Alliances et mésalliances : redistribution des cartes au Proche-Orient

La double offensive contre deux bastions de l’organisation « Etat islamique » à Raqqa, en Syrie, et à Fallouja, en Irak, est organisée par les Américains qui s’appuient d’une part sur les guerriers kurdes des YPG alliés à une coalition d’opposants non islamistes et d’autre part sur l’armée irakienne soutenue par des milices chiites encadrés par des officiers iraniens des Gardiens de la révolution dirigés par le chef de l’unité al Quds, chargée des opérations extérieures, le général Qassem Suleimani.
D’autre part, les peshmergas du Kurdistan irakien, avec l’aide de conseillers américains, préparent une offensive sur Mossoul, la deuxième ville d’Irak, occupée par Daech.
Ces alliances hétéroclites sur lesquelles s’appuie Washington soulèvent des questions sur la stratégie poursuivie par les Américains pour sortir de la crise qui touche autant à Damas qu’à Bagdad.

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Les forces irakiennes marchent sur Fallouja contre Daech 23 mai 2016

Dans l’Orient compliqué, le célèbre adage, les ennemis de mes ennemis sont mes amis est trop simple pour une situation où les intérêts et les stratégies des uns et des autres sont étroitement imbriqués.
Omniprésents en Syrie aussi bien qu’en Irak, les Gardiens de la révolution iraniens poursuivent une stratégie clairement définie par le Guide Ali Khamenei de combat contre l’islamisme sunnite extrémiste qu’il associe à l’Arabie saoudite et autres monarchies du Golfe, alliés des Etats-Unis, de la Turquie et de l’Europe, ce qu’il qualifie d’« axe du mal ».
L’intervention militaire russe en Syrie depuis le mois de septembre s’est faite avec l’aval de Téhéran et de Washington. Elle a permis à Moscou de diminuer la pression sur le régime de Bachar el-Assad, qui menaçait de s’effondrer, mais également de réduire les ambitions de la Turquie de Recep Tayyip Erdogan, désormais menacée par la double pression des Kurdes du PKK et des islamistes de Daech.
Si la présence militaire russe en Syrie a permis à Bachar el-Assad de faire reculer le spectre islamiste, elle n’a pas pour autant favorisé la victoire de l’axe syro-iranien. Car Washington, soucieux de ménager un certain équilibre des forces en présence, a facilité ponctuellement l’acheminement d’armes anti-chars et anti-aériennes en faveur de certains mouvements d’opposition syriens. Le siège d’Alep est, à cet égard, emblématique d’une guerre de positions qui donne la température des rapports de forces entre les différents protagonistes sur le terrain.

Réduire la menace islamiste

Pour Washington, comme pour la coalition occidentale, le combat contre l’islamisme extrémiste armé est prioritaire. Abattre les fiefs de Daech à Raqqa et à Mossoul sont les deux objectifs qui ont été fixés par la coalition pour réduire la menace qui hante principalement l’Europe. Le combat se poursuit parallèlement en Libye où l’implantation de l’organisation islamiste menace directement les frontières méridionales du Vieux continent. Alors qu’en Afrique subsaharienne une coalition est en train de se constituer pour faire reculer le fléau.
Au Proche-Orient, le bras de fer entre Riyad et Téhéran d’une part et entre la Turquie et les indépendantistes kurdes d’autre part complique le jeu des alliances.
Affaiblis, les pouvoirs en place d’Ankara à Ryad, de Damas à Bagdad, ne facilitent pas la recherche d’une solution aux multiples conflits qui ont émergé depuis le début de ce millénaire : guerre d’Afghanistan, invasion de l’Irak, déstabilisation des pouvoirs en Egypte, en Syrie, en Irak, au Liban, au Yémen.

Une crise profonde

C’est l’ensemble du Moyen-Orient – dans une zone qui jouxte l’Europe, l’Afrique et l’Asie centrale – qui est en pleine recomposition. La multiplication des conflits suscite les interventions extérieures qui contribuent à sa fragmentation. Alliances et mésalliances compliquent la donne.
L’accord sur le nucléaire iranien signé en juillet a consacré l’intégration de l’Iran dans le jeu proche-oriental avec l’aval occidental. Mais la fermeture du pouvoir à Téhéran vis-à-vis du monde occidental est toujours prégnante.
Le monde arabe est dominé par l’omniprésente politique saoudienne qui s’oppose à l’expansionnisme iranien.
La Turquie, dont la croissance économique durant les deux dernières décennies, a accru ses ambitions extérieures, s’est trouvée déstabilisée par le conflit syrien dont elle est partie prenante et par l’échec de sa politique d’apaisement avec sa forte population kurde.
Enfin, la politique de l’administration Obama, cherchant à se dégager des bourbiers afghan et irakien hérités de l’administration précédente, a facilité le retour de Moscou sur la scène proche-orientale sans que cela permette un rééquilibrage de la situation de crise profonde dans laquelle est plongée cette zone.

Enjeux politiques et économiques

Enjeux politiques, avec la non résolution du conflit israélo-palestinien, crise des pouvoirs autoritaires hérités de la guerre froide, enjeux économiques aussi avec les découvertes d’importants gisements gaziers au large de la Méditerranée orientale sur une zone qui va de l’Egypte à Israël, le Liban, Chypre et la Syrie, compliquent la donne en suscitant appétits et ambitions hégémoniques.
La politique consistant à combattre l’islamisme armé et à parvenir à des solutions politiques intégrant les pouvoirs en place passe par la prise en compte des intérêts des populations locales et des minorités. Elle implique la remise en cause du fonctionnement de pouvoirs théocratiques, de systèmes claniques qui prévalent depuis des décennies dans une zone qui a raté depuis un siècle son passage à la modernité ; alors que les ressources sont considérables et l’histoire d’une très grande richesse.
La proximité de cette région du monde qui va de la Méditerranée à l’Asie centrale concerne les puissances qui se sont partagés il y a un siècle les dépouilles de l’empire ottoman alors que l’Europe était déchirée par la Grande guerre. Il n’est pas inutile de le rappeler.