Allemagne : la CDU en mode expérimental

L’élection d’Annegret Kramp-Karrenbauer à la tête de la CDU est une bonne nouvelle pour Angela Merkel. La nouvelle présidente est en effet une de ses proches. En l’emportant sur son principal opposant, Friedrich Merz, qui voulait rompre avec la politique de la chancelière, elle assure à celle-ci la possibilité d’aller jusqu’au bout de son mandat. L’urgence est désormais de réunifier le parti après cinq semaines d’une campagne qui a réveillé les adhérents et leur a redonné le goût de débattre. L’enjeu est de reconquérir les électeurs qui ont délaissé la CDU pour se tourner vers l’extrême-droite ou les Verts.

montage
SPD,CDU,CSU : les trois chefs de parti de la coalition gouvernementale

Angela Merkel a réussi son pari. Sa favorite pour lui succéder comme présidente à la tête de son parti, l’Union chrétienne-démocrate (CDU), Annegret Kramp-Karrenbauer (AKK), a remporté le vote au Congrès le 7 décembre, bien que de justesse (52% des voix). Les sondages pour la CDU/CSU sont en hausse. Désormais, la chancelière peut être relativement sûre de pouvoir finir sa carrière politique comme elle le souhaite, à la fin de son mandat en 2021, ainsi qu’elle l’avait annoncé le 29 octobre – ou plus tôt si elle en décide ainsi.

Au terme de cet „annus horribilis“ , marqué par des défaites électorales cinglantes, tout irait donc bien pour la CDU – le parti de Konrad Adenauer et de Helmut Kohl ? Loin de là. Quand Angela Merkel, à la tête du parti depuis 18 ans, a annoncé qu’elle ne se représenterait plus, elle ne pouvait pas être sûre du nom de son successeur. Pour la première fois depuis 1971, les délégués du congrès avaient vraiment le choix entre plusieurs candidats. Les deux principaux adversaires d’Annegret Kramp-Karrenbauer - Jens Spahn, ministre de la santé et jeune rebelle au sein de la direction de la CDU, et Friedrich Merz, ancien chef du groupe parlementaire (2000 – 2002) au Bundestag, revenu sur la scène politique après l’avoir quittée en 2009 pour devenir avocat d’affaires - représentaient tous les deux ceux qui, au sein de la CDU, voulaient en finir avec la politique merkelienne – mais qui n’auraient pas osé affronter Mme Merkel si elle avait été candidate. Friedrich Merz, le favori du „changement de stratégie“ du parti, a perdu de peu. Mais ses supporteurs sont toujours là.

Un nouveau couple à la tête de la CDU

La nouvelle présidente, Annegret Kramp-Karrenbauer, parfois ridiculisée comme la „Mini-Merkel“, a donc un grand défi devant elle, un nouveau pari osé – rester fidèle à elle-même et à sa position de „proche de Merkel“ et en même temps tendre la main aux opposants de celle-ci. Avec le choix du nouveau secrétaire général elle a fait un pas. Elle a proposé Paul Ziemiak, chef de l‘“Union des Jeunes“, organisation de jeunesse de la CDU et de la CSU, qui faisait fermement partie du camp Merz/Spahn. Il n’a été élu qu’avec 62% des voix. Mais c’est un début. Ce jeune député de 33 ans, né à Szeczin (Stettin) en Pologne et immigré avec ses parents à l’age de trois ans en Rhénanie du Nord-Westphalie, s’est fait une réputation de bon orateur et d’opposant à la „social-démocratisation“ supposée de la CDU sous Angela Merkel.

Ce sera un couple difficile dont la première tâche sera de réunifier le parti. Il est vrai que les cinq semaines de campagne ont réveillé la CDU. Comme s’ils avaient été empêchés pendant longtemps de discuter ouvertement, les adhérents de la CDU ont profité des conférences régionales organisées dans tout le pays pour s’exprimer devant les candidats, se faire entendre par ceux et celle qui aspiraient à conduire leur parti – et, un jour, le gouvernement fédéral. Les démocrates-chrétiens ont retrouvé le goût de débattre, et donc de ne plus suivre simplement ce que „Mutti“, à la chancellerie, leur proposait comme étant „sans alternative“. La nouvelle présidente du parti réclame un rôle plus actif dans la définition de la politique que les parlementaires et le gouvernement devraient mettre en œuvre.

AKK a elle-même regretté une „période de plomb“ au sein du parti ces dernières années. Un blocage de la discussion qu’elle veut faire disparaître en prolongeant cette campagne d’idées qu’elle a déjà commencée quand elle est devenue secrétaire générale du parti au mois de février et qu’elle a lancé son „tour d’écoute“ à travers les organisations territoriales du parti pour préparer un nouveau programme. Elle ne voulait pas et elle ne veut pas rompre avec l’ère Merkel, mais préparer un renouveau du parti pour les prochaines échéances, qui seront dures.

Réconcilier les deux camps

Friedrich Merz et Jens Spahn, en revanche, proposaient de changer de cap, c’est-à-dire de quitter le chemin tracé par Angela Merkel et d’adopter une nouvelle stratégie – pour récupérer à la fois les électeurs de la droite classique qui avaient voté pour l’extrême droite de l’AfD et ceux qui s’étaient tournés vers les Verts (la CDU avait perdu au profit de ces deux forces). Ziemiak a maintenant la lourde tache de faciliter la réconciliation entre les deux camps. Car, même si les trois candidats ont déclaré tous les trois avoir apprécié leurs débats, les avoir jugés sincères, respectueux et civilisés, le camp des perdants n’a pas bien pris sa défaite. Des supporters de Friedrich Merz pour la direction du parti ont supplié leur héros de ne pas les abandonner en retournant à ses activités privées, de rester engagé, sur scène, bien qu’il ait refusé d’être candidat à un autre poste à la tête du parti. Jens Spahn, lui, s’est fait réélire membre du présidium du parti avec un score record (89%).

Il y aura donc des plaies à soigner. Mais les échéances des prochaines campagnes électorales devraient faciliter ce travail. Après tout, la CDU ne veut pas seulement remonter dans les sondages, mais aussi gagner les élections – et les gagner en augmentant le nombre de ses voix, non pas en en perdant moins que les autres.

Depuis le 7 décembre, Angela Merkel n’a rien à craindre, non plus, du SPD, son partenaire de la coalition gouvernementale. Au moins pour l’instant. Une victoire de Friedrich Merz aurait renforcé l’influence de ceux qui, au sein du SPD, veulent en finir le plus tôt possible avec cette „grande coalition“ qui n’est plus si grande que ca. S’ils n’ont pas réussi à convaincre la direction du SPD d’avancer au printemps leur congrès, prévu pour l’automne prochain, pour mettre au vote la continuation de la coalition avec Mme Merkel, ils suivront de près la performance du gouvernement, dont un état des lieux est fixé de toute facon pour la fin de l’année 2019 dans le contrat de coalition.

Annegret Kramp-Karrenbauer va faire de son mieux pour que la coalition puisse être maintenue jusqu’à la fin du mandat de la chancelière en septembre 2021, pour ne pas donner raison à ceux qui, au SPD, veulent en finir avec ce gouvernement. Une mise en question de la coalition par le SPD fin 2019 serait plutôt une mise en question de la présidente du SPD, Andrea Nahles, qui aurait échoué à convaincre ses amis qi’ils peuvent rénover le parti tout en faisant partie du gouvernement.

Préparer l’après-Merkel

A la fin de 2018, les deux partis qui forment le gouvernement fédéral (trois, si l‘on ajoute la CSU bavaroise qui va élire un nouveau président le 19 janvier 2019) se trouvent dans une situation où ils doivent renforcer leurs efforts pour se distinguer les uns des autres, ce qui devrait les conduire à s’affronter plus souvent qu’à apaiser leurs divergences. Les uns, la CDU, pour tenter de réconcilier leurs courants internes et se préparer pour l’après-Merkel au gouvernement ; les autres, le SPD, pour retrouver leur âme et se libérer enfin de cette coalition avec les démocrates chrétiens, leurs concurrents de toujours, qui ne leur a valu aucune reconnaissance de leurs électeurs, bien au contraire.

Les électeurs peuvent encore bouleverser une situation politique déjà fragile. Selon les résultats des élections européennes le 26 mai prochain et ceux des élections régionales au Brandebourg, en Saxe et en Thuringe à l’automne prochain, les partis seront amenés à réviser une nouvelle fois leurs stratégies. Les élections européennes vont mettre à l’épreuve la capacité des nouveaux présidents de partis (Nahles pour le SPD, Kramp-Karrenbauer pour la CDU, Söder pour la CSU) de gagner des élections au niveau national (un défi qui s’ajoute au défi déjà très important que représentent ces élections pour le projet européen et, pour la survie de l’Union européenne). Et les élections régionales à l’Est vont mesurer l’aptitude - démontrer la capacité - des partis gouvernementaux à limiter les dégâts face à un parti d’extrême droite qui fait ses plus beaux scores dans l’ancienne RDA.