De la Nouvelle-Calédonie aux enjeux de l’Indo-Pacifique

Le troisième référendum sur l’indépendance de la Nouvelle-Calédonie a confirmé les résultats des deux premiers : l’archipel est appelé à rester dans l’ensemble français. Face aux ambitions de la Chine, la France doit désormais renforcer ses alliances régionales pour être capable de jouer un rôle sur le théâtre Indo-Pacifique, là où s’élaborent les équilibres de puissance et de richesse dans le monde de demain. Il lui faudra notamment s’entendre avec les Etats-Unis, voire avec le Royaume-Uni, sans trop attendre de l’Union européenne.

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La Nouvelle Calédonie dans la zone Indo-Pacifique

Avec la large victoire du « non à l’indépendance », les partisans du maintien de la Nouvelle-Calédonie dans l’ensemble français l’ont donc emporté dimanche 12 décembre. Dès lors, la métropole, tout à la fois engourdie par la conjoncture sanitaire et accaparée par le début de la campagne présidentielle, devrait-elle détourner le regard de ce lointain territoire français ? Non pas.

D’aucuns expliqueront que l’abstention des indépendantistes porte atteinte à la légitimité politique du résultat. Les deux précédents référendums ont pourtant montré qu’ils étaient minoritaires, ce boycott n’étant jamais que l’anticipation de la défaite à venir. Il est probable pourtant que les plus résolus des indépendantistes n’en resteront pas là. D’ores et déjà, ils invoquent l’ONU. Il faudra donc élaborer un statut permettant de dépasser les clivages locaux.

Le sens de la souveraineté française

Surtout, le déploiement de puissance de la Chine populaire dans le Pacifique-Sud fait que le maintien de la souveraineté française sur l’archipel se jouera sur des temps longs. Indéniablement, la Nouvelle-Calédonie recouvre d’importants enjeux économiques, du nickel comme base d’une « Alliance européenne des batteries » à l’exploitation des nodules polymétalliques. Ce potentiel appelle l’attention de Pékin, qui a déjà attiré dans les rêts de sa « Belt and Road Initiative » nombre de micro-Etats du Pacifique-Sud.

Les enjeux sont également géostratégiques. A la tête d’une hyperpuissance revendicatrice, Xi Jinping et le parti-Etat communiste combinent les références à Mao et Mahan, grand théoricien de la puissance maritime. L’acquisition d’une flotte de haute mer et la projection de puissance sur le théâtre Indo-Pacifique requièrent des bases avancées. Sous cet angle, la Nouvelle-Calédonie présente nombre d’avantages, dûment exploités par Anglo-Américains lors de la guerre du Pacifique (1941-1945).

Le scénario d’une Nouvelle-Calédonie qui finirait par céder aux pressions et incitations de Pékin ne peut donc être écarté. Pas plus que celui de milices armées de « pêcheurs » chinois s’attaquant à d’autres parties du domaine maritime français dans la région. Dans de tels cas de figure, il serait imprudent de compter sur le soutien de frégates allemandes, néerlandaises ou italiennes agissant dans le cadre d’une improbable défense européenne intégrée.

Les conflits géostratégiques régionaux

Par conséquent, les enjeux géostratégiques néo-calédoniens, couplés à ceux du vaste théâtre Indo-Pacifique, invitent à revenir sur la question des alliances régionales. Certes, la France est échaudée par la rupture brutale du contrat sur les sous-marins australiens et la formation d’une alliance, l’AUKUS, dont elle n’est pas partie prenante. En vérité, l’exécutif français avait-il suffisamment pris en compte la situation dramatique dans laquelle l’Australie, en butte à l’hostilité ouverte de Pékin, se trouve ?

Plutôt que de se poser en tiers dans la nouvelle guerre froide sino-occidentale, n’aurait-il pas été judicieux de rehausser le niveau du partenariat franco-australien, avec une implantation militaire sur l’île-continent ? Enfin, l’irrésolution apparente de Paris en Nouvelle-Calédonie (trois référendums en trois ans) n’a-t-elle pas fait douter Canberra ? A méditer si Paris espère faire revenir un futur gouvernement australien sur la décision d’achat de sous-marins britanniques ou américains.

Mais laissons-là le procès en impolitique. Quid de la place et du rôle de la France sur le théâtre Indo-Pacifique ? Il n’est évidemment pas possible de répondre à cette question en quelques paragraphes. Tout au plus pouvons-nous lever les yeux vers l’horizon.

De prime abord, écartons l’idée d’un « pivot continental », Paris abandonnant la zone pour se concentrer sur l’Europe et son environnement géographique. Outre le fait que la France est physiquement présente dans l’Indo-Pacifique, la haute valeur des enjeux de ce théâtre ne peut être ignorée. En d’autres termes, le juste souci de consolider l’Union européenne ne saurait être prétexte à se détourner de l’Indo-Pacifique.

Renforcer les partenariats existants

Paris devra renforcer et approfondir les partenariats existants avec l’Inde, le Japon et Singapour ; il lui faudra négocier des accords de ce type avec l’Indonésie, la Malaisie ou la Corée du Sud. Mais sans prétendre former un front des « non-alignés ». L’Inde entretient des rapports étroits avec Washington et le Japon est un allié formel des Etats-Unis ; les deux puissances sont membres du Quad Indo-Pacifique, un forum de coopération qui réunit Washington, Canberra, Tokyo et New-Delhi. Ne nous illusionnons donc pas sur l’alternative que la France pourrait représenter.

Par ailleurs, il serait erroné de trop attendre de l’Union européenne et sa stratégie Indo-Pacifique, la plupart de nos partenaires privilégiant une vision commerciale de la région. Si la France entend garantir ses territoires et ses intérêts maritimes sur ce théâtre, il lui appartient de s’entendre avec les Etats-Unis, voire avec le Royaume-Uni, et ce malgré le tour désastreux pris par la relation entre Paris et Londres.

A ce stade, il serait prématuré d’envisager un élargissement de l’AUKUS. En revanche, rien ne s’oppose à la pleine participation de la France et de quelques autres puissances européennes à un « Quad + ». Déjà, la Corée du Sud, la Nouvelle-Zélande, le Vietnam et d’autres pays de l’ASEAN coopèrent de façon ponctuelle avec le Quad Indo-Pacifique.

En somme, la capacité à garantir l’avenir de la Nouvelle-Calédonie dans l’ensemble français testera la volonté de la France de demeurer un sujet de la politique mondiale et de peser « là où les choses se passent », en Asie et dans l’Indo-Pacifique. Rien de nouveau au demeurant : au début de l’Âge moderne, les monarchies occidentales projetaient déjà leur puissance dans ces espaces.
Le défi est d’envergure et il n’est pas réductible à sa dimension nationale. La vieille Europe, cette portion des terres émergées autrefois partie à la découverte du globe, ne conservera pas sa vitalité sans accès au grand large. Il importe donc que la France et d’autres Etats européens affirment leur présence sur un théâtre où s’élaborent les équilibres de puissance et de richesse du monde tel qu’il devient.