par l’Iran restent entiers.