La Syrie sous parapluie russe

Lors de sa visite à Moscou, le jeudi 26 novembre, François Hollande n’a pas réussi à convaincre Vladimir Poutine de former une « grande et unique » coalition contre Daech. Tout juste a-t-il obtenu l’assurance d’une coordination des actions entre l’aviation russe et les bombardements de la coalition formée autour des Etats-Unis, à laquelle participe la France. La Russie continue de soutenir le régime de Bachar el-Assad et le président syrien lui-même. A la faveur de la guerre, elle poursuit la consolidation de sa présence en Syrie.

Mil.ru, via Wikimedia Commons
Soldats russes sur la base de Lattaquié

Le déploiement de missiles russes anti-aériens S-400, le mercredi 25 novembre, sur la base de Khmeimim, à proximité de la ville de Lattaquié, sur la côte syrienne, au lendemain de la destruction d’un avion russe SU-24 par la chasse turque, permet à Moscou de contrôler une grande partie des territoires syrien, turc, cypriote, libanais et israélien.
Ce blitzkrieg russe a conduit l’aviation des Etats-Unis, présente sur zone, à suspendre les bombardements des positions de l’EI en Syrie pour se contenter uniquement des zones irakiennes contrôlées par l’organisation islamiste armée. La Turquie a également paralysé ses avions au sol et ne pourra plus s’attaquer aux positions kurdes par la voie aérienne.
Par cette action, Vladimir Poutine a exclu toute interférence dans le ciel syrien des armées de l’OTAN et d’Israël. Les missiles S-400 ont la capacité de détruire jusqu’à 36 cibles simultanément. Moscou a également mis en place de nouveaux systèmes multifonctions de guerre électronique à la fois dans les airs et sur le sol afin de perturber tout viol de l’espace syrien.

Le revirement français sur la Syrie

La visite de François Hollande à Moscou a succédé à des entretiens avec David Cameron, Matteo Renzi et Angela Merkel que le président de la République a reçus successivement à l’Elysée, avant de s’envoler pour Washington puis Moscou. Barack Obama l’a assuré de son soutien à la suite des attaques terroristes du 13 novembre à Paris sans que le président des Etats-Unis ne se départisse de sa réticence à s’engager plus avant dans le conflit syrien.
Si le chef de l’Etat a obtenu l’appui de ses partenaires européens, aucune décision concrète n’a été annoncée quant à une participation aux bombardements contre Daech en Syrie. L’Allemagne a promis d’augmenter sa présence au Mali pour soulager la pression sur les troupes françaises et l’Italie serait prête à augmenter ses forces militaires au sein de la FINUL au sud du Liban pour que Paris puisse y prélever une partie de ses soldats. L’Allemagne devrait d’autre part mettre quatre à six avions de reconnaissance Tornado au service de la coalition, plus un Airbus de ravitaillement en vol et la frégate « Hamburg » pour l’escorte du porte-avions « Charles-de-Gaulle ». Quant à la décision de David Cameron de participer aux frappes aériennes contre l’EI, elle reste soumise à un vote à la Chambre des Communes. Une issue positive n’est pas à exclure depuis que la direction du Labour, très divisée, a laissé la liberté de vote à ses députés.

Les ambiguïtés de Laurent Fabius

François Hollande n’en apparaît pas moins seul dans sa volonté de « faire la guerre à Daech ». A Moscou, Vladimir Poutine a consenti que la partie française lui présente une carte des positions militaires des rebelles syriens qui ont la couverture de Paris. Ce qui a déclenché l’ire des révolutionnaires syriens qui se sentent trahis.
Les déclarations de Laurent Fabius, de retour de Moscou, n’ont rien arrangé. Le revirement français sur la Syrie a été exprimé ouvertement par le ministre des Affaires étrangères dans un entretien à la radio RTL vendredi 27 novembre : « Il y a deux séries de mesures : les bombardements […], et des forces au sol qui ne peuvent pas être les nôtres, mais qui peuvent être à la fois des forces de l’Armée syrienne libre, des forces arabes sunnites et, pourquoi pas, des forces du régime et des Kurdes également bien sûr ». Le Quai d’Orsay s’est vu dans l’obligation de publier quelques heures plus tard un communiqué destiné à clarifier la pensée du ministre des affaires étrangères. Une participation de l’armée syrienne à la lutte contre Daech n’est envisageable que dans l’hypothèse où une phase de transition politique aurait commencé en Syrie.
Il n’en reste pas moins que les propos de Laurent Fabius ont semé la confusion. Outre qu’ils ne paraissent pas très réalistes, ils sont le signe de l’impasse de la position française dans le conflit syrien. Si bien que des voix s’élèvent pour que la France s’occupe en priorité des djihadistes français fourvoyés dans le conflit syrien plutôt que de maintenir une stratégie extérieure qui a montré son inefficacité.

Pas les moyens de sa politique

Si la France donne l’impression de vouloir reprendre langue avec le régime de Damas, c’est sous la pression des événements tragiques du vendredi 13 novembre. Depuis longtemps les services secrets avaient, depuis la fermeture de l’ambassade de France à Damas en 2012, alerté les gouvernements des présidents Sarkozy et Hollande des dangers de se couper des informations des services syriens.
La France, qui a courageusement pris position en faveur du renversement de Bachar el-Assad, coupable de génocide contre son peuple, n’a jamais eu réellement les moyens de sa politique. La dérive armée et la multiplication des mouvements rebelles au financement d’origine obscure ont achevé de décrédibiliser la révolution syrienne qui avait commencé en 2011 dans l’enthousiasme et la solidarité.
L’intervention de l’Iran auprès d’un partenaire syrien que Téhéran considère comme stratégique dans sa politique proche-orientale, a grandement contribué à cette impasse dans laquelle s’est fourvoyée une révolution qui s’est radicalisée sous l’atroce pression militaire du régime ainsi que de ses alliés iraniens et de leurs affidés du Hezbollah.
La Russie a tenté de négocier avec ce qu’elle qualifie d’« opposition saine ». Mais celle-ci n’était pas plus représentative que l’opposition soutenue par la France, la Turquie ou les monarchies arabes, qui a négocié en ordre dispersé à Genève sans l’appui déterminé de Washington.
Face à cette impasse, Vladimir Poutine, encouragé par Damas et Téhéran, a abattu ses dernières cartes, bénéficiant de la légitimité que lui confèrent les accords militaires entre Moscou et Damas datant de 1957. Le désintérêt croissant de Washington pour résoudre ce conflit a fait le reste.
Paris, à la recherche d’une ambitieuse politique au Proche-Orient, n’a jamais véritablement réussi à convaincre ses partenaires européens de le suivre. Cette politique offensive ayant été mise en échec, il serait temps de chercher une nouvelle voie de sortie de crise pour que la tragédie syrienne trouve enfin une issue.