La fragmentation du Proche-Orient a ouvert la voie au péril obscurantiste

François Hollande devait rencontrer le mardi 24 novembre le président Obama à Washington, puis, le jeudi 26, Vladimir Poutine à Moscou pour tenter de former une large coalition internationale contre Daech. Si les puissances sont de plus en plus conscientes de la nécessité d’unir leurs efforts, elles sont loin d’avoir la même conception d’une solution politique. La fragmentation du Proche-Orient après la fin de l’empire ottoman a ouvert la voie à la montée de l’obscurantisme islamiste.

Royal Geographical Society (Map), Mark Sykes & François Georges-Picot, via Wikimedia Commons
-----Les accords Sykes-Picot le 8 mai 1916----- Zones sous contrôle A:français B:britannique

Les tueries du vendredi 13 novembre à Paris ont rapproché les points de vue des gouvernements et des institutions civiles ou religieuses de par le monde. L’objectif est de combattre le terrorisme ou plus précisément la violence de groupes para-étatiques se réclamant d’un islam obscurantiste, sectaire et exclusiviste. Le climat de guerre civile que cherche à créer Daech dans tous les pays du monde où vivent des musulmans – qu’ils soient majoritaires ou minoritaires – est un projet clairement totalitaire.
Si un consensus a été trouvé dans une situation d’urgence – appel à l’unité contre un même ennemi et offensive militaire qui cherche à se coordonner –, tous les spécialistes des questions d’Orient insistent unanimement pour la recherche de solutions politiques durables aux nombreuses injustices qui perdurent et s’aggravent depuis la fin de l’empire ottoman en 1923 et celle du Califat en 1924 auxquels ont succédé différents traités, pas toujours respectés, pour tracer les nouvelles frontières.

Non-respect du droit international

Trois peuples ont particulièrement été lésés : les Arméniens, les Kurdes et les Palestiniens.
Les Arméniens, dont l’implantation date de l’antiquité, ont été décimés depuis la deuxième moitié du XIXe siècle jusqu’en 1918. Ils ont obtenu un territoire vingt fois plus exigu que celui auquel ils pouvaient prétendre et ont vécu plus de soixante-dix ans à l’ombre du parapluie soviétique alors que l’écrasante majorité des survivants ont formé une diaspora vivante et extrêmement entreprenante.
Les Kurdes, qui peuplent de larges territoires de la Turquie, de l’Irak, de l’Iran, et dans une moindre mesure de l’Azerbaïdjan et de la Syrie, n’ont obtenu que deux périodes d’indépendance – en 1927 et 1946 – sur de petites portions de territoire et pendant quelques mois seulement. L’indépendance, prévue par le traité de Sèvres en 1920, a été dénoncée par le traité de Lausanne en 1923, alors que la Turquie indépendante massacrait ses Kurdes après ses Arméniens. On estime à 35 millions le nombre de Kurdes sans patrie.
Les Palestiniens, qui auraient dû obtenir indépendance et frontières au même titre que la Syrie, l’Irak, le Liban, l’Egypte ou Israël, subissent depuis quasiment un siècle des amputations de territoires, un déni de leur identité nationale et une occupation de type coloniale qui devrait avoir disparu depuis longtemps. Aucune résolution de l’ONU n’a été respectée et les accords de paix et de partage des territoires sont laissés au bon vouloir de la puissance occupante avec l’accord tacite d’un monde occidental culpabilisé par la Shoah, alors que Juifs et Arabes ont vécu en bonne intelligence tout au long de l’histoire.

Nationalisme autoritaire et islamisme

Le mouvement nationaliste arabe s’est illustré après les indépendances, en Egypte, en Syrie et en Irak. Influencé par les mouvements nationalistes européens de l’entre-deux guerres, il se caractérise par les mêmes ambiguïtés : idéologie révolutionnaire et pouvoir autoritaire. Laïques, ces mouvements ont paradoxalement pour objectif de rétablir la Oumma, cette nation utopique de l’islam incarnée par le califat, mais c’est une Oumma arabe qui se veut non confessionnelle.
Le nationalisme arabe a été prédominant durant un quart de siècle environ et s’est fracassé avec la défaite arabe de juin 1967 face à Israël et la conquête de Jérusalem par l’Etat hébreu. Le mouvement nationaliste palestinien en est d’ailleurs issu. Les régimes égyptien, syrien et irakien, appuyés sur l’armée et les classes moyennes, se sont caractérisés par une dérive autoritaire.
Parallèlement, les mouvements islamistes quiétistes et rigoristes ont essaimé malgré une féroce répression. Ils ont trouvé leurs mesures après la défaite de l’Egypte nationaliste de Gamal Abdel Nasser en juin 1967, l’émergence de l’Arabie saoudite wahabite comme puissance politique et économique dominante, enfin et surtout avec la victoire de la révolution islamique en Iran en février 1979.
L’émergence d’un pouvoir chiite révolutionnaire en Iran a eu un effet d’entraînement pour des mouvements d’obédience sunnite, majoritaire en islam. Elle a eu également pour conséquence de pousser les différents régimes arabes d’inspiration nationaliste laïque à modifier leur Constitution dans un sens plus favorable à l’islam. Sur le plan sociologique, la réislamisation de la société s’est développée avec la forte croissance démographique et l’urbanisation rapide. Cette islamisation de la société a eu des effets négatifs sur la cohésion sociale en raison de la forte présence de minorités confessionnelles dans les pays du Levant (Liban, Syrie, Palestine, Egypte, Irak).

La question de Palestine et les révolutions arabes

C’est la question de Palestine qui a dominé toute l’histoire contemporaine des Arabes et leur rapport avec l’Occident depuis un siècle. Cela a déterminé le développement du nationalisme panarabe et de son corollaire islamiste.
Développement mais aussi échec des projets d’Etat-nation. C’est une Oumma orpheline qui ne reconnaît plus ses enfants. L’Oumma – pour les amateurs d’étymologie et de psychanalyse – veut dire aussi la mère en arabe. Les enfants de la nation-mère, qu’elle soit arabe ou islamique, sont à la dérive. D’autant plus que l’Etat autoritaire et oppresseur – qui a le rôle du père – a perduré sans partage et s’est fortement corrompu.
Les révolutions arabes de Tunisie, d’Egypte, du Yémen, du Bahrein et de Syrie sont les terreaux de ce malheur arabe à rentrer dans la modernité. La dérive islamiste armée (al-Quaeda, Daech, Hezbollah) constitue la conséquence extrême et emblématique de cette impasse de l’histoire qui cultive un culte morbide de la mort.

Consensus anti-terroriste et recherche de solution durable

Si un consensus anti-terroriste est en train d’être recherché par les grandes puissances pour combattre l’islamisme mortifère, il ne doit pas masquer la nécessité de trouver des solutions politiques durables qui intègrent l’application du droit international, le respect des frontières, le rétablissement de l’Etat de droit et la préservation des minorités ethniques et religieuses qui font la grande richesse et la diversité de cette région du monde, carrefour de l’histoire et des civilisations de la Méditerranée et du Golfe arabo-persique.
C’est une nécessité pour l’équilibre du monde, pour le triomphe du droit et pour la démocratie. Pour combattre la terreur et l’obscurantisme identitaire avec la force de la liberté.