Incertitudes allemandes

A la veille des élections européennes, la situation politique de l’Allemagne apparaît lourde d’incertitudes. Au moment où Angela Merkel, qui se tient en retrait de la campagne, s’apprête à quitter le pouvoir, à une date encore inconnue, la poussée de l’extrême-droite suscite de vives inquiétudes. Elle va peser à la fois sur les politiques européennes, dont le nouveau Parlement est appelé à débattre, et sur l’avenir de la coalition qui gouverne le pays. Pour les nouveaux dirigeants de la CDU-CSU et du SPD, la campagne qui s’achève est aussi un test important.

CDU
Affiche électorale de la CDU

Angela Merkel est absente. La campagne pour les élections européennes du 26 mai en Allemagne s’achève sans la chancelière – ou presque. Aucune photo d’elle dans les rues, aucun débat public avec elle, la seule grande manifestation avec le „spitzenkandidat“ de sa famille politique - le PPE au niveau européen et l’union CDU-CSU en Allemagne -, Manfred Weber, a eu lieu en Croatie. C’est dans une grande interview au „Süddeutsche Zeitung“ qu‘elle s’est expliquée. Depuis la fin de son mandat à la tête de la CDU, en décembre dernier, la chancelière s’est concentrée sur sa fonction de chancelière. Elle a laissé la campagne aux responsables du parti. Sa décision de ne pas se représenter à la présidence de son parti politique est intimement liée, dit-elle, à sa décision de quitter la scène politique en 2021. Aux autres, alors, à Annegret Kramp-Karrenbauer – AKK - et à son équipe, de faire campagne pour cette élection qui revêt, tout de même, un grand intérêt à plusieurs égards.

D’une part, l’Union européenne se trouve toujours devant une multitude de défis fondamentaux. Et le Parlement européen aura son rôle à jouer pour les gérer. La Grande Bretagne, un des grands pays membres, a choisi de quitter l’Union. Elle aurait dû le faire le 29 mars, mais elle y est toujours. Les citoyens britanniques sont même obligés de participer à ces élections pour désigner leurs représentants à un Parlement européen qu’ils vont devoir quitter aussitôt – si la date du 31 octobre est maintenue. La difficulté du gouvernement britannique à trouver une majorité à la Chambre des Communes pour l’accord de séparation conclu avec l’Union européenne montre combien il est difficile de défaire une union économique aussi dense que l’est l’Union européenne.

Vers un éclatement de l’Union européenne ?

En même temps, la rénovation de la zone Euro, de ses règles de fonctionnement et de ses bases économiques n’est pas encore terminée. Les ombres conjoncturelles qui commencent à planer sur l’Allemagne et qui continuent à menacer l‘Italie ne vont pas faciliter le progrès dans ce domaine. Les problèmes de la politique migratoire et de la protection des frontières extérieurs sont loin d’être résolus. Au contraire, l’absence d’accord dans ce domaine met en danger les acquis de l’espace Schengen, la création de cet espace unique qui permet aux citoyens des pays membres de se sentir vraiment citoyens européens, sans parler des avantages économiques d’une libre circulation des marchandises. Dans tous ces domaines, le Parlement européen a son mot à dire.

Et ce Parlement risque de compter parmi ses membres un nombre substantiel de députés d’extrême droite dont l’objectif déclaré est de vider l’Union européenne de tout ce qui va au-delà d’une coopération entre gouvernements nationaux. Or, l’Union européenne, l’intégration européenne, est beaucoup plus que cela. Bref, un éclatement de l’UE n’apparaît plus exclu, avec tout ce qui cela comporte : remontée du nationalisme, compétition, voire conflits entre les nations qui ne seraient plus modérés par ce qui est devenu „l’acquis communautaire“ ou par ce qui était devenu tout simplement une habitude de travailler ensemble. Et ceci se passe à un moment où la législation européenne touche à toujours plus d’éléments de nos vies quotidiennes et où l’unité européenne apparaît toujours plus urgente face aux défis internationaux auxquels toutes nos nations sont exposées. Ce dilemme est devenu de plus en plus évident pendant la campagne et il inquiète.

Face à la montée d’un nouveau nationalisme

Ainsi, aux inquiétudes que causent les défis internes et externes s’ajoute l’incertitude concernant l’impact de l’extrême droite sur la politique. L’extrême-droite, Il est vrai, est présente depuis longtemps en Europe. Le Front/Rassemblement National en France en est un exemple. Mais depuis cinq ans elle a su s’imposer de plus en plus dans plusieurs pays européens. En Italie elle domine le gouvernement, en Estonie elle en fait partie depuis peu. En Autriche elle vient d’être chassée du gouvernement après un scandale autour du vice-chancelier, laissant le chancelier en minorité. Dans les pays scandinaves, les partis politiques ont du mal à former des majorités sans elle. Au Pays Bas et en Belgique elle rend extrêmement difficile la constitution de gouvernements. Et depuis 2017, c’est le cas aussi en Allemagne, où l’extrême droite, pour des raisons évidentes liées à histoire récente, avait toujours beaucoup plus de mal à réussir. Sans parler des pays de l’Est comme la Pologne et la Hongrie, où des „démocraties illibérales“, gouvernées par des „ultras“ conservateurs proches de l’extrême droite, sont en train d’abandonner les valeurs démocratiques telles que l’indépendance de la justice et la liberté de la presse.

Tout cela inquiète les électeurs et les partis politiques en Allemagne qui ne savent pas comment se positionner face à cette montée d’un nouveau nationalisme. Promouvoir une politique européenne du climat ? Bien sûr – mais comment faire si on a déjà manqué tous les objectifs qu’on s’était fixés depuis des années ? Demander une „Europe sociale“ pour combattre les clivages sociaux à l’intérieur du pays mais aussi entre les Etats membres ? Evidemment – mais à quel niveau, à quels coûts, financé comment et par qui ? Aucune idée. Développer une politique étrangère et de sécurité commune pour défendre nos intérêts communs et protéger nos citoyens ? Ce serait bien – mais pour quoi faire ? Dans quel cadre légal ? Avec quels moyens ? Gérée par qui ? Beaucoup de belles déclarations.

On peut craindre que l’extrême droite ne continue, après le 26 mai et à travers le Parlement européen, à propager son message de haine pour tout ce qui est „étranger“. Dans ce contexte, une alliance très large, „“, s’est formée dans laquelle sont réunis les organisations syndicales et du patronat, les églises protestante et catholique, le „conseil central des juifs“ et le „conseil de coordination des musulmans“, ainsi que des organisations environnementales, culturelles et sportives. Elle appelle à voter „pro-européen“ le 26 mai afin de stopper l’avancée de l’extrême droite et, surtout, à aller voter.

Première campagne pour AKK (CDU-CSU) et Andrea Nahles (SPD)

Mais il y a plus que cela. L’Allemagne se trouve aussi dans une sorte de pré-campagne nationale. C’est la première campagne électorale au niveau national dont la nouvelle présidente de la CDU, Annegret Kramp-Karrenbauer, est responsable. Un test pour la nouvelle „numéro un“, sans poste au gouvernement ni au Bundestag, qui peine à faire remonter son parti dans les sondages. C’est aussi la première campagne électorale au niveau national après le grand succès du parti d’extrême droite AfD en 2017. Un test pour ce parti qui rêve déjà de victoires encore plus grandes aux élections régionales le 1er septembre et le 27 octobre dans trois régions de l’Est, où elle espère peser lourd, en Saxe, au Brandebourg et en Thuringe.

C’est aussi la première campagne électorale au niveau national pour la présidente du SPD, Andrea Nahles. Or le SPD, selon les sondages, ne progresse toujours pas. Il est toujours en troisième position, avec 16 - 18 % des voix, derrière les Verts (18 – 20 %). Si elle finit troisième aux élections européennes, tout ceux de ses camarades qui s’étaient opposés à la participation du SPD au gouvernement Merkel IV, pour laquelle elle s’est battue, vont se faire entendre. Il ne faudra peut-être pas attendre la fin de l’année pour voir la fin de cette coalition. Finalement, le 26 mai, il y a aussi des élections „régionales“ dans la „Ville Libre Hanséatique de Brême“, le plus petit des Etats de la fédération. Ici, depuis 73 ans, le SPD est à la tête du gouvernement. Dans les sondages récents, il est, pour la première fois, devancé par la CDU. Si le SPD perd cette élection, Andrea Nahles va devoir se battre pour rester où elle est, à la tête du parti.

Il y a donc de quoi bouleverser le paysage politique en Allemagne dans le contexte des élections européennes. Dans la bulle politique berlinoise, ces élections sont une chose – perçue quand même comme étant plus importantes que jamais - les jeux politiciens en sont une autre. Quand Angela Merkel va-t-elle partir ? Une réunion extraordinaire de la direction de la CDU prévue peu après les européennes a vite été interprétée comme l’occasion pour la chancelière de présenter sa démission – une spéculation vite démentie. Quand elle exprime, dans son interview au „Süddeutsche Zeitung“, son „sentiment encore plus fort de responsabilité, avec d’autres, pour l’avenir de cette Europe“, la question est aussitôt posée de savoir si elle a l’intention d’assumer une fonction au niveau européen – encore une fois démentie. Quand Annegret Kramp-Karrenbauer pourra-t-elle accéder à la chancellerie ? Plus elle doit attendre, plus ses chances diminuent. Quand la coalition va-t-elle éclater ? Et qui va y mettre fin ? Tout est possible, rien n’est sûr. Les jeux seront faits le 26 mai au soir. De nouveaux jeux commencent le 27.