Allemagne : les trois chocs du scrutin européen

Les élections européennes ont bouleversé le paysage politique allemand. Elles ont entraîné la démission inattendue d’Andrea Nahles, la cheffe du SPD, après le lourd échec de son parti. Elles ont donné aux Verts triomphants l’espoir de gouverner et même de briguer la chancellerie. Elles ont ébranlé l’autorité d’Annegret Kramp-Karrenbauer, six mois à peine après son élection à la tête de la CDU, et remis en cause sa candidature à la succession d’Angela Merkel. Les élections régionales à venir, les 1er septembre et 27 octobre, dans l’est du pays confirmeront, ou non, les nouveaux rapports de forces.

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L’Alliance 90 venue de l’Est et les Verts de l’Ouest ont fusionné en 1993

Il y a un mois, les électeurs des vingt-huit Etats membres de l’Union européenne ont été appelés aux urnes pour élire un nouveau Parlement européen. Au niveau européen, les conséquences du vote devront être tirées à la mi-juillet, quand le nouveau parlement sera appelé à voter pour le nouveau président de la Commission, chef de l’exécutif communautaire. Mais les conséquences aux niveaux nationaux se font déjà sentir. En ce qui concerne l’Allemagne, elles sont plus lourdes que prévu. Pour la CDU, parti de la chancelière, ces élections ont été un échec. Pour le SPD, son partenaire de gouvernement, elles ont été une catastrophe. Pour les Verts, elles ont été un triomphe, et pour l’extrême droite, l’AfD, un succès réel, mais modeste, moins important qu’avaient espéré leurs dirigeants. En tout cas, le paysage politique outre-Rhin se trouve bouleversé.

Le départ inattendu d’Andrea Nahles

Premier choc – totalement inattendu : Andrea Nahles, la cheffe du SPD, se retire complètement de la scène politique. Elle a déjà quitté la présidence du parti et la présidence du groupe parlementaire un jour plus tard ; et elle quitte le Bundestag. Fini ! Du jour au lendemain, le SPD s’est trouvé sans leadership. Le 24 juin, ses dirigeants ont décidé de la procédure à suivre pour désigner un/e nouveau président/te du parti : un appel à candidatures, puis des primaires consultatives et un congrès du parti au mois de décembre, comme prévu de longue date. Pour faire un premier bilan du gouvernement de coalition. Mais l’incertitude va durer. Et les trois élections régionales dans l’est du pays, le 1er septembre en Saxe et au Brandebourg, le 27 octobre en Thuringe, risquent d’ajouter à la série d’échecs électoraux des sociaux-démocrates. Personne ne sait quelles en seront les conséquences – fin immédiate de la coalition à Berlin ; fin avant la fin de l’année ; continuation par peur de déclencher des élections fédérales anticipées ? Au SPD, c’est la panique, alors que les responsables du jour essaient de sauver la face – et l’espoir en un avenir meilleur.

Celle qui s’était vue confier la lourde tâche de faire remonter le SPD après la défaite de Martin Schulz aux élections parlementaires de 2017 et qui s’est vue contrainte par le président de la République de renouveler la „grande coalition“ de gouvernement avec les démocrates-chrétiens de la chancelière dont beaucoup, y compris Andrea Nahles elle-même, ne voulaient plus, celle qui s’est quand-même battue pour cette coalition de raison dans l’intérêt du pays s’est trouvée abandonnée par ses „camarades“ après les élections européennes. Certains n‘ont pas hésité à mettre en doute publiquement sa capacité à diriger. Non seulement, avec 15,8% des voix aux européennes, elle a obtenu le plus mauvais résultat du SPD au niveau national depuis 1887 mais le SPD est aussi, pour la première fois, arrivé en troisième position seulement, loin derrière les Verts. Et pour la première fois depuis 73 ans, le SPD a perdu également le même jour les élections dans l’Etat-Ville de Brême. Aujourd’hui, le plus ancien parti politique d’Allemagne se trouve à 13-14% dans les sondages, presqu’à égalité avec l’AfD. Et aucun des co-présidents du parti, dont trois forment la direction intérimaire, ne s’est déclaré prêt à assumer ce rôle dont le SPD a besoin plus que jamais, celui d’un/e président/te qui offre une orientation et auquel la plupart des 430.000 adhérents ont envie de s’identifier.

Les Verts candidats à la chancellerie

Deuxième choc – totalement inconnu jusqu’ici : les Verts commencent à discuter de qui d’entre eux pourrait assumer la charge de chancelier. Il faut insister sur le fait que ce n’est pas une blague. Les Verts continuent à grimper dans les sondages, dont certains les placent déjà en première place au niveau fédéral, entre 24 et 27%. Evidemment, les vedettes du parti n’ont pas tardé à essayer de calmer le jeu. Ils savent bien que les sondages ne sont pas des résultats électoraux ; ils veulent faire croire qu’une baisse prochaine ne serait qu’un retour à la normale. Mais, ils ont quand-même obtenu 20,5% aux européennes, dans une élection au niveau national, plus que jamais. Et même s’ils perdaient quelques points aux prochaines échéances, ils ont de bonnes chances d’obtenir beaucoup plus qu’en 2017. Mais la chancellerie ? La question ne s’est jamais posée. Et les Verts n’y sont pas prêts. C’est pour cette raison précisément que ce débat a commencé.

Les Verts ont raison de se préparer. Après maintenant 14 ans dans l’opposition. Ils ont envie de gouverner. Ce n’est pas eux qui ont fait échouer la formation d’un gouvernement de coalition „à la jamaïcaine“ (noir, vert, jaune) avec la CDU/CSU (noir) et les libéraux du FDP (jaune) après les élections en 2017. Ils ont d’autant plus envie de gouverner que le changement climatique a été un des thèmes majeurs de la campagne des européennes – un sujet clé pour les Verts, que les autres partis politiques avaient laissé de côté. Ils ont aussi beaucoup travaillé sur la réconciliation entre économie et écologie, entre le besoin de changer de cap dans la production et la consommation d’énergie d’une part et le besoin de répondre aux besoins de justice sociale et de cohésion de la société de l’autre – sujets d’importance évidente au niveau européen. Et ils ont réussi à se présenter de manière plus crédible et plus cohérente dans ce domaine que le SPD qui, pourtant, devrait s’en préoccuper avant tout.

Aujourd’hui, étant donné la fragilité de la coalition de gouvernement en place, les Verts préfèrent entrer dans un nouveau gouvernement fédéral après des élections anticipées, par lesquelles ils comptent transformer leur position de force dans les sondages en une position de force réelle au parlement - plutôt que de renverser la majorité actuelle par la formation d’une nouvelle majorité sur la base des rapports de force actuels. En même temps, le co-président des Verts, Robert Habeck, appelle le gouvernement à faire son travail jusqu’au bout. Car ils ont encore besoin de temps pour consolider leur succès – tout en se préparant au cas où.

« AKK » remise en cause pour la succession d’Angela Merkel

Troisième surprise – arrivée plus vite que prévu. La CDU a du mal à taire un débat sur le choix du candidat/e à la chancellerie, si la coalition prend fin avant la fin de la législature. A peine six mois après son élection à la tête du parti politique de la chancelière, Annegret Kramp-Karrenbauer (AKK) n’est pas la candidate „naturelle“, comme on pouvait le supposer. Quand le chef du groupe parlementaire CDU/CSU au Bundestag a simplement exprimé l’idée, comme une banalité, que bien sûr la cheffe du parti doit être la candidate, il a été contredit en public. Et AKK doit se défendre. Soit elle doit déclarer qu’elle ne cherche pas à faire démissionner la chancelière ; soit elle doit démontrer qu’elle est bien aux commandes de la CDU, sans être présente au Bundestag ni au gouvernement. La défaite aux européennes avec seulement 28,9%, c’est elle, Angela Merkel ayant été absente de la campagne. Les campagnes des régionales à l’est cet automne, c’est elle. C’est ici que l’extrême droite de l’AfD a obtenu ses meilleurs scores aux européennes. Une autre défaite pour la CDU ici, ce serait encore elle.

C’est ici aussi que se jouera l’avenir proche de la CDU. En Saxe et dans le Brandebourg, où les parlements régionaux seront élus le 1er septembre, l’AfD a fini premier parti aux européennes ; en Thuringe, où les élections auront lieu le 27 octobre, l’AfD était en deuxième position, juste derrière la CDU. Ici, comme en Saxe-Anhalt, où l’AfD a également fini en deuxième position, des représentants de la CDU ont commencé à discuter de l’utilité de former une coalition de gouvernement avec elle. Alors que AKK exclut catégoriquement toute coopération de la CDU avec l’AfD, il reste à voir dans quelle mesure elle réussira à imposer son point de vue. Un autre test pour l’autorité politique d’AKK au sein de son propre parti où plus d’un „prétendant au trône“ de la chancellerie se prépare.

L’assassinat du préfet de la Hesse du Nord (CDU) il y trois semaines par un militant de l’extrême droite sert aussi d’argument contre toute collaboration avec l’AfD dont les liens avec des militants de l’extrême droite sont évidents. Au point que l’ancien secrétaire général de la CDU, Peter Tauber, impute à l’AfD une part de responsabilité pour ce crime, tout en critiquant ceux qui, au sein de la CDU, ont contribué, par leurs paroles et leur manque de distance à l’égard de l’AfD, à rendre acceptable le langage de haine. Bref, la CDU, elle aussi, se trouve toujours, et plus qu’avant les européennes, en quête d’orientation et d’un leadership qui fait toujours défaut – avec Angela Merkel attendant à la sortie et AKK attendant à l’entrée.

Dans tout cela, les résultats de l’AfD ne jouent pratiquement aucun rôle. Certes, ils ont gagné 3,9% par rapport à 2014. Mais avec 11% ils sont restés en dessous de leurs résultats aux élections fédérales en 2017 (12,6%). Ils sont bien silencieux, ce qui n’est pas étonnant étant donné le spectacle politique que donnent les autres partis. Mais le 1er septembre – c’est bientôt. Et là, on va entendre parler de leurs performances – et de la manière dont les autres réagiront.