Les enjeux régionaux de la coalition contre Da’ech

La coalition internationale menée par les Etats-Unis continue de frapper les djihadistes de Da’ech. Selon l’Observatoire syrien des droits de l’homme, 211 combattants et 22 civils seraient morts en une semaine. L’offensive de Da‘ech en Irak et en Syrie et la riposte internationale contribuent à redistribuer les cartes au Moyen-Orient.

AFP
Front contre Da’ech

La coalition anti-Daech est en train de s’étoffer et de préciser progressivement ses objectifs. Lancée au départ par Washington et Paris pour alléger la pression sur le Kurdistan irakien, elle a étendu ses attaques à l’intérieur du désert syrien en s’adjoignant le concours d’avions de chasse en provenance d’Arabie saoudite, des Emirats arabes unis et du Koweït, qui ont attaqué les installations pétrolières occupées par les islamistes.
La riposte de ces derniers ne s’est pas fait attendre puisqu’en attaquant les villes et villages kurdes du nord-est de la Syrie, ils ont poussé à l’exode près de 150 000 d’entre eux vers la Turquie. Comprenant le danger, le président turc Recep Tayyip Erdoğan a laissé clairement entendre qu’il ne tarderait pas à réagir après avoir consulté le parlement.
Membre de l’OTAN, la Turquie possède une des armées les mieux équipées et les plus aguerries de la région. Frontalière de l’Irak et de la Syrie, la Turquie est la mieux placée pour combattre Daech si la coordination se fait en bonne intelligence avec la coalition occidentale et les monarchies arabes.
Les réticences d’Ankara à rejoindre la coalition étaient de deux ordres : éviter à tout prix un Kurdistan indépendant, qui risquait de démembrer près d’un tiers de son territoire, et empêcher qu’un compromis se fasse avec Bachar el Assad sous prétexte d’un front uni contre l’extrémisme islamiste. Le nationalisme ombrageux d’Erdoğan et son ambition impériale auront en tout cas un prix : pas de Kurdistan indépendant – au-delà de l’autonomie du Kurdistan irakien qu’il ne conteste pas – et pas de pouvoir à Damas qui n’aura pas sa caution.

Le marchandage politique en cours

Dans les couloirs du siège de l’Organisation des Nations unies à New York, qui tient son Assemblée générale annuelle, les tractations vont bon train pour nouer des alliances et élaborer une stratégie. On laisse entendre qu’on ne pourra pas éviter à terme de s’attaquer aux combattants du Hezbollah libanais présents en Syrie pour soutenir les forces militaires favorables à Bachar el Assad.
Si cela devait se traduire sur le terrain, cela donnerait une dimension supplémentaire au conflit car on s’attaquerait de front à l’Iran avec lequel des négociations difficiles sont en cours sur son programme nucléaire.
Le secrétaire d’Etat américain John Kerry n’a en tout cas pas exclu l’arrivée au pouvoir de l’organisation des Frères musulmans à Damas, ce qui ferait plaisir autant à Ankara qu’au Qatar mais déplairait aux Saoudiens. Ces derniers, en revanche, se réjouiraient de l’affaiblissement du Hezbollah libanais si ses combattants devaient retourner au Liban et se contenter d’un simple rôle politique.
Le Liban est d’ailleurs englué dans une crise institutionnelle inextricable – pas d’élections législatives depuis mai 2013, pas d’élection présidentielle depuis mai de cette année, un gouvernement « consensuel » faute de mieux – et une situation sécuritaire particulièrement préoccupante.
Les métastases du conflit syrien ont en effet aiguisé les tensions confessionnelles entre les communautés musulmanes sunnite et chiite du Liban. L’armée libanaise est embourbée dans la lutte contre des islamistes de Daech et du Front al Nusra qui se trouvent dans la petite ville d’Arsal, frontalière de la Syrie, où une trentaine de soldats de l’armée nationale sont pris en otages – trois d’entre eux ont été égorgés. Les islamistes accusent l’armée libanaise d’être sous la coupe du Hezbollah. Ils trouvent un certain écho auprès de la communauté sunnite libanaise dans les villes et villages du nord et de l’est, frontaliers de la Syrie.

Un objectif commun, des considérations politiques différentes

Les frappes aériennes contre les islamistes de Daech ont permis à la coalition de se souder autour d’un objectif commun : contenir l’expansion du « califat » autoproclamé et tenter d’assécher ses ressources financières. Aucune victoire décisive ne se fera sans que des troupes ne combattent l’ennemi sur les territoires qu’il a conquis. Si l’objectif immédiat fait consensus, tout le monde est bien conscient que les considérations politiques des principaux acteurs de la coalition sont différentes.
Remarquablement discrets, depuis le déclenchement des hostilités, Moscou, Téhéran et Damas attendent que la coalition s’englue dans un conflit où les objectifs militaires ont pris le pas sur les considérations politiques qui ne tarderont pas à émerger. Sans s’opposer de front à la coalition, ces trois acteurs majeurs du conflit ne se sont pas privés de proposer leurs services sachant très bien qu’ils sont incontournables.
Pour l’heure, chaque protagoniste avance prudemment ses pions car la priorité du combat contre Daech est apparemment commune.
Mais quand il s’agira de définir la nature du pouvoir à Bagdad, à Damas ou encore à Beyrouth, les événements pourraient prendre une tout autre dimension.
C’est à cela qu’on mesurera la réalité de la victoire sur l’hydre du fanatisme islamiste et le prix à payer pour l’atteindre.