En Russie, le bilan mitigé de Vladimir Poutine

Vladimir Poutine briguera selon toute vraisemblance un quatrième et dernier mandat à l’élection présidentielle du 18 mars 2018. Il espère une large victoire, appuyée sur une forte participation, contre une opposition crédible. Celle-ci a commencé à se mettre en ordre de bataille. En l’absence probable d’Alexeï Navalny, qui sera empêché de se présenter, c’est la jeune Ksenia Sobchak, fille de l’ancien maire de Saint-Pétersbourg, qui sera la candidate de la mouvance libérale si elle obtient les parrainages nécessaires. Le moment est donc venu de dresser un premier bilan de l’action de Vladimir Poutine, sur le plan intérieur comme sur le plan extérieur. C’est à cet exercice que vient de se livrer l’Observatoire franco-russe en invitant plusieurs spécialistes de la Russie à en débattre.

Alexander Zemliachenko AP/SIPA
Vladimir Poutine en décembre 2015

Elu pour la première fois à la présidence de la Fédération de Russie en 2000, Vladimir Poutine va achever dans quelques mois son troisième mandat. S’il est reconduit pour un quatrième mandat, il restera au pouvoir jusqu’en 2024. « Il n’y a aucun doute que Poutine sera candidat et qu’il sera réélu », affirme Jean Radvanyi, professeur à l’Inalco (Institut national des langues et civilisations orientales).
Quel est son bilan au moment où il s’apprête à retourner devant les électeurs, le 18 mars 2018, et où une opposition divisée essaie de s’organiser pour le mettre en échec ? L’Observatoire franco-russe, associé à l’Inalco et à l’IRIS (Institut de recherches internationales et stratégiques), a réuni le 8 novembre, à l’occasion de la publication de son cinquième rapport annuel, plusieurs experts pour débattre de cette question et tenter d’y apporter quelques réponses.

Le tournant autoritaire

Sur le plan intérieur, la stabilité politique est, selon Jean Radvanyi, une donnée essentielle du consensus que Vladimir Poutine a mis une quinzaine d’années à bâtir. Son refus de célébrer le centenaire de la révolution de 1917 illustre clairement ce choix. La Russie a subi trop de chocs et de traumatismes au cours du XXème siècle pour appeler à des bouleversements. Elle n’aspire plus désormais qu’au calme et à l’apaisement.
Mais derrière ce miroir les tensions sont réelles. La corruption reste un problème majeur, que l’inertie du système n’a pas permis d’affronter, et même si la Russie, selon Jean Radvanyi, n’est pas une dictature, le tournant autoritaire du régime n’est pas contestable. Les manifestations sont interdites ou réprimées, les atteintes à la liberté d’expression se multiplient, comme l’attestent, entre autres, l’assignation à résidence du metteur en scène Kirill Serebrennikov ou les violences contre le film d’Alexeï Outchitel, Matilda, sur le tsar Nicolas II. Sans parler des assassinats politiques ou du harcèlement policier subi par l’opposant Alexeï Navalny.

Face au pouvoir poutinien, soutenu par l’Eglise orthodoxe et par les « siloviki », ces « structures de force » chargées de l’ordre public, qui, selon le chercheur Arnaud Kalika, cherchent à se fondre dans les élites placées à la tête de l’Etat, que peut faire la mouvance libérale ?
Si la candidature d’Alexeï Navalny à la présidence se révèle juridiquement impossible, celle de Ksenia Sobchak, fille de l’ancien maire de Saint-Pétersbourg Anatoli Sobchak, qui fut le mentor de Vladimir Poutine, portera les espoirs d’une partie des contestataires. Cette journaliste de 36 ans s’efforce de fédérer l’opposition et d’en renouveler le visage, elle a eu notamment le courage de condamner l’annexion de la Crimée au nom du respect du droit international, mais, comme l’explique Jean Radvanyi, la situation des libéraux en Russie est rendue difficile par la rhétorique antilibérale du pouvoir qui identifie le libéralisme aux années de désordre de Boris Eltsine et dénonce ses partisans comme des complices de Washington.

Vladimir Poutine veut une élection incontestée, ce qui suppose une opposition crédible et une participation forte. Son objectif est d’être élu largement dès le premier tour, avec un score supérieur à 70% des suffrages. Il souhaite surtout éviter les accusations de fraude et les manifestations de protestation qui ont entaché son élection en 2012.
Mais au-delà des débats qui vont animer la campagne présidentielle dans les prochains mois et de la bataille de légitimité que se vont se livrer le Kremlin et l’opposition démocratique, l’un des enjeux principaux du scrutin est de savoir, selon Arnaud Dubien, directoire de l’Observatoire franco-russe, si Vladimir Poutine a l’intention de faire évoluer le système à l’occasion de son dernier mandat ou de maintenir le statu quo. On sait qu’il n’entend pas le bouleverser mais entend-il le réformer ? Quel sera son choix entre « continuité » et « inflexions » ?

Revers en Ukraine

Sur le plan extérieur, le bilan est pour le moins mitigé. L’un des grands tournants est celui de la crise ukrainienne et de l’annexion de la Crimée. Ancien ambassadeur français à Moscou (2009-2013), Jean de Gliniasty rappelle les quatre objectifs de la Russie à l’égard de l’Ukraine avant la chute de son protégé, Viktor Ianoukovitch : préserver la place de la langue russe, sauver la base de Sébastopol, éviter que le pays ne tombe dans l’orbite de l’OTAN, l’inclure dans l’Union eurasiatique.
Après quatre ans de crise, les grands vainqueurs sont, selon lui, les Etats-Unis, qui ont arraché l’Ukraine à l’emprise de la Russie et ont contribué à lui donner une identité nationale plus forte. Pour Vladimir Poutine, c’est un revers. Certes il a conservé la base de Sébastopol en annexant la Crimée et empêché l’entrée de l’Ukraine dans l’OTAN. Mais l’Ukraine n’entrera pas non plus dans une Union eurasienne devenue plus hypothétique que jamais. Et la langue russe recule dans un pays dont l’identité nationale, autrefois problématique, est désormais un fait.

Autre dossier important, celui des relations avec l’Union européenne. Avant même la crise ukrainienne, rappelle Isabelle Facon, chercheuse à la Fondation pour la recherche stratégique, le fossé s’est creusé. L’adhésion à l’Union européenne, en 2004, des anciens Etats sous tutelle soviétique, en particulier les trois Etats baltes, a été perçue par Moscou comme « antirusse ». En même temps, l’élargissement de l’OTAN a été tenu pour une trahison.
La recherche d’un partenariat stratégique a été peu à peu abandonnée et "l’antagonisme est devenu la nouvelle norme". La Russie s’est détournée de l’Europe, elle a mis en avant sa différence culturelle et la force de ses traditions nationales, considérées comme éloignées des valeurs européennes. La population a épousé la cause de ses dirigeants. Selon plusieurs sondages, le nombre de ceux qui pensent que la Russie est un pays européen a diminué avec les années. Le projet d’une grande Eurasie devait servir de substitut à une Europe jugée décevante et trop liée à Washington. Mais l’intégration de l’espace post-soviétique a pris beaucoup de retard. C’est, à en croire Arnaud Dubien, le principal échec de Vladimir Poutine.