L’Arménie en crise

La Parlement arménien a refusé de nommer premier ministre, mardi 1er
mai, le chef de l’opposition, Nikol Pachinian, pourtant seul candidat en lice. Un nouveau vote aura lieu le 8 mai. Un accord semble avoir été trouvé pour mettre fin à la crise politique. Le premier ministre sortant, Serge Sarkissian, ancien président de 2008 à 2018, avait remis sa démission au bout de quelques jours sous la pression de dizaines de milliers de manifestants. La Russie, dont l’Arménie est proche, suit avec attention les événements. Les contestataires n’entendent pas renoncer à la « révolution de velours » que propose Nikol Pachinian. Cet article est la version longue d’une chronique publiée dans l’hebdomadaire Réforme

AFP
Manifestation à Erivan en avril

Les pays de l’ancien empire soviétique, devenus indépendants, se partagent entre ceux qui tentent de résister aux pressions, voire aux agressions, de leur grand voisin russe et ceux qui acceptent, de bon ou de mauvais gré, de se soumettre à sa tutelle. L’Arménie appartient à la seconde catégorie. Elle fait partie, sur le plan militaire, de l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC) qui réunit les amis de Moscou et, sur le plan économique, de l’Union eurasiatique, censée faire pièce à l’Union européenne.

Avec la Biélorussie et le Kazakhstan, elle est la plus fidèle alliée du Kremlin. Loin des actes d’insoumission de la Géorgie et de l’Ukraine, les deux Etats de la région les plus rebelles, promoteurs des « révolutions de couleur » de 2003-2004, elle a choisi de jouer le jeu de la Russie, dont elle est largement dépendante, notamment en termes commerciaux.

Un tour de passe-passe

L’homme qui incarne cette politique d’amitié avec Moscou est Serge Sarkissian, qui a présidé le pays de 2008 à 2018 et tenté de rester aux commandes comme premier ministre, faute de pouvoir briguer légalement un troisième mandat. Entre temps, une révision constitutionnelle a accru les pouvoirs du premier ministre. La manœuvre ressemble à celle de Vladimir Poutine en 2008 quand, pour les mêmes raisons, le chef du Kremlin a échangé sa place avec celle de son premier ministre, Dmitri Medvedev.

Mais le peuple arménien a refusé ce tour de passe-passe. Des dizaines de milliers de manifestants ont défilé dans les rues d’Erevan pour exiger sa démission. Serge Sarkissian a cédé. Nommé le 17 avril, il a renoncé le 23. Les protestataires ont gagné. « Nous sommes les maîtres de notre pays », ont-ils crié. Entre temps Vladimir Poutine avait adressé ses chaleureuses félicitations à l’éphémère premier ministre.

Chômage et corruption

Ce n’est pas seulement l’ami de Moscou que les manifestants ont sanctionné mais aussi l’autocrate soupçonné de vouloir confisquer le pouvoir à son seul profit et le dirigeant tenu pour responsable de l’échec économique du pays, dont le taux de chômage frôle les 19%. Les jeunes en sont les premières victimes, avec un taux deux fois plus élevé que dans le reste de la population.

Selon un récent rapport de la Coface (Compagnie française d’assurance pour le commerce), il s’ajoute à la « corruption généralisée » et aux « inégalités régionales » pour inciter au « changement social ». Ce changement, c’est le chef de file de l’opposition, le député Nikol Pachinian, un ancien journaliste de 42 ans, brillant orateur et activiste apprécié de la jeunesse, qui s’en fait le porte-parole.

Il a l’habitude des manifestations. En 2010, il a été condamné à sept ans de prison pour sa participation aux violentes échauffourées qui ont accompagné la première élection de Serge Sarkissian en 2008, provoquant la mort de dix personnes. Il a été amnistié en 2011. Il est devenu la principale figure de la contestation contre le président sortant. « Le pouvoir est passé entre les mains du peuple », a-t-il proclamé.

Une « révolution de velours »

Pour éviter d’envenimer les relations avec Vladimir Poutine, il s’abstient d’invoquer les « révolutions de couleur », perçues par Moscou comme des manipulations de Washington et de Bruxelles. Il préfère en appeler à une « révolution de velours », comme celle qu’a connue la Tchécoslovaquie en 1989, une révolution non-violente et aussi consensuelle que possible.

Nikol Pachinian s’est dit candidat au poste de premier ministre. « Notre révolution ne peut pas s’arrêter en chemin », a-t-il déclaré. Pour être désigné, il lui faudra trouver une majorité qui le soutienne, soit dans le Parlement actuel, soit dans le Parlement à venir qui pourrait sortir d’élections législatives anticipées, que beaucoup appellent de leurs vœux. C’est à cette condition que sa « révolution de velours » ira, comme il l’assure, « jusqu’à la victoire finale ».

La Russie n’a pas pris parti officiellement mais elle a demandé le respect des élections de 2017, qui ont donné la majorité au parti du président sortant. Le Parlement n’a pas voulu se déjuger. Il a refusé, mardi 1er mai, de nommer Nikol Pachinian premier ministre. Prochain vote : le 8 mai. Un accord semble se dessiner entre les partis pour que le chef de l’opposition soit enfin désigné.