L’Ukraine entre crise sanitaire et crise politique

Il y a un an, le 20 mai 2019, un acteur de télévision de 41 ans, Volodymyr Zelensky, héros d’une série télévisée dans laquelle il incarnait un professeur d’histoire devenu président de la République, transformait la fiction en réalité en accédant à la fonction suprême. Douze mois plus tard, alors que le conflit du Donbass est toujours actif et que la situation économique reste difficile, le successeur de Petro Porochenko doit affronter la crise du coronavirus (854 morts à la date du 10 juin). Il doit aussi faire face à une crise politique provoquée par le départ de son premier ministre et par le retour au premier plan de l’ancien président géorgien, devenu ukrainien, Mikheil Saakachvili.

Vasyl Holoborodko /SERGEI SUPINSKY / AFP
Volodymyr Zelinsky et Mikheïl Sakaachvili

Le président Zelensky, élu il y a maintenant un an – sans autre expérience politique que d’avoir joué dans une série à succès le rôle d’un enseignant devenu président de l’Ukraine –, a traversé un début de mandat houleux. Ayant pris la présidence à la suite de Petro Porochenko, il aura dû gérer le conflit toujours actif dans le Donbass, ce qui passe par une négociation avec la Russie – tâche ardue s’il en est, même avec le soutien de la France et de l’Allemagne dans le cadre du « format Normandie ». Tout cela sur fond de procédure de destitution du président Trump à laquelle Zelensky est mêlé malgré lui.
Dans le même temps, il doit gérer une situation économique complexe, largement dépendante du soutien financier du FMI, lui-même corrélé à l’avancement des réformes que l’Ukraine doit poursuivre dans des secteurs aussi importants que la santé ainsi qu’à l’atteinte des objectifs fixés en matière d’indépendance de la justice et de lutte contre la corruption. Or mener ces réformes nécessite de combattre la corruption qui persiste dans le pays.
Pour accomplir cette tâche, Zelensky s’est appuyé, au cours des premiers mois de son mandat, sur une large majorité à la Rada (le parlement ukrainien) et sur son premier ministre Oleksiy Honcharuk. Mais ce dernier a présenté sa démission en janvier après la diffusion de propos désobligeants qu’il avait tenus à l’encontre du président. Zelensky a dû rapidement lui trouver un remplaçant, alors que la Covid explosait et que le gouvernement avait bien du mal à faire face, au point de parfois largement déléguer sa gestion aux oligarques de certaines régions sans pour autant endiguer la pandémie (25 964 contaminations et 762 morts au 4 juin) malgré le confinement qui arrive bientôt à son terme.
Ainsi s’ajoutait à la délicate gestion de la crise du Covid celle d’une crise politique – et cela, dans un contexte marqué par la réapparition de l’ancien président géorgien Saakachvili dans la vie politique ukrainienne et à quelques mois des élections municipales, enjeu majeur pour Volodymyr Zelensky et pour son jeune parti « Serviteur du peuple ».

Un nouveau premier ministre

En mars dernier, le président ukrainien s’est retrouvé dans l’obligation de trouver un nouveau premier ministre tout en protégeant l’image de sérieux de son gouvernement. Il déclara alors que, bien que le gouvernement connu jusqu’alors avait fait de son mieux, l’Ukraine avait désormais besoin d’un gouvernement « capable de faire l’impossible ». Dans le même mouvement, il proposait la candidature de Denys Chmygal, le présentant comme l’homme capable de l’impossible, en dépit de son manque de notoriété dans la sphère politique nationale.
Le président avait promis à la Rada un gouvernement plus professionnel que le précédent ; Chmygal disposait d’une expérience administrative, certes légère (depuis août 2019), mais réelle, en tant que gouverneur de la région d’Ivano-Frankivsk où il s’était bâti une réputation de dirigeant favorisant les affaires et l’économie. Cette caractéristique représentait un atout dans la mesure où les priorités qui lui ont été fixées étaient de veiller à la stabilité macro-économique du pays et de développer les investissements étrangers directs tout en entretenant une relation de proximité avec le FMI. Les déclarations du nouveau premier ministre indiquant que son gouvernement poursuivrait une politique budgétaire prudente et coopérerait de façon constructive avec le FMI visent à rassurer les députés et la population ukrainienne au même titre que les partenaires étrangers ; mais si la vision et la réputation de ce polytechnicien originaire de Lviv réconfortent, son parcours professionnel peut néanmoins inquiéter.

L’ombre des oligarques

Denys Chmygal est connu pour avoir enchaîné, au fil de sa carrière, un grand nombre de postes pour des durées de facto très courtes, ce qui dans le contexte gouvernemental ukrainien actuel n’est pas gage de sérénité. En outre, de 2017 à 2019, il a occupé un poste de cadre chez DTEK, une holding énergétique détenue par Rinat Akhmetov. Ce célèbre oligarque détient plusieurs chaînes de télévision qui ont gratifié le gouvernement d’une couverture médiatique positive en ce début d’année pourtant tumultueux. Par ailleurs, Akhmetov est un rival d’Ihor Kolomoisky, ancien propriétaire de PrivatBank une banque nationalisée contre son gré en 2016 qu’il a tenté de récupérer par tous les moyens possibles. L’empreinte de Kolomoisky est si forte que la loi demandée par le FMI relative au système bancaire, qui rend impossible le retour des banques nationalisées à leurs anciens propriétaires, est connue sous le nom de « loi Kolomoisky ».
Mais Kolomoisky est également propriétaire de plusieurs médias dont celui qui diffusait la série ayant rendu célèbre le président alors candidat. La personnalité sulfureuse de Kolomoisky avait semé le doute quant aux liens entretenus par le président avec la sphère oligarchique, soupçon renforcé par la nomination, certes de courte durée, d’Andriy Bohdan, ancien avocat du même Kolomoisky, à la tête de l’administration présidentielle.

La résurrection de Saakachvili

Autre sujet d’étonnement ou d’inquiétude : la nomination de l’ancien président de la Géorgie Mikheil Saakachvili (2004-2013) au poste de président du comité exécutif du Conseil national des réformes.
Initialement présenté pour devenir vice-premier ministre en charge des réformes au sein du gouvernement de Chmygal, Saakachvili n’avait pu réunir les 226 suffrages de parlementaires nécessaires à l’obtention d’un siège dans l’exécutif. Ironie de l’histoire, le Conseil national des réformes a été créé par le président Petro Porochenko, avec qui Saakachvili a eu une relation tourmentée. En effet, le président Porochenko avait donné la nationalité ukrainienne à Saakachvili en 2015 avant de le nommer gouverneur d’Odessa. Mais la lune de miel fut de courte durée : Saakachvili a démissionné en novembre 2016, annonçant ne pas avoir pu endiguer la corruption dans sa région par manque de soutien de Kiev, et se proclamant du même coup figure de proue de la lutte anticorruption. Il devenait par là même un opposant très actif au président en place, opposant dont les actions confinaient parfois à la farce.
Que Saakachvili déclare que sa nomination montre que Zelensky est prêt à prendre des mesures extraordinaires ne rassurera pas forcément ceux qui se souviennent du camp dressé devant la Rada par le nouveau membre Conseil national des réformes, avant qu’il ne soit déchu de sa nationalité ukrainienne, brièvement arrêté, expulsé une première fois, puis une seconde après être entré à nouveau en Ukraine. Le président Zelensky avait rendu sa nationalité ukrainienne à Saakachvili en 2019, ce qui laissait présager un retour sur la scène officielle de l’ancien président géorgien.
Saakachvili reste un personnage haut en couleur. L’impossibilité de réunir les soutiens nécessaires à la Rada pour intégrer l’exécutif illustre la prudence avec laquelle les députés ont observé son retour au gouvernement, le considérant trop conflictuel et scandaleux. La personne de Saakachvili, particulièrement clivante, pourrait être à l’origine de conflits internes, qui pourront créer des dissensions mais aussi des bruits parasites qui seront autant de distractions éloignant l’exécutif du cœur de l’action devant être menée.
Outre les conflits internes, le retour de Saakachvili aura un impact sur les relations internationales de l’Ukraine. Déjà, la Géorgie a rappelé son ambassadeur, considérant inacceptable la nomination à ce poste de son ancien président condamné par contumace à plusieurs reprises à Tbilissi pour abus de pouvoir et coups et blessures, et se trouvant encore sous le coup d’accusations de détournement de fonds.
Cette nomination pourrait également compliquer la coopération de Kyiv avec d’autres pays occidentaux craignant que l’imprévisibilité et le goût pour l’individualisme de l’ancien président géorgien ne nuisent à la conduite des réformes ukrainiennes.

Des nominations à double tranchant

Le président Zelensky n’a pas réussi à ramener la paix tant espérée dans le Donbass et doit maintenant faire face à la gestion de la pandémie de Covid-19 au lendemain d’une crise politique ayant poussé à un remaniement gouvernemental, le tout alors que sa popularité décroît et que la population n’est pas certaine que l’Ukraine soit engagée dans la bonne voie.
Dans ce contexte, les dernières nominations sont à double tranchant. Elles peuvent donner à l’équipe au pouvoir un nouveau souffle grâce aux qualités prêtées au premier ministre et au côté audacieux, pour ne pas dire frondeur, de Saakachvili, qui pourrait contribuer à pousser les réformes. Cependant, l’Ukraine aura besoin de stabilité pour mener à bien les ambitieux chantiers qui l’attendent et qui devront se dérouler dans un contexte économique rendu probablement encore plus complexe à la suite de la pandémie que le monde entier traverse. Cela suppose que le nouveau premier ministre puisse bénéficier de la longévité nécessaire et qu’il n’engendre pas trop de doutes quant à ses compétences ou ses liens avec des clans oligarchiques.
Outre la stabilité, l’accomplissement des réformes nécessite un travail collaboratif avec les membres de la Rada et avec les différents ministères impliqués, en particulier le puissant ministre de l’Intérieur Arsen Avakov, qui a résisté aux différents remaniements et gouvernements. Il sera intéressant de savoir comment députés et ministres réagiront aux méthodes de Saakachvili qui annonce déjà vouloir « drain the swamp », c’est-à-dire assainir le marais, ce qui n’est pas sans rappeler le slogan d’un candidat à une autre élection devenu aujourd’hui président.
Le recours à Saakachvili peut aussi être vu comme une diversion permettant notamment au gouvernement de gagner du temps. Dans cette hypothèse, l’ancien président géorgien pourrait non seulement occuper partiellement les médias, mais aussi faire office de « querelleur utile », créant des dissensions au sein de divers groupes ouvertement ou potentiellement hostiles au président. Cette hypothèse reste toutefois risquée au vu de la personnalité pour le moins explosive de Saakachvili. On le voit, la situation reste complexe, mais elle promet d’être en tout état de cause intéressante…