Brexit : les deux camps montrent leurs muscles

A quelques mois de l’ouverture annoncée des pourparlers sur le Brexit, les Britanniques et les institutions européennes comme les dirigeants des vingt-sept autres pays membres mettent en place leurs équipes de négociateurs et affichent leur détermination d’aller jusqu’au bout de la rupture. A la fermeté de Bruxelles répond l’intransigeance de Londres, dont témoigne notamment le remplacement de l’ambassadeur britannique auprès de l’Union européenne, jugé trop europhile. La question des expatriés, qu’il s’agisse des Britanniques installés sur le continent, ou des Européens vivant au Royaume-Uni, est l’un des enjeux de l’affrontement entre les deux camps.

Citywire
L’économie britannique en suspens

La partie de bras-de-fer se durcit entre Bruxelles et Londres à l’approche du déclenchement de la procédure, en mars 2017, qui doit conduire à la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne. Les deux camps préparent la négociation à venir. Ils élaborent les positions qu’ils s’apprêtent à défendre et mettent en place, de part et d’autre, les équipes qui auront pour tâche de conduire les pourparlers. Du côté de Bruxelles, les chefs d’Etat et de gouvernement ont confirmé, à l’occasion du dernier Conseil européen, que la Commission sera chargée de mener les discussions et que Michel Barnier sera le « négociateur en chef ». La présidence tournante du Conseil européen – assurée par Malte au premier semestre et par l’Estonie au second - sera associée à l’équipe par souci de « transparence ». Des représentants du Conseil européen seront également présents aux sessions.

Fermeté à Bruxelles…

Les Vingt-Sept entendent maintenir entre eux « un esprit de confiance et d’unité ». Sur le fond, ils affirment que « tout accord devra reposer sur un équilibre entre droits et obligations » et que « l’accès au marché unique passe par l’acceptation de chacune des quatre libertés », notamment la liberté de circulation des personnes. Autrement dit, si le Royaume-Uni veut conserver son accès au marché unique, il devra continuer d’accueillir sur son sol les ressortissants des autres Etats membres. Cette question est apparue, on le sait, comme l’un des principaux enjeux du référendum sur le Brexit. Les Vingt-Sept ne veulent pas céder sur ce point. Pour eux, il n’est pas négociable. La fermeté est donc à l’ordre du jour. Aucun accommodement n’est envisageable. « Ce sera un hard Brexit (un Brexit dur) ou pas de Brexit du tout », a lancé Donald Tusk, président du Conseil européen.

…et intransigeance à Londres

L’intransigeance n’est pas moindre du côté de Londres. En témoigne la récente démission du représentant permanent du Royaume-Uni à Bruxelles, Sir Ivan Rogers, un diplomate expérimenté qui avait mis en garde son gouvernement contre les difficultés du Brexit et plaidé pour la recherche d’un compromis. Officiellement l’ambassadeur britannique s’en va parce que son mandat devait s’achever à l’automne prochain et qu’il juge préférable de laisser la place à un nouveau négociateur avant le début des discussions. Mais son message de départ, dans lequel il s’inquiète du flou des positions britanniques et de l’impréparation du gouvernement, montre assez qu’il met en doute la stratégie de Theresa May. Critiqué dans les rangs des Brexiters pour son scepticisme à l’égard du Brexit, accusé d’avoir manqué de fermeté dans la négociation avec l’Union européenne qui a précédé l’organisation du référendum, Sir Ivan Rogers n’était pas en phase avec son gouvernement au moment où celui-ci affiche sa détermination d’aller jusqu’au bout de la rupture avec l’Union européenne. Son successeur, Sir Tim Barrow, ancien ambassadeur en Ukraine puis Russie, aura la lourde tâche de remettre de l’ordre dans la diplomatie britannique.

L’épineux dossier des expatriés

L’un des dossiers les plus épineux est celui des expatriés, qui donne lieu, de part et d’autre, à des surenchères. Les 3,3 millions d’Européens issus des Vingt-Sept qui vivent au Royaume-Uni et les 1,2 million de Britanniques installés sur le continent se demandent avec inquiétude de quoi leur avenir sera fait. Du côté de Londres, la première ministre entend bien se servir de la question du droit au séjour des Européens pour peser sur la négociation. Du côté de Bruxelles, on refuse d’utiliser le sort des expatriés comme une monnaie d’échange dans le grand marchandage à venir et on menace de répondre aux menaces de Londres en réexaminant le statut des Britanniques vivant hors du Royaume-Uni. Bref le climat se tend entre les deux camps, ce qui ne facilite pas une approche sereine d’une question techniquement complexe et politiquement sensible.

« Une danse mortelle »

Certains experts s’inquiètent de la montée des intransigeances. Le politologue britannique Mark Leonard, directeur du Conseil européen des relations étrangères (European Council on Foreign Relations), un think tank européen, regrette, sur le site de son centre de recherches, que le Royaume-Uni et l’Union européenne s’enferment aujourd’hui dans « une danse mortelle » dont le résultat, selon lui, « sera pire encore qu’un mauvais Brexit » : ce sera, écrit-il, « un Brexit non-négocié, par lequel le Royaume-Uni tombera de l’Union européenne plus qu’il ne la quittera ». Pour Mark Leonard, la brouille entre les deux parties « causera de sévères dommages économiques à l’une et à l’autre » mais surtout elle « provoquera une telle acrimonie » qu’il deviendra presque impossible de conclure des accords dans une multitude d’autres domaines, comme la défense, la diplomatie, la lutte contre le terrorisme ou contre le changement climatique.
S’il est habituel qu’à l’orée d’une négociation les partenaires exhibent leurs muscles pour éviter d’apparaître en position de faiblesse, ce jeu ne peut pas trop durer sans que naissent des malentendus irréparables et des conflits insolubles. L’obstination des deux interlocuteurs risque de provoquer, à terme, ce que Mark Leonard appelle la « tragédie » du Brexit.