Crise du nucléaire iranien : encore temps d’éviter le pire ?

La tension monte entre les Etats-Unis et l’Iran après l’attaque le 13 juin de deux tankers, un japonais et un norvégien, devant le détroit d’Ormuz, dans la mer d’Oman. La région est particulièrement sensible car elle est un lieu très important de production de pétrole et de gaz, mais aussi un point de transit essentiel.
Donald Trump accuse l’Iran d’être à l’origine des explosions et affirme qu’une vidéo le prouverait. Mais le conseiller du président en matière de sécurité nationale, John Bolton, prétendait déjà avoir des preuves avant l’invasion de l’Irak. « La crédibilité des Etats-Unis est très faible. » écrit dans Le Monde le chercheur Clément Therme, de l’IISS.
Pour l’Iran l’aggravation des sanctions après le retrait unilatéral de Trump de l’accord sur le nucléaire est déjà un acte de guerre. Et il entend y répondre en ne respectant plus des points centraux de l’accord conclu sur son programme nucléaire. Le pays pourrait dépasser les limites convenues quant aux réserves d’uranium à partir de la fin juin, selon un porte-parole iranien.
Si la « pression maximale » que le président américain veut exercer sur l’Iran vise, plus qu’à empêcher le développement du programme nucléaire en Iran, à renverser le régime, ce n’est certainement pas le peuple iranien qui en profiterait, ni sa démocratie, mais ce sont les faucons du régime.
Les diplomates du Japon (avec la visite du premier ministre Shinzo Abe), d’Allemagne (par son ministre des affaires étrangères Heiko Maas), et des signataires de l’accord JCPOA ainsi que les Européens, tous lancent des appels au calme. L’ONU a même demandé l’ouverture d’une enquête.
Mais des divergences apparaissent désormais dans la manière dont l’escalade est perçue. Pour le journal danois Politiken « Il est important de souligner que ce sont les Etats-Unis qui, en premier lieu, ont bafoué l’accord. Trump est donc le premier responsable du regain soudain des tensions politiques, économiques et militaires. » Angela Merkel affirme que la situation est sérieuse et ne devrait pas aggravée davantage. Mais c’est plutôt l’Iran qu’elle met en garde contre les conséquences qu’entrainerait la violation des dispositions de l’accord nucléaire. « Nous comptons que l’Iran continuera à le respecter. Si ce n’était pas le cas, cela aurait naturellement des conséquences » a-t-elle dit ce mardi 18 à Berlin.
Klaus-Dieter Frankenberger dans la FAZ appelle les Européens à s’unir et dans La Repubblica, Bernardo Valli écrit « L’ultimatum de dix jours lancé par Téhéran est une réponse claire au tournant opéré par Trump. Mais il s’adresse aussi aux Européens, priés de prendre des mesures pour convaincre les Etats-Unis de lever les sanctions économiques."

Nous publions le texte dans lequel l’ancien ambassadeur de France en Iran, François Nicoullaud, analysait les conditions d’une sortie à la crise.

photoISNA/AFP
le Front Altair, un tanker de 111000 tonnes, en flammes le 13 juin

Les dernières attaques de Washington contre l’accord nucléaire de 2015, dit JCPOA, visent pour la première fois le cœur du dispositif. Elles menacent en effet d’interdire à l’Iran d’exporter l’uranium légèrement enrichi et l’eau lourde qu’il produirait au-delà des plafonds fixés par le JCPOA. De plus, le Département d’État demande à l’Iran « de mettre fin à toutes ses activités sensibles… y compris l’enrichissement de l’uranium. » Nous revoilà à la case départ, en 2003, quand John Bolton, déjà lui, harcelait les Européens pour qu’ils obtiennent de Téhéran l’acceptation de la fameuse formule « zéro centrifugeuse ». Les chances étaient égales à zéro. Elles le sont encore aujourd’hui.

Primum non nocere

Les partenaires de l’Iran restés dans le JCPOA après le départ américain (Allemagne, Grande-Bretagne, France, Chine, Russie) doivent d’abord désamorcer toute tension. Inutile de parler d’« ultimatum quand le Président Rouhani annonce qu’il va revenir sur certains engagements faute d’un allègement rapide des sanctions américaines. C’est plutôt un appel au secours.

L’Iran doit aussi faire un effort. Pour se protéger des dernières menaces américaines, il peut rediluer en uranium naturel l’uranium enrichi excédentaire qu’il ne pourrait plus exporter. De même pour son eau lourde excédentaire, qui pourrait être rediluée en eau ordinaire. l’Iran n’a aucun besoin d’accumuler, avec ses centrifugeuses obsolètes, d’importantes quantités d’uranium légèrement enrichi dont il n’a pas d’usage à court terme. Mieux vaudrait se concentrer, comme le permet le JCPOA, sur la mise au point de centrifugeuses plus performantes. Et au lieu de relancer la construction du réacteur à uranium naturel auquel il a renoncé en adhérant au JCPOA, il ferait mieux d’inciter ses partenaires à accélérer la construction du réacteur de remplacement qu’ils lui ont promis.

Vers une sortie de crise ?

Mais l’essentiel du problème est à Washington, où s’entend la volonté d’en découdre. La tension monte dans le Golfe persique. Les Européens peuvent-ils modifier le cours des choses ? Ils ne convaincront pas les États-Unis de réintégrer le JCPOA, ni les Iraniens de le renégocier. Mais ils peuvent mettre à profit l’aspiration de Donald Trump à démontrer son « art du deal » par un arrangement avec Téhéran, si possible avant l’élection présidentielle de 2020. Un accord limité ferait l’affaire, s’il profite à l’Amérique et réduit le risque iranien de prolifération. Les Européens ont là un rôle d’« honnête courtier » à jouer.

Ce que les Américains peuvent donner

Washington pourrait, par exemple, ne plus bloquer la vente à l’Iran d’avions commerciaux, qui avait été autorisée par le JCPOA. Avant la sortie américaine de l’accord, Boeing et Airbus avaient commencé à négocier la livraison d’une centaine d’avions chacun. La relance de cette affaire bénéficierait à l’Iran, dont la flotte a été mise à mal par de longues sanctions, mais aussi à Boeing, qui vit une passe difficile. La perspective de milliers d’emplois nouveaux dans l’industrie aéronautique serait bienvenue en année électorale américaine. Et l’économie européenne y gagnerait aussi.

Mais pour acheter des avions, il faut des dollars. Les Américains pourraient donc desserrer leurs sanctions sur le pétrole iranien. La tension baisserait sur les marchés internationaux et le prix de l’essence aux pompes américaines baisserait aussi : encore un point utile à la veille d’élections.

Pour payer des avions, il faut enfin un système bancaire. Il serait donc logique de desserrer aussi les sanctions sur les banques iraniennes, une fois l’Iran en conformité avec les normes internationales sur le financement du terrorisme.

Ce que les Iraniens peuvent donner

Que pourraient offrir les Iraniens en échange ? Sur le dernier point, l’adoption de normes anti-terroristes fait polémique à Téhéran. Au Guide de débloquer la situation. Mais ce ne serait pas assez pour les Américains.

Comme la lettre volée d’Edgar Poe, la solution est sous nos yeux. Puisque l’Iran, en vertu du JCPOA, ne peut conserver plus de 300 kilogrammes d’uranium légèrement enrichi, nul besoin de faire tourner les 5.000 centrifugeuses qu’autorise cet accord. 1.500 suffiraient amplement. À nouveau, l’intérêt de l’Iran n’est pas d’activer un maximum de centrifugeuses d’un modèle des années 1970, mais de développer un modèle plus performant pour le jour où le JCPOA arrivera à expiration. Téhéran peut arrêter sans frais les deux tiers de ses centrifugeuses tant que les Américains tiendront leurs propres promesses.

Un accord pragmatique est donc à portée. Donald Trump proclamerait avoir tiré de l’Iran plus qu’Obama, sans avoir rien donné qui n’était déjà dans le JCPOA. Rouhani dirait avoir obtenu un allègement des sanctions américaines sans obérer l’avenir du programme nucléaire. Si les Européens parvenaient à nouer tous ces fils, ils auraient désamorcé une sérieuse crise de notre époque.

(Article paru le 27 mai 2019 dans "la Croix" et à retrouvez dans "A contre-courants")