L’UE est-elle condamnée à disparaître ?

Le débat organisé par la Maison Heinrich-Heine, jeudi 22 février, en collaboration avec le site Boulevard-Extérieur, autour du livre d’Ivan Krastev, Le Destin de l’Europe (éd. Premier Parallèle), était dédié à la mémoire de Daniel Vernet, président-fondateur de Boulevard-Extérieur, décédé une semaine plus tôt, le 15 février, à l’âge de 72 ans. Christiane Deussen, directrice de la Maison Heinrich-Heine, a salué en Daniel Vernet « un très grand journaliste » et « un ami fidèle ». Les participants au débat, Ivan Krastev, président du Centre for liberal strategies de Sofia, et Thierry Chopin, directeur des études de la Fondation Robert-Schuman, ainsi que le modérateur, David Capitant, président de l’Université franco-allemande, se sont associés à l’hommage rendu à celui qui fut un observateur pénétrant de la vie internationale et notamment de la relation franco-allemande. Daniel Vernet devait être l’un des intervenants de cette table ronde.

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Que va devenir l’Union européenne ?

Le livre d’Ivan Krastev a pour titre original, en anglais, Après l’Europe. En allemand, il s’intitule Crépuscule de l’Europe. La version française, Le Destin de l’Europe, est plus neutre. Elle ne dit rien du pessimisme de l’auteur et de l’alerte qu’il entend donner sur l’avenir de l’Union européenne. Celle-ci, affirme-t-il, est menacée de « désintégration » et elle ne s’en rend pas compte parce que, plutôt que de « rendre l’intégration irréversible », elle a préféré « rendre la désintégration impensable ». « Nous disposons de nombreuses théories de l’intégration européenne, dit-il, citant le politologue Jan Zielonka, mais pratiquement aucune de la désintégration européenne ».

Ivan Krastev : un moment de désintégration ?

A la différence de l’Europe centrale et orientale, explique-t-il, l’Europe occidentale ne sait pas que les entités politiques sont fragiles. En revanche, les peuples qui ont été marqués par l’effondrement de l’empire austro-hongrois au début du XXème siècle comme ceux qui ont vécu l’écroulement de l’empire soviétique à la fin du même siècle savent, par expérience, que « les mondes politiques et culturels fabriqués de toutes pièces par les hommes » peuvent disparaître « fort rapidement ». D’où le sous-titre du livre : Une sensation de déjà vu.

La fin de ces régimes, explique l’auteur, est à la fois « une issue naturelle, dont la cause doit être trouvée dans des déficiences structurelles, et l’équivalent d’un accident de la circulation ». L’Europe est-elle donc, comme l’écrit Le Monde dans sa présentation du livre d’Ivan Krastev, « en route vers l’abîme » ? Ou, pour reprendre une question posée par l’auteur : « Vivons-nous aujourd’hui, en Europe, un « moment de désintégration » similaire ? ». Le risque existe, répond-il, bien que l’Europe soit depuis quelques années « intégrée comme elle ne l’a jamais été auparavant ». De ce risque témoignent quatre crises récentes, dont chacune a mis en question les bases même de l’Union européenne.

Une succession de crises

Il y eut d’abord la crise de l’euro, qui a accentué les fractures de l’Union européenne et mis fin aux espoirs de rapprochement entre les pays riches et les pays pauvres. Il y eut ensuite le conflit ukrainien, qui a montré que la guerre pouvait revenir en Europe et qu’elle n’était pas réservée au reste du monde. Il y eut aussi le Brexit, qui a consacré le départ de « la plus vieille démocratie d’Europe » en montrant que « des choses impensables hier ne le sont plus du tout aujourd’hui ». Il y eut enfin la crise des réfugiés, dont l’importance pour les Européens est comparable, selon l’auteur, à celle des attentats du 11 septembre pour les Américains. L’Europe a cru au triomphe du libéralisme, théorisé par Francis Fukuyama, mais le paysage a profondément changé, balayant toutes les certitudes. « Devrions-nous nous inquiéter de la fragilité de l’Europe ou faudrait-il, au contraire, être impressionnés par sa capacité de résilience ? » demande, en conclusion, Ivan Krastev. La réponse reste ouverte.

Thierry Chopin : trois scénarios pour demain

Thierry Chopin rappelle la contribution des intellectuels d’Europe centrale et orientale à la réflexion européenne, de Patocka à Havel, de Kundera à Michnik. Pour lui, le travail du Bulgare Ivan Krastev s’inscrit dans cette tradition qui est celle « d’un regard critique sur la modernité européenne dans une perspective démocratique ». Il souligne le sentiment partagé par les peuples de cette partie de l’Europe de la fragilité des constructions politiques. « On peut se coucher un soir et se réveiller le lendemain dans un pays qui n’existe plus », disait, en substance, Milan Kundera dans son essai sur « Un Occident kidnappé ». Thierry Chopin juge pertinente la comparaison entre la dislocation de l’empire des Habsbourg au lendemain de la première guerre mondiale et les menaces qui pèsent sur l’Union européenne, mais il en montre aussi les limites en notant que celle-ci n’est pas un empire.

« Oui, dit-il, il ne faut pas écarter le scénario d’une désintégration, car aucun système politique n’est irréversible ». Le Brexit en est la preuve, même si paradoxalement il a plutôt uni les Européens qu’il ne les a divisés et si, selon les enquêtes d’opinion, leur sentiment d’appartenance s’est plutôt renforcé depuis le vote des Britanniques. Il est vrai que les crises qu’a subies l’Union européenne ont créé des fractures non seulement entre les Etats mais aussi entre les peuples. Toutefois, face à ces difficultés, face à la pression qui s’exerce sur les relations entre les Européens, trois options sont possibles pour l’UE.

La première est celle d’un retour à l’Europe d’avant, autrement dit d’avant la construction européenne. C’est le scénario du repli national (monnaie, frontières). Il n’apporterait aucune réponse, explique Thierry Chopin, aux problèmes transnationaux qui se posent à l’Europe, notamment en matière d’immigration. Il serait en outre, selon lui, « extrêmement dangereux » en favorisant le développement des nationalismes. La deuxième option est celle du statu quo, même légèrement amélioré. A long terme, estime l’orateur, elle ne serait pas viable, en particulier parce que l’Union européenne n’est pas armée pour prendre les décisions rapides qu’exigent les situations de crise.

Une Europe souveraine

Reste la troisième option, qui a les préférences de Thierry Chopin, celle d’un « renouvellement du projet européen », qui passe par une réforme des institutions européennes. « Les crises à répétition, dit-il, ont révélé les faiblesses de la gouvernance européenne », à laquelle il faut rendre les deux qualités qui lui manquent : l’efficacité, c’est-à-dire la capacité de décider dans le contexte de situations exceptionnelles, et la légitimité, que « l’addition de vingt-sept légitimités nationales » au sein du Conseil européen ne permet pas d’assurer. Le renouvellement passe aussi, selon lui, par une réflexion sur « les biens communs » et les « objectifs collectifs » qui peuvent rassembler les Européens. « Quelles questions faut-il prendre au sérieux ? », demande-t-il. L’une de ces questions est celle des frontières, dont l’Europe doit garantir la sécurité pour faire vivre ce qu’Emmanuel Macron appelle une « Europe souveraine ».