Habemus Draghi, ou les métamorphoses de la politique italienne

Le président de la République italienne, Sergio Mattarella, a appelé l’ancien président de la Banque centrale européenne, Mario Draghi, à former le nouveau gouvernement. Celui-ci vient de recevoir la confiance de la quasi-totalité du Parlement. Ce n’est pas la première fois qu’un grand commis de l’Etat est chargé de diriger le pays. Mais si le gouvernement Draghi semble en mesure de régler les problèmes à court terme qu’affronte l’Italie, à commencer par la crise sanitaire et le plan de relance économique, les partis ne vont-ils pas, tôt ou tard, reprendre le contrôle de la vie politique ?

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Dragons bleus

La 18e législature, entamée en Italie sous des mauvais auspices – un Parlement partagé en trois parties hostiles entre elles –, a vu naître et mourir deux gouvernements aux couleurs opposées. Elle vient de voir la création d’un gouvernement qui s’appuie sur une injection de grands commis de l’État et sur une possible paix des braves entre partis politiques qui se sont fait la guerre pendant trois ans. Plusieurs aspects de la vie politique italienne récente méritent qu’on s’y arrête pour avoir une idée de ses métamorphoses.
En 2018 avait été mis en place un gouvernement qui représentait le premier cas de politique populiste et souverainiste dans un pays d’Europe occidentale. La tentative a fait long feu. Le deuxième gouvernement de la législature, malgré la présence du même premier ministre – un avocat qui ne venait d’aucune expérience politique et qui a surnagé tant bien que mal à ce revirement –, a vu l’alliance des populistes avec le Parti démocrate et l’affaiblissement progressif de la nature antisystème du mouvement Cinque Stelle avec sa transformation en parti favorable à n’importe quel exécutif lui permettant de rester au pouvoir. La poussée populiste de même que le souverainisme le plus prononcé semblent ainsi épuisés. L’Union européenne a joué le rôle de contre-pouvoir dans la vie politique de la péninsule.
Populistes et souverainistes ont néanmoins produit pendant ces trois années de tels dégâts – à commencer par la dette publique – pour que, face à la pandémie et à la demande de la Commission européenne de préparer un plan raisonnable pour l’utilisation du recovery found, que le gouvernement Conte 2, qui réunissait le Parti démocrate et les Cinque Stelle, a dû donner sa démission.
C’est à ce moment que le « correctif présidentiel de la constitution italienne » (Philippe Lauvaux) a pu reprendre le dessus face à la défaillance des partis politiques et que le président Mattarella a demandé à Mario Draghi, l’ancien président de la BCE, de former un gouvernement, qui vient d’avoir la confiance de la quasi-totalité du Parlement.

Le système politique dans une phase de transition

Ce n’est pas la première fois que la République italienne a dû avoir recours à des grands commis de l’État ou à des économistes lorsque les partis politiques, dans un parlement fragmenté et litigieux, avaient fait faillite. Que l’on pense aux gouvernements de Carlo A. Ciampi en 1993 et de Mario Monti en 2011. Depuis la fin de l’hégémonie démocrate-chrétienne, qui avait duré quarante ans (donc un peu plus que les 30 glorieuses), le système politique italien est entré dans une phase de transition qui n’a toujours pas abouti à fonder un nouvel équilibre. En témoigne, entre autres, la tentative de modifier la vieille loi électorale proportionnelle qui depuis 1946 à 1993 a produit les résultats des élections et qui a, depuis lors, été modifiée cinq fois !
La qualité de la classe politique s’est dégradée pendant les vingt-cinq dernières années, ce qui explique en partie la nécessité, dans les moments difficiles, de faire appel à une élite qui vient de secteurs de la société extérieurs à la vie des partis. Plus qu’une alternance au gouvernement des acteurs de la compétition politique, on a assisté à une alternance entre politiciens et hauts fonctionnaires et universitaires, appelés par le président de la République à sauver le pays de la banqueroute et à le maintenir dans l’UE. La responsabilité de cette situation tient sans doute à la médiocrité de l’offre politique, qui s’adapte purement et simplement à la demande et à l’affirmation d’une démocratie des likes et du court-termisme qui semble dominer la vie politique de la péninsule.

La Ligue entre souverainisme et européisme

Le gouvernement dirigé par Mario Draghi – qui vient de recevoir la confiance de toutes les forces politiques présentes au Parlement à l’exception de l’extrême droite nationaliste (Fratelli d’Italia) et d’un petit nombre de dissidents du mouvement Cinque Stelle – sera sans doute en mesure de régler les problèmes à court terme, notamment ceux liés à la crise économique produite par la pandémie et à la préparation d’un plan raisonnable d’utilisation de la part italienne du recovery found. Mais le pays a besoin d’un gouvernement qui dure plus qu’un an pour redresser le chemin du déclin des dernières décennies. Or, dans un an viendra à échéance le mandat du président Mattarella et M. Draghi est prévu pour être son successeur. Même s’il restait à la tête de l’exécutif jusque à la fin de la législature, dans deux ans, le retour au pouvoir des partis politiques sera alors problématique.
Le mouvement Cinque Stelle lancé par le comique Beppe Grillo a connu une profonde mutation et il semble avoir choisi, pour la plus grande partie de ses membres, une alliance avec le Parti démocrate, sans envisager d’autres possibilités. De son côté, celui-ci est tiraillé entre les tenants de la vieille gauche et ceux qui semblent pencher pour une vision macroniste de leur positionnement politique.
Plus importante, et, en un sens, plus problématique, est l’évolution de la Ligue, des positions souverainistes et anti-EU de Salvini vers l’européisme bavarois de quelqu’un comme Giancarlo Giorgetti, maintenant en charge d’un ministère important du gouvernement Draghi, le développement économique, et proche du monde industriel du Nord-Est. Il est trop tôt pour savoir ce que va devenir la Ligue. La tentative de Salvini de créer une Ligue nationale semble devoir échouer. Aux prochaines élections la droite devrait retrouver une unité entre ses trois composantes : le parti nationaliste de Georgia Meloni, qui, seul, reste dans l’opposition, le parti de Berlusconi, qui a toujours été pro-européen, et la Ligue, qui a un pied d’un côté et un pied de l’autre.
Au plus tard dans deux ans les partis vont reprendre le contrôle de la vie politique. La paix des braves, qui pourrait durer pour un certain temps, sera rompue. L’instabilité du système politique italien, la volatilité extrême du corps électoral et la qualité médiocre de la classe politique ne font pas augurer d’un avenir radieux. Pour un temps, si la pandémie est mise sous contrôle, le pays pourrait cependant jouir jusque-là d’un peu de répit.