En Allemagne, les deux grands partis affaiblis par leurs querelles internes

Au lendemain de leurs congrès respectifs, les deux grands partis de la coalition gouvernementale dirigée par Angela Merkel apparaissent l’un et l’autre affaiblis. La nouvelle présidente de la CDU, Annegret Kramp-Karrenbauer, n’a pas réussi à installer son autorité sur son parti. Au SPD, les élections internes ont donné la victoire au couple formé par Norbert Walter-Borjans et Saskia Esken, au détriment du vice-chancelier Olaf Scholz, qui avait le soutien d’Angela Merkel. La grande coalition continue, mais le cœur n’y est pas.

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La coalition de l’incertitude, Angela Merkel et le vice-chancelier Olaf Scholz

La chancelière Angela Merkel va pouvoir continuer à gouverner jusqu’à la fin de son mandat en automne 2021 – peut-être. Les congrès des deux grands partis de la coalition gouvernementale, celui de la CDU les 22 et 23 novembre à Leipzig et celui du SPD les 6 et 7 décembre à Berlin, n’ont pas fait disparaître les incertitudes qui planent sur la „grande coalition“. Celle-ci n’a jamais réussi à sortir de ses difficultés du début : coalition à contre-coeur pour le SPD, coalition de recours pour la CDU-CSU, „grande“ coalition sans grand projet mais engagement par sens du devoir. Et à partir de là, des bagarres internes partout, aggravées par de lourdes défaites électorales et par la montée de l’extrême droite d’un côté et des Verts de l’autre. Un gouvernement qui n’a pas trouvé son rôle et dont l’influence dans les affaires européennes, par conséquent, se trouve réduite. Cela va continuer – peut-être.

La première conséquence de ce marasme a été qu’en octobre 2018 déjà, la chancelière, présidente de la CDU depuis 18 ans, a abandonné ce poste, à la surprise de tout le monde. Puis, pendant six semaines, trois candidats à sa succession ont fait campagne auprès des adhérents de la CDU. Finalement, Annegret Kramp-Karrenbauer (AKK), secrétaire générale du parti à l’époque, a été tout juste élue il y a un an. Mais depuis, la candidate d’Angela Merkel, qui a vocation à lui succéder à la chancellerie, a du mal à s’imposer comme la nouvelle cheffe du parti. Au point que, juste avant le congrès de Leipzig, un certain nombre de ses „amis“ ont publiquement semé le doute sur sa capacité d’assumer la charge de chancelière. Coincée entre ceux qui déclaraient toujours ouverte la course à la candidature à la chancellerie en 2021, et la chancelière toujours en place, AKK a dû rechercher la confirmation explicite de la confiance du parti qu’elle dirige. A Leipzig, elle l’a obtenue, mais son autorité reste entamée.

Les contradictions du SPD

L’autre conséquence, du côté du SPD cette fois, a été que la présidente du parti et du groupe parlementaire au Bundestag, Andrea Nahles, a démissionné de ces deux postes après les défaites électorales de mai 2019, après un peu plus d’un an seulement à la tête du parti. Puis, pendant presque six mois, 17 candidats à sa succession ont fait campagne à travers le pays dont 16 couples homme/femme. Finalement, un couple de deuxième rang – Norbert Walter-Borjans, ancien ministre des finances de la Rhénanie du Nord-Westphalie, et Saskia Esken, députée au Bundestag, spécialiste des questions de digitalisation – a été élu au congrès de Berlin. Un couple qui avait fait campagne pour „ne plus continuer comme avant“ et pour sortir de la „grande coalition“ : „An Nikolaus ist GroKo aus“ réclamaient ceux qui les ont soutenu (le jour du congrès, le 6 décembre, jour de la Saint Nicolas, serait la fin de la GroKo, la „Große Koalition“ – grande coalition). Ce couple a battu, de peu, le couple Klara Geywitz, une ancienne députée régionale du Brandebourg, et Olaf Scholz, le vice-chancelier et ministre fédéral des finances, vice-président du parti, et seul candidat de premier rang. Maintenant, le SPD a lui aussi une nouvelle direction, dont l’autorité politique reste encore à établir.

Les deux congrès n’ont pas, comme on pouvait s’y attendre, clarifié les choses – les „choses“ étant le fait que ces deux partis qui constituent le gouvernement fédéral actuel manquent à la fois d’une orientation politique claire et d’un leaderhsip incontesté. On a assisté à des débats internes aux deux partis plutôt qu’à des débats autour de visions politiques. La recherche d’une orientation et d’un leadership continue.

Les deux congrès auraient dû être l’occasion d’un renouveau et d’une manifestation d’unité reconstituée. Et cela d’autant plus que les partis étaient convenus de faire un bilan de leur travail à mi-mandat fin 2019 et de décider du chemin à suivre pour le reste de la législature. Les présidences de tous les partis de la coalition ayant changé depuis 2018 (la CSU aussi a changé de président), les deux congrès auraient pu (et dû) manifester clairement les ambitions des partis de la coalition. Seulement, les ambitions, s’il y en a, n’ont pas vraiment trouvé l’attention nécessaire. On a surtout parlé des personnes.

La CDU divisée

A la CDU, AKK s’est montrée surtout soulagée avant tout. „Si vous ne voulez pas suivre le chemin que je propose pour la CDU, constatons-le et finissons-en ici et maintenant“ a-t-elle lancé. Si grand était son besoin de se faire acclamer, qu’elle a jugé nécessaire d’offrir sa démission un an après son élection, si son parti continuait à mettre en question son autorité politique. Les délégués ont répondu en se levant et en l’applaudissant pendant sept longues minutes. Une belle démonstration de soutien mais elle ne pourra pas refaire la même démarche chaque fois qu’elle rencontrera une opposition.

Après cette manifestation de confiance, son opposant d’il y a un an pour la présidence du parti, Friedrich Merz, s’est tu. Il a renoncé à présenter les grandes orientations politiques que ses fidèles avaient annoncées. Ce sera pour plus tard sans doute. Les vraies décisions, a-t-il déclaré, seront prises dans un an quand la CDU décidera de son programme et de son candidat/candidate à la chancellerie. Friedrich Merz n’ dit qu’une évidence. Le congrès de Leipzig n’a jamais eu pour objet la définition d’un programme, ni la désignation d’un candidat à la chancellerie. Mais en même temps, par ces propos, Friedrich Merz a confirmé que pour lui, la question de la candidature n’est pas encore réglée et que le choix de l’actuelle présidente du parti pour succéder à Angela Merkel n’est pas acquis. Ainsi a-t-il confirmé le doute que AKK avait cherché à faire disparaître. Le congrès de Laipzig n’a donné qu’un répit à AKK. Son autorité politique au sein de son propre parti va rester en suspens jusqu’à l’année prochaine

Quel avenir pour la grande coalition ?

La situation au SPD n’est pas meilleure. Le congrès de Berlin devait décider si le parti allait mettre fin à cette coalition mal aimée ou s’il préférait continuer un travail que ses ministres, le vice-chancelier Olaf Scholz en tête, avaient présenté comme un succès. Une petite majorité des adhérents qui participaient aux primaires et une majorité plus importante des délégués du congrès (environ 75% pour Saskia Esken, et 90% pour Norbert Walter-Borjans) ont décidé qu’elles ne voulaient pas d’Olaf Scholz à la tête du parti. Ce congrès allait-il, par conséquent, décider d’en finir avec la coalition comme l’avaient demandé les nouveaux co-présidents qu’il venait d‘élire ? Pas tout à fait. Allait-il décider des conditions que le SPD présenterait à ses partenaires pour rester au gouvernement après une renégociation du contrat de coalition, comme l’avait demandé Saskia Esken, la nouvelle co-présidente ? Pas tout à fait. Les délégués, ont dit les nouveaux co-présidents, ont décidé de ne pas continuer comme avant, en changeant les têtes. Mais en fait, ils n’ont pas décidé non plus de rompre. A Berlin aussi, l’autorité politique du nouveau leadership reste en suspens.

Les nouveaux co-présidents n’ont même pas cherché à recevoir un mandat du congrès pour renégocier la coalition avec la CDU/CSU ; ils ont demandé et recu le mandat de „discuter“ avec la CDU-CSU des actions supplémentaires pour les deux ans à venir, au-delà du contrat de coalition actuel. Ceci dans quatre domaines. Le SPD demande de nouveaux efforts pour la protection du climat. Il veut investir davantage dans les infrastructures, y compris pour faire avancer la digitalisation du pays. Il veut augmenter le salaire minimum et demande la réintroduction de l’impôt sur la fortune. Si la CDU-CSU ne bouge pas, dit le SPD, et que la coalition prenne fin, on saura qui en est responsable – „pas nous“.

AKK et d’autres responsables de la CDU ont déjà refusé toute renégociation du contrat de coalition. D’autres se déclarent prêts à „discuter“. La chancelière veut tout simplement continuer son travail jusqu’à la fin de la législature, comme elle l’a confirmé au Bundestag. Mais c’était quand elle pouvait encore compter, comme beaucoup d’autres, sur une victoire de son vice-chancelier, Olaf Scholz, aux primaires du SPD. Maintenant, celui-ci a été désavoué. Et on se demande ce que vont peser dans les débats les propos de la chancelière et du vice chancelier.

Selon les sondages, 62% des supporters de la CDU-CSU n’ont pas confiance en AKK pour l’avenir. 54% d’entre eux se prononcent „contre“ ou „plutôt contre“ la grande coalition, alors que du côté du SPD ils ne sont que 40%. Les intentions de vote aux élections législatives stagnent pour la CDU-CSU (27/28 %) et baissent légèrement pour le SPD (entre 11% et 14%). Aucun des partis n‘a vraiment intérêt à mettre fin à cette coalition et à provoquer des élections anticipées. En même temps, la „grande coalition“, dont plus personne ne veut, a encore de bonnes chances de continuer.

Une première rencontre des nouveaux dirigeants du SPD avec ceux de la CDU-CSU devrait avoir lieu avant Noël „pour se connaître“. On ne saura que plus tard quelle sorte de „discussion“ les partenaires de la coalition vont avoir et combien de temps les partis ont l’intention de se donner pour décider de continuer ou non une coopération dont ils ne veulent plus, sauf la chancelière et le vice-chancelier qui aimeraient pouvoir rester en place.