Jean-Claude Juncker relance l’idée d’une armée européenne

Alors que les Etats membres s’apprêtent à débattre d’une « nouvelle impulsion » de la politique de sécurité et de défense commune, Jean-Claude Juncker relance le projet d’une armée européenne. Cette perspective, qui n’a cessé de diviser l’Union européenne depuis soixante ans, ne fait toujours pas l’unanimité, mais le président de la Commission l’estime nécessaire pour convaincre les Russes de prendre les Européens au sérieux lorsque ceux-ci se disent résolus à défendre leurs valeurs.

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Un Jaguar français en opération au-dessus de l’Adriatique

Lorsqu’il est devenu président de la Commission européenne, en 1984, Jacques Delors a voulu donner à l’Europe un objectif prioritaire qui rassemblerait les Etats membres autour d’un grand dessein. Il a donc testé auprès de ses interlocuteurs plusieurs propositions, parmi lesquelles la définition d’une politique de défense commune, autrement dit le retour à la grande idée de la Communauté européenne de défense, enterrée trente ans plus tôt par un vote du Parlement français. Cette proposition ne faisant pas l’unanimité, non plus que celle d’une monnaie commune ou celle d’une vaste réforme institutionnelle, c’est en définitive le projet d’un grand marché, à l’horizon 1992, qui sera retenu et mis en œuvre. Mais le rêve d’une armée européenne, qui consacrerait l’union politique de l’Europe en la dotant d’une force militaire, n’a jamais été abandonné par les Européens.

Le nouveau président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, vient ainsi de le relancer, à la surprise générale, en affirmant le 8 mars, dans un entretien à l’hebdomadaire allemand Welt am Sonntag, que la mise en place d’une armée européenne renforcerait le poids de l’Union européenne et ferait en particulier comprendre aux Russes que les Européens sont sérieux lorsqu’ils refusent de se laisser intimider par les agressions extérieures. « Munie de sa propre armée, l’Europe pourrait réagir avec plus de crédibilité à toute menace visant la paix dans un Etat membre ou un pays voisin », a-t-il déclaré, avant d’ajouter : « Il ne s’agit pas de créer une armée européenne pour la déployer tout de suite, mais cela permettrait d’envoyer un message clair à la Russie : nous sommes prêts à défendre nos valeurs européennes ».

Approbation en Allemagne

Inspirée clairement par la crise en Ukraine et par le comportement de Moscou à l’égard de son grand voisin, la proposition de Jean-Claude Juncker ne fera sans doute pas plus l’unanimité au sein de l’Union européenne que celle de Jacques Delors en 1984. Il existe trop de divergences entre les Etats membres pour que la création d’une armée européenne soit inscrite prochainement à l’agenda européen. Pourtant les premières réactions suscitées par la déclaration du président de la Commission sont positives. La ministre allemande de la défense, Ursula van der Leyen, s’est en effet dite favorable à cette idée. « En tant qu’Européens notre avenir passera par une armée européenne », a-t-elle lancé, tout en précisant qu’une telle évolution n’était pas envisageable « à court terme ». Le président de la commission des affaires étrangères du Bundestag, Norbert Röttgen, ancien ministre du gouvernement Merkel, a également estimé que « le temps est venu » d’avancer dans cette voie.

Le principe même d’une Europe de la défense figure dans les traités. Il a été réaffirmé avec force par le traité de Lisbonne, qui a établi notamment une clause de défense collective, créé une Agence européenne de défense et rendu possible une « coopération structurée permanente » entre les Etats désireux de mettre en commun leurs outils de défense. Le Conseil européen a consacré sa session de décembre 2013 à un débat sur la défense européenne. Les recommandations issues de ces délibérations vont faire l’objet d’un nouvel examen en juin 2015. La question est donc toujours à l’ordre du jour, même si tous les Etats ne montrent pas le même empressement. Les Britanniques, en particulier, qui avaient contribué, à l’époque de Tony Blair, à la relance de l’idée en acceptant, au sommet de Saint-Malo en 1998, de transférer à l’Union « une capacité autonome d’action appuyée sur des forces militaires crédibles », sont désormais beaucoup plus réticents.

« En pleine complémentarité avec l’OTAN »

Le document adopté par le Conseil européen en décembre 2013 propose de donner « une nouvelle impulsion » à l’Europe de la défense, qu’il souhaite plus « crédible » et plus « efficace ». Il lui assigne pour mission, « en pleine complémentarité avec l’OTAN », de concourir à la paix et à la stabilité, à la fois dans le voisinage de l’Europe et dans le monde en général. Trois axes sont indiqués. Le premier est celui de l’accroissement de la visibilité et de l’impact de la politique de sécurité et de défense commune (PSDC) par le développement des opérations de gestion de crise (seize sont en cours, dont douze civiles et quatre militaires), l’amélioration des capacités de réaction rapide, l’implication dans des domaines tels que la cyberdéfense, la sécurité maritime, la lutte contre le terrorisme, la sécurité énergétique. Le deuxième axe est celui de l’augmentation des capacités militaires, notamment par la mutualisation, les économies d’échelle, l’interopérabilité. Le troisième axe est celui de l’industrie de défense, qui passe par la mise en place d’une base industrielle et technologique de défense européenne « plus intégrée, plus innovante, plus compétitive ».

Par sa déclaration en faveur d’une armée européenne, Jean-Claude Juncker a voulu, dit-il, redorer « l’image de l’Europe », une image qui a, selon lui, « souffert de façon dramatique » et qui pourrait retrouver un peu de son aura en se dotant des moyens de la puissance face à la Russie. Dans son programme de candidat à la présidence de la Commission, l’ancien premier ministre luxembourgeois souhaitait « une Europe plus forte » dans le domaine de la politique étrangère et en particulier « sur les questions de sécurité et de défense ». L’Union est un « soft power », disait-il, mais « même les plus grandes puissances pacifiques ne peuvent pas faire l’impasse sur quelques capacités de défense intégrées ». Avant que les Européens ne parviennent à s’unir pour réagir d’une seule voix aux crises internationales « il y a encore un long chemin à parcourir », reconnaît-il. Raison de plus pour accélérer le pas au moment où le monde s’embrase aux frontières de l’Europe.