Fin de partie en Catalogne ?

Depuis le 21 décembre 2017, date des élections, la politique catalane s’est progressivement paralysée. Si la majorité indépendantiste au Parlement régional a réussi à élire Roger Torrent (ERC) président, lui donnant ainsi un rôle central pour la désignation du candidat à la présidence de la Generalitat, elle a échoué, depuis plus de deux mois qu’est constitué ce Parlement, à procéder à l’élection d’un nouveau président. L’historien Benoît Pellistrandi, spécialiste de l’Espagne, examine pour le site Telos (www.telos-eu.com) les dernières péripéties de la crise catalane. Il estime qu’après l’échec des dirigeants sortants une nouvelle page doit être tournée avec de nouveaux responsables.

AFP
Carles Puigdemont

En moins de 72 heures, le panorama de la vie politique catalane a été complètement bouleversé par l’action de la justice espagnole. Vendredi 23 mars, le juge Pablo Llarena a envoyé en prison préventive cinq anciens conseillers de l’exécutif Puigdemont. Dimanche matin 25 mars, la police allemande, pilotée sans aucun doute par des informations délivrées par les services espagnols, a procédé à l’arrestation de Carles Puigdemont en vertu du mandat d’arrêt européen, activé vendredi par le juge Llarena. D’un coup, toute une pléiade d’acteurs de la crise politique se trouve disqualifiée. Quelles seront les conséquences politiques de ce tournant spectaculaire et pourtant parfaitement logique avec les règles de l’État de droit européen ?

Les indépendantistes de Junts Per Catalunya (JpCat) et de Esquerra Republicana de Catalunya (ERC) avaient toutes les cartes en main pour pouvoir désigner le prochain président de la Catalogne. Forts de 66 élus (34 pour JpCat et 32 pour ERC), ils dépassaient d’une voix le camp constitutionnaliste (Ciutadans, Parti socialiste de Catalogne, En Comú Podem, Parti populaire), dont le regroupement reste plus une vue de l’esprit qu’une réalité politique (En Comú Podem, mais aussi le Parti socialiste de Catalogne flirtent avec l’idée d’une offre transversale). JpCat et ERC pouvaient même se passer de l’appui de la Candidature d’unité populaire (CUP, 4 députés) dont la radicalité extrême et le chantage exercé lors de la précédente législature sont sans doute aux origines des dérapages et des ratés de l’automne 2017. Or, de cette position politique, ils n’ont rien fait.

L’obstination de Carles Puigdemont

Le responsable de ce nouveau gâchis s’appelle Carles Puigdemont. Renforcé par son succès électoral inattendu – tous les sondages le plaçaient derrière ERC et Oriol Junqueras –, Puigdemont s’est installé dans la posture (usurpée) du président légitime et il a pris en otage les députés nationalistes. Fuyant la justice espagnole, il s’était lui-même exilé à Bruxelles. De là, il prétendait être élu président de la Catalogne, la gouverner depuis son bureau bruxellois et communiquer avec le Parlement via Skype ! Naturellement, cet échafaudage absurde n’a pas résisté au règlement du Parlement catalan et aux normes constitutionnelles élémentaires.

Il a alors imaginé une autre solution tout aussi baroque : un Conseil de la République serait formé – il en serait le président – et ce conseil aurait autorité sur le gouvernement catalan. Bref, aux institutions légales se superposerait une institution sans autre légitimité que celle conférée par la lutte de 2016 et 2017. Carles Puigdemont obtint alors que le candidat proposé à la Generalitat soit Jordi Sánchez, ancien président de l’association activiste Assemblée nationale de Catalogne. Problème : celui-ci était en prison préventive depuis le 16 octobre 2017. La manœuvre était toujours la même : mettre en avant un candidat empêché par la justice pour dénoncer une « violation des droits politiques des Catalans ». L’option Sánchez échoua. Mais celui-ci démissionna de son mandat de député pour assurer une majorité indépendantiste. En effet, dans le Parlement élu le 21 décembre, 3 députés étaient en prison et plusieurs autres étaient poursuivis.

L’obstination de Carles Puigdemont avait pour principal objectif d’empêcher Oriol Junqueras (emprisonné) et son parti (Esquerra) d’être à la manœuvre. La mobilisation de la rhétorique du président légitime, des droits politiques bafoués et de l’État espagnol anti-démocratique, n’avait comme seul objectif que de maintenir intactes les émotions militantes.
Depuis deux mois, la vie politique catalane n’était donc plus qu’une chronique picrocholine.

Coups de théâtre

Tout s’est accéléré mercredi 21 mars. Ce jour-là, on apprenait que le juge allait convoquer pour le 23 mars Jordi Turull, ancien porte-parole du gouvernement catalan et ancien conseiller à la Présidence (il a été le bras droit de Puigdemont dans la montée aux extrêmes entre juillet et octobre 2017). Le juge allait lui signifier la fin de l’instruction et sans doute lui annoncer sa mise en jugement. Dès lors, il fallait faire de Jordi Turull, en urgence, le nouveau président de la Catalogne.

Le soir du 21 mars, Roger Torrent convoque pour le lendemain 17 heures une session d’investiture. Le 22 mars, la session commence : on sait qu’elle ne débouchera pas sur une investiture puisque, en raison de l’absence volontaire de Carles Puigdemont et Toni Comin, le total des voix indépendantistes n’est plus que de 64. Or il faut une majorité absolue. Le seul espoir était que la CUP apportât ses voix à cette candidature. Ce qu’elle refusa de faire.

Le vendredi 23 mars, Jordi Turull, Carme Forcadell (ancienne présidente du Parlement), Raoul Romeva (ancien conseiller des relations extérieures du gouvernement catalan), Dolors Bassa (ancienne conseillère au Travail et relations sociales) et Josep Rull (ancien conseiller en charge du territoire) se présentent devant le juge. Mais Marta Rovira (secrétaire générale de ERC) refuse de se présenter et annonce, par voie de presse, qu’elle a pris le chemin de l’exil. Cet antécédent conduit le juge Pablo Llarena à estimer qu’il existe un risque de fuite et à ordonner la prison préventive pour les cinq prévenus.

C’est un premier coup de théâtre. Felipe González, qui avait espéré que la prison préventive serait évitée, reconnaît son caractère irrémédiable après la fuite de Marta Rovira. Terrible ironie de l’histoire : Puigdemont (JpCat) en fuyant avait conduit Junqueras (ERC) en prison. Rovira (ERC) en fuyant conduit Turull (JpCat) au trou. ERC a rendu à JpCat sa politesse… et aux yeux de tous a été manifestée l’absence complète de solidarité au sein de cette bande politique.

Le second coup de théâtre c’est l’arrestation en Allemagne de Carles Puigdemont. Le voilà sorti du jeu politique. Et maintenant ? La Catalogne a vécu au rythme de Samuel Beckett. Après En attendant Godot (ici la République indépendante), on a eu Oh ! les beaux jours – cette méditation sur le temps qui vous paralyse progressivement et les mots qui perdent leur sens. Voici Fin de partie. L’indignation militante et politique va s’exprimer. Ni l’indépendantisme, ni le nationalisme ne se sont évaporés. On va entendre pendant des semaines encore des déclarations incendiaires contre la répression espagnole, l’attaque des droits politiques catalans. J’allais dire : c’est la musique habituelle. Elle ne peut pas disparaître du jour au lendemain. Cela appartient aussi à l’écosystème de la culture politique catalane.

Retour au réel

Mais plus profondément je crois que la séquence Puigdemont a pris fin et avec elle une certaine forme de la crise catalane. D’abord, les indépendantistes sont acculés à un retour au réel. Ils ont sous-estimé l’État espagnol et ont oublié qu’il était un État de droit, solide, reconnu et respecté. Certains responsables catalans sont rattrapés par la justice parce qu’ils ont violé la loi. Rien que de très normal… sauf à accepter que la rupture révolutionnaire l’emporte sur la norme démocratique. La révolution a échoué en Catalogne parce que la situation n’y était pas révolutionnaire !

Ils ont mal apprécié les opinions publiques européennes et les positions gouvernementales. Les indépendantistes catalans sont absolument isolés sur la scène européenne. L’arrestation de Puigdemont en Allemagne achève de le démontrer. La stratégie indépendantiste s’est achevée dans des jeux tactiques, politiciens et personnels qui invalident une génération de dirigeants. La bonne nouvelle de ces jours-ci, c’est qu’il va falloir enfin ouvrir une nouvelle page avec des nouveaux responsables catalans.
Car « l’inflammation catalane » existe et après cette séquence 2016-2018 si lamentable, il faut impérativement renouveler le pacte démocratique espagnol et catalan (la démocratie a été abîmée en Catalogne, pas en Espagne si on accepte cette différence artificielle).

Le moment n’est pas complètement favorable. La perspective des élections municipales et régionales de 2019, et derrière elles celle des élections générales (au plus tard en juin 2020), contraignent toutes les partis politiques et modèlent les calculs des acteurs. Mais on peut – et sans doute doit-on – espérer que la politique, après avoir montré son pire aspect, démontre qu’elle est indispensable et utile. Après tout, la démocratie raisonnable reste un rêve éveillé.