L’Outre-mer au 21ème siècle

La France compte encore de nombreux vestiges de son empire colonial, aujourd’hui départements ou collectivités d’Outre-mer. Ces territoires sont devenus indispensables au rayonnement de la France mais pourtant les investissements y sont insuffisants. On peut donc s’interroger sur l’avenir de ces territoires.

Introduction

Nous ne reviendrons pas ici sur l’aspect historique de l’Outre-mer français, tant cette histoire
est particulièrement dense et très différente selon les territoires. Contentons-nous de rappeler que
ces territoires sont les ultimes vestiges de l’empire colonial français, lequel fut extrêmement vaste.
Ces confettis d’empire sont répartis dans les trois grands océans et permettent – nous le verrons – à
la France de rayonner au niveau mondial. On dénombre cinq DROM, avec cependant des
organisations administratives différentes ; la Guadeloupe, la Martinique et la Guyane bordées par
l’Océan Atlantique ainsi que la Réunion et Mayotte dans l’Océan Indien. Notons que pour Mayotte,
sa départementalisation par la France fait débat et que les Nations Unies considèrent la domination
française sur l’île comme illégale et réclament la restitution à l’Union des Comores. La France
compte aussi des Collectivités d’Outre-Mer (COM) ; St Pierre et Miquelon, St Martin et St
Barthélémy dans l’Atlantique Nord ; Wallis et Futuna, la Nouvelle Calédonie et la Polynésie dans le
Pacifique ; ainsi que les Terres Australes et Antarctiques Françaises (TAAF) dans l’Océan Indien.

Des atouts considérables

Il faut bien avoir en tête que la France n’a pas conservé ces territoires par charité ou pour le
bien-être des populations locales mais bien parce qu’elle y trouve son intérêt. En effet, ils regorgent
de richesses, hydrocarbures, nickel, or, bois et autres. Sans oublier les ressources halieutiques, de
plus en plus importantes dans un monde où la population augmente et où la production de viande
devient de plus en plus problématique. Ils ont aussi un apport culturel important avec des pratiques
classées au patrimoine mondial de l’Unesco (Gwo Ka en Guadeloupe et Maloya à la Réunion). Ils
ont vu naître de grands penseurs et écrivains comme Aimé Césaire ou Maryse Condé ainsi que des
dirigeants politiques à l’image de Félix Éboué. Ils sont aussi fournisseurs de champions dans de
nombreux sports comme le judo, le football, le basket-ball, l’escrime ou encore l’athlétisme. Ces
territoires sont aussi importants du point de vue de la production agricole ou pour l’activité
touristique. Mais c’est surtout d’un point de vue géostratégique qu’ils sont indispensables.
L’Outre-mer permet à la France de détenir la deuxième plus grande Zone Économique Exclusive
(ZEE) au monde, derrière les États-Unis. En effet, 96% de la ZEE française se trouve en Outre-mer.
47 % pour la seule Polynésie. C’est un atout considérable car cela signifie que la France est la seule
à pouvoir y exploiter les ressources. Cela permet aussi à la France de contrôler certains espaces
maritimes, comme le Canal du Mozambique. En effet, avec Mayotte et les îles éparses, c’est
l’ensemble du Canal, du Nord au Sud, qui est sous domination française. Il se trouve que ce passage
est primordial pour le trafic maritime mondial.
De plus, les territoires d’Outre-Mer constituent un atout géostratégique majeur. Il permet à la France
d’avoir une capacité de projection militaire exceptionnelle. D’ailleurs, plus de 7000 militaires
français stationnent en permanence dans ces différents territoires. Les navires de guerres peuvent y
faire escale et les DROM-COM peuvent servir de bases arrières pour des opérations militaires. Ils
servent aussi de relais de l’espionnage, comme avec le centre d’écoute qui se trouve sur Petite Terre
à Mayotte et qui permet à la France de capter les conversations téléphonique d’une bonne partie de
l’Afrique et de la Péninsule Arabique. Ils peuvent en outre servir de camp d’entraînement en
conditions extrêmes à l’image des stages commandos organisés dans la forêt guyanaise,
Enfin, c’est en Outre-mer, à Kourou (Guyane) que se trouve le seul site de lancement européen. Très
proche de l’Équateur et à l’abri des cyclones et autres catastrophes naturelles, le Centre Spatial
Guyanais offre une position idéale pour le lancement de fusée et a même accueillis des lanceurs
russes. Après une période difficile de 2022 à 2025, avec moins de lancements que ses concurrents,
l’Agence Spatiale Européenne (ESA) prend un nouveau départ en 2026 avec le lancement réussit du
premier vol à quatre propulseurs d’Ariane 6 le 12 février ainsi que la réutilisation du pas de tir
Soyouz qui s’apprête à accueillir des mini-lanceurs.

Des contraintes importantes

Malgré ces nombreux atouts, les territoires ultramarins font face à des contraintes
importantes et se sentent abandonnés. Si on regarde le taux de pauvreté, c’est sans appel, les cinq
départements les plus pauvres de France sont ceux d’Outre-Mer. Alors que la moyenne française est
de 14%, on atteint 34 et 36% en Guadeloupe et à la Réunion, 44% en Guyane et même 77% à
Mayotte (chiffres de l’INSEE). De même avec le PIB/habitant, largement inférieur à la moyenne
nationale (29200 euros), il n’est que de 22427 euros en Guadeloupe, 14879 en Guyane et 9251 à
Mayotte. Les écarts de développement sont considérables et peinent à être comblés. Le taux de
chômage est, lui aussi, inquiétant. Alors qu’on compte 7,3% de chômeurs au niveau national, on
monte à 17,7% à la Réunion, 18,3% en Guadeloupe et même 34% à Mayotte. C’est bien plus que les
départements de l’hexagone les plus touchés comme l’Hérault (10%) ou la Seine-Saint-Denis
(10,2%). En conséquences, la pauvreté est bien visible dans ces territoires, avec la présence
persistante de bidonvilles, notamment en Guyane et à Mayotte.

Le retard de développement peine à être rattrapé faute d’investissements massifs de la part de l’État.
Si on regarde la Dotation Globale de Fonctionnement, elle est particulièrement faible en Guyane et
à Mayotte, les deux départements les plus pauvres de France. La DGF par habitant y est trois à
quatre fois inférieure à celle de la Lozère par exemple, et bien en deçà de départements comme le
Cantal ou la Creuse qui n’ont pourtant pas autant de besoins. De ce fait, les infrastructures sont
insuffisantes, sous-calibrées et mal entretenues. Les routes notamment, sont dans un état déplorable
et présentent une réelle menace pour la sécurité des usagers. Les piliers du pont de la Gabarre en
Guadeloupe, comme celui du Larivot en Guyane, présentent d’importantes fissures. Le bâti scolaire
est largement insuffisant à Mayotte et en Guyane et vétuste en Guadeloupe et en Martinique. Dans
le domaine de la santé, le constat n’est pas meilleur et se soigner en Outre-mer relève parfois du
parcours du combattant. Pour revenir à l’éducation, le taux de réussite au baccalauréat est plus faible
en Outre-mer. Alors que la moyenne française est de 93,7%, le taux de réussite n’est que de 84% en
Guyane, 82% à Wallis et Futuna, 81,1% en Nouvelle-Calédonie et seulement 77% à Mayotte. Des
résultats particulièrement inquiétant qui sont, entre autres causes, le résultat d’un manque
d’équipements et de difficultés de recrutement.

Enfin, avec une pauvreté aussi élevée et une école en difficulté, il n’est pas surprenant que les
chiffres de la délinquance soient préoccupants. C’est plus particulièrement le nombre d’homicide qui
inquiète. En effet, les trois départements les plus touchés en France sont dans l’ordre : la Guyane, la
Guadeloupe et la Martinique. Ces trois territoires ultramarins sont loin devant les deux
départements de Corse et les Bouches du Rhône. Dans ce dernier, le taux d’homicide pour 100,000
habitants est de 2,7 alors qu’il culmine à 11,2 en Guyane (source Ministère de l’Intérieur).

Enfin, ces territoires font aussi face à de nombreux problèmes environnementaux. L’érosion est
particulièrement importante dans l’ensemble des territoires ultramarins, comme par exemple en
Guadeloupe où 32% des côtes basses (sable, galets) sont concernées par le recul du trait de côte ou
encore en Guyane avec la commune d’Awala-Yalimapo qui a perdu 10 mètres de plage en seulement
5 ans. Mais l’érosion, aussi problématique soit-elle, n’est pas le seul fléau qui pèse sur les Outremers.
Un autre phénomène s’accentue ces 15 dernières années, l’échouement des sargasses sur les
plages des Antilles. A St-Martin, en Guadeloupe et en Martinique, ces algues brunes qui émettent un
gaz toxique lors de leur décomposition, mettent à mal les activités économiques (pêche, tourisme)
mais aussi la santé des habitants.

Quelles perspectives ?

Face à tant de problèmes non résolus, un important sentiment d’abandon se développe dans
l’ensemble des territoires ultramarins et on assiste régulièrement à des mouvements sociaux
d’ampleur. Ainsi, la Guadeloupe en 2009 et 2021, la Guyane en 2017, Mayotte en 2018 et 2024 ou
encore la Martinique en 2024, connaissent une mobilisation importante de la population qui bloque
les principaux axes routiers et exige une amélioration du niveau de vie. Les réponses sont rarement
au rendez-vous et ces territoires demeurent des poudrières sociales. Les élus des départements
d’Outre-Mer lancent d’ailleurs l’appel de Fort de France le 17 mai 2022, lequel exige une égalité des
droits et la reconnaissance des spécificités de chaque territoire.
Par conséquent une forte aspiration à davantage d’autonomie se fait ressentir dans l’ensemble des
territoires ultramarins, Déjà, en 2000, Jacques Chirac s’engageait à ce que « Chaque collectivité
d’Outre-mer doit pouvoir désormais, si elle le souhaite, évoluer vers un statut différencié, en
quelque sorte un statut sur mesure ». Depuis, la Guyane a élu deux députés favorables à
l’autonomie du territoire (Jean-Victor Castor et Davy Rimane) et en Polynésie les indépendantistes
ont remporté les élections territoriales en 2023. Les représentants politiques des territoires
ultramarins ainsi que la société civile poussent donc vers davantage d’autonomie, voir vers une
émancipation totale.
De plus, il est nécessaire de rappeler que la présence française sur certains de ces territoires est
contestée. Depuis 1976, l’Assemblée générale de l’ONU condamne régulièrement l’occupation
française de Mayotte et demande la restitution de l’île aux Comores. La question reste sensible
malgré la départementalisation par la France de Mayotte en 2011. L’ONU place aussi deux COM, la
Polynésie et la Nouvelle-Calédonie (Kanaky) sur la liste des territoires non-autonomes et en
demande l’indépendance. Enfin, dans l’Océan Indien, bon nombre des îles qui composent les TAAF
sont revendiquées par d’autres pays. Tromelin est revendiquée par l’île Maurice alors que
Glorieuses, Juan de Nova, Europa et Basas da India le sont par Madagascar. Bien que la France se
soit engagée à cogérer Tromelin avec Maurice en 2010, elle n’a depuis fait aucun pas en ce sens.
Ces nombreux différends fragilisent la crédibilité de la France sur la scène internationale, Paris peut
difficilement apparaître légitime à commenter la situation de la Crimée (annexée par la Russie en
2014) ou la volonté chinoise de reprendre Taïwan.

Conclusion

On peut donc conclure que l’Outre-mer français possède bien des atouts, avec de
nombreuses ressources et avantages pour la puissance française et que ces territoires seront
certainement décisifs à l’avenir. Cependant la France ne peut faire l’impasse sur les nombreux
problèmes que traversent les territoires d’outre-mer, qu’ils soient économiques, sociaux ou
environnementaux et les investissements doivent être massifs si on veut arriver à une égalité réelle
entre les Ultramarins et les habitants de la France hexagonale. Tant que ce ne sera pas le cas, les
protestations et autres blocages, tout comme l’aspiration à davantage d’autonomie, seront
grandissants. La France doit aussi clarifier sa position vis à vis du droit international sur certains
territoires si elle veut rester audible au reste du monde.