Déconnecter la Syrie du conflit Riyad-Téhéran

La rupture des relations diplomatiques entre l’Arabie saoudite et l’Iran, les deux puissances rivales traditionnelles du Golfe arabo-persique, à la suite de l’exécution du cheikh Nimr al-Nimr et du sac de l’ambassade saoudite à Téhéran, fait monter la tension dans la région et complique la situation en Syrie. Elle ne devrait pas empêcher toutefois la poursuite de la recherche d’une solution politique dans le conflit syrien qui dure depuis près de cinq ans. Un commentaire de François Nicoullaud, ancien ambassadeur de France en Iran.

Il a beaucoup été écrit que Cheikh al Nimr, prêcheur chiite populaire dans la région de Qatif, dans l’est de l’Arabie saoudite, avait été exécuté pour provoquer l’Iran et le monde chiite, qui mettent en ce moment la dynastie saoudienne en difficulté, en Syrie, au Yémen, ou ailleurs.

En Arabie saoudite, une affaire de politique intérieure

En réalité, cette opération a été conduite pour des motifs de politique intérieure, l’emportant sur toute autre considération. Quelle que soit la sévérité du jugement que l’on soit en droit de porter sur une telle exécution, elle relevait de la raison d’État, dès lors que les autorités saoudiennes étaient décidées à exécuter une quarantaine de militants d’Al Qaida, parmi lesquels un autre prêcheur saoudien, Fares al Zahrani, tous impliqués dans une série d’attentats particulièrement sanglants conduits dans le royaume au début des années 2000.
Et cette décision-là était une façon de répondre aux violentes critiques du leader de Daech, le calife autoproclamé Abou Bakr al Baghdadi, qui dans un discours diffusé fin 2015, avait enjoint aux Saoudiens de chasser sans plus attendre leurs dirigeants corrompus, apostats, « valets d’Israël et des États-Unis ». La famille royale a jugé nécessaire de réagir par une démonstration de fermeté.
Mais à partir du moment où il était décidé de passer à l’exécution collective de ces partisans d’Al Qaida, il devenait politiquement nécessaire, pour ne pas s’attirer dans la population la critique d’un « deux poids, deux mesures », d’y joindre les militants chiites également détenus et condamnés à mort pour terrorisme.
Le sort du plus connu d’entre eux, Cheikh al Nimr, était dès lors scellé. Peu importe qu’il ait toujours veillé, dans ses homélies enflammées, à désapprouver l’usage de la violence armée. Il apparaissait comme un fauteur de troubles, déloyal aux lois fondamentales du Royaume, ce qui suffit en Arabie saoudite pour être désigné comme terroriste. Le seul geste qu’aient accompli les autorités saoudiennes pour répondre à l’émotion de l’opinion internationale qui s’inquiétait depuis quelque temps du sort de ce groupe de Chiites, a été d’épargner la vie du jeune neveu de Cheikh al Nimr, condamné lui aussi pour des actes séditieux, mais commis alors qu’il était encore mineur.
Il semble qu’en Arabie saoudite, l’opinion ait, dans sa majorité, favorablement accueilli cette vague d’exécutions. La famille du Cheikh al Nimr a émis, quant à elle, une déclaration condamnant une « mise à mort injuste » mais appelant la communauté chiite saoudienne à rester fidèle à l’enseignement de leur martyr en faisant preuve « de retenue et de contrôle ».

En Iran aussi

A l’extérieur en revanche, les protestations n’ont pas tardé à fuser, notamment dans les mondes iranien et chiite. Les Saoudiens, évidemment, s’y attendaient. L’une des premières réactions a été celle Guide suprême, Ali Khamenei. Forte de ton, elle n’avait rien sur le fond pour les inquiéter puisqu’elle en appelait à la « vengeance divine », façon de laisser à la Providence le soin de poursuivre l’affaire.
Mais les ultra-radicaux iraniens leur ont alors apporté un cadeau inespéré, la mise à sac de l’ambassade d’Arabie saoudite à Téhéran et du consulat saoudien à Machhad, en une opération conduite, là encore, d’abord pour des raisons de politique intérieure. C’était ce qui pouvait le mieux embarrasser le Président modéré Hassan Rohani, partisan de l’ouverture sur le monde extérieur et de l’apaisement des relations avec le grand voisin saoudien. Et le mettre en difficulté sur le plan international, c’était l’affaiblir aussi sur le plan intérieur alors que s’approchent deux élections nationales programmées pour fin février, celle du Parlement, et celle de l’Assemblée des experts, chargée de choisir un nouveau Guide en cas de mort ou d’incapacité du tenant de la fonction.

Mais pour Rohani, et même pour les hiérarques de la République islamique, pas question de se laisser entraîner dans une crise internationale incontrôlée à un moment où se joue une partie importante pour l’avenir du régime, celle de l’application de l’accord nucléaire conclu le 14 juillet dernier, dont la mise en œuvre reste fragile. Le président iranien a donc personnellement condamné avec véhémence la mise à sac de l’ambassade, et promis que ses auteurs seraient arrêtés et condamnés. Le Guide suprême s’est tu, mais les Pasdaran, dont on aurait pu imaginer qu’ils aient été les instigateurs de l’opération, se sont empressés de la désavouer. Qui donc en a été à l’origine ? Quelques prêcheurs du Vendredi ont mis en cause des « infiltrateurs » pilotés, bien entendu, par les États-Unis et par Israël…

Maîtriser les effets sur les autres dossiers

Dans l’immédiat, les Saoudiens ont tiré profit de cette violation grossière des règles internationales pour se replacer en meilleure position. Ils ont pu rompre à bon droit leurs relations diplomatiques avec l’Iran et entraîner avec eux une demi-douzaine de pays du Golfe et du monde arabe : façon de pousser à nouveau l’Iran vers la catégorie des États parias, comme à l’heureuse époque où il était empêtré dans la crise du nucléaire, pour le plus grand confort de l’Arabie saoudite. L’Iran a bien tenté de retourner la situation en protestant contre le bombardement, survenu peu après, de son ambassade au Yémen par les forces de la coalition anti-houthi conduite par l’Arabie saoudite, mais il est vite apparu que l’opération n’était en rien dirigée contre la mission diplomatique iranienne, l’impact se situant à plusieurs centaines de mètres de son périmètre.

Il semble bien que l’on soit décidé de tous côtés à ne pas laisser ce différend bloquer l’évolution du dossier le plus brûlant de la région, le dossier syrien, dont la solution nécessitera forcément un minimum d’accord entre Iran et Arabie saoudite.
John Kerry a aussitôt téléphoné à Téhéran et à Riyad, la Russie, la Turquie, l’Irak ont proposé leur médiation, Oman et le Koweït y travaillent peut-être déjà. Le Représentant saoudien auprès des Nations Unies a déclaré que la rupture des relations diplomatiques avec l’Iran ne modifierait en rien les efforts de son pays pour parvenir à une sortie de la crise syrienne. Le vice-ministre des Affaires étrangères iranien chargé de la Syrie a déclaré de son côté que cette rupture des relations diplomatiques aurait, certes, un impact sur le dossier, mais que l’Iran resterait engagé à la recherche d’une solution. Le ministre des affaires étrangères lui-même, Mohammad Javad Zarif, a écrit au secrétaire général des Nations Unies que l’Iran n’avait aucune intention de provoquer « une escalade des tensions dans la région ». L’exécution de Cheikh al Nimr laissera une émotion et un souvenir durables au Moyen-Orient. Mais il est permis d’espérer que la crise proprement politique qu’elle a déclenchée ira en s’apaisant. Une réconciliation entre Iran et Arabie saoudite est certes encore loin, mais au moins devrait-on pouvoir éviter de nouveaux dommages.