L’après-Poutine commence avec l’élection présidentielle de mars

La Commission électorale a enregistré officiellement et sans surprise la candidature de Vladimir Poutine pour un quatrième mandat à la tête de la Russie lors de l’élection présidentielle du 18 mars. Sans surprise aussi, elle a rejeté la candidature de celui qui se veut le principal opposant au chef du Kremlin, Alexeï Navalny. Selon les plus récents sondages 75% des Russes se disent prêts à voter pour Vladimir Poutine. Toutefois les spéculations vont déjà bon train à Moscou sur les conséquences d’une trop grande longévité au pouvoir et sur la succession qui ne manquera pas de s’ouvrir. Cette élection présidentielle, dont l’issue ne fait guère de doute, pourrait marquer le début de l’après-Poutine. Cet article est une version légèrement modifiée d’un texte paru sur le site www.slate.fr

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Vladimir Poutine en 2017

L’élection présidentielle russe n’aura lieu que dans trois mois, en mars 2018, mais déjà les spéculations vont bon train à Moscou sur… 2024. Tout se passe comme si tout le monde enjambait l’échéance la plus proche. Du scrutin de mars, personne n’attend une surprise. Vladimir Poutine a annoncé sa candidature qui ne faisait aucun doute. Son succès est considéré comme acquis. 75% des Russes se disent prêts à voter pour lui.
L’opposant le plus sérieux, celui qui ne pouvait pas empêcher son élection mais qui pouvait au moins la ternir en rognant sur son score, a été éliminé de la course. Alexeï Navalny n’a pas été autorisé à se présenter par la Commission électorale en raison d’une condamnation dans une obscure affaire de corruption.

Une opposition divisée

Il y a bien l’ancienne vedette de télévision et fille de l’ancien maire de Saint-Pétersbourg qui a été le mentor de Poutine dans les années 1990, mais Ksénia Sobtchak aura beaucoup de mal à entrainer derrière elle le petit contingent d’électeurs libéraux et démocrates. Déjà Navalny a appelé ses partisans à boycotter l’élection présidentielle, ce qui veut dire en clair : rester chez vous plutôt que voter pour Ksénia Sobtchak.
Vladimir Poutine a toujours eu la chance d’avoir face à lui une opposition divisée et il a tout fait pour qu’il en soit ainsi. Le seul homme politique russe qui avait une petite chance de rassembler les opposants était Boris Nemtsov. Il a été assassiné en février 2015 sous les murs du Kremlin.
Quand il entamera son quatrième mandat, Poutine sera déjà au pouvoir depuis dix-huit ans, autant que Léonid Brejnev (1964-1982), et la comparaison n’est pas nécessairement flatteuse. La « stagnation » brejnévienne a été le prélude à l’effondrement de l’URSS. Quand il le terminera, en 2024, il aura 71 ans. Que fera-t-il ?
La Constitution lui interdit en principe d’accomplir un troisième mandat consécutif. Après les deux premiers, 2000-2008, — entretemps, le mandat est passé de quatre à six ans —, il a confié la présidence à Dmitri Medvedev et gardé le pouvoir en tant que premier ministre. Il est peu probable qu’il envisage le même jeu de chaises musicales pour l’avenir. L’intérim choisi aurait vite fait de se considérer comme dauphin.
Des ballons d’essai ont déjà été lancés pour permettre à Vladimir Poutine de rester au pouvoir sans contrevenir au principe de la Constitution. Bien sûr, le président pourrait changer la Loi fondamentale. La Douma (le Parlement) est à ses ordres et voterait comme un seul homme pour une présidence à vie. Mais l’ancien colonel du KGB est soucieux des formes. « L’imitation de la démocratie » qui règne en Russie, selon l’expression de la politologue Lilia Shevtsova, exige que les apparences soient sauves. Une solution serait la création d’une espèce de Conseil supérieur de la nation qu’il dirigerait et qui lui donnerait des pouvoirs supérieurs à ceux du président lui-même.

Le « poutinisme » sans Poutine ?

Dans un système autoritaire fondé sur le pouvoir personnel, même si le chef doit composer avec un entourage divisé, il n’existe pas de procédure civilisée pour remplacer le dirigeant suprême. Lui-même est tenté de s’accrocher à son poste pour ne pas risquer la disgrâce et ses féaux ont intérêt à le conserver le plus longtemps possible pour éviter des guerres de succession à l’issue incertaine.
Les spéculations sur ce quatrième – et dernier mandat ? – tournent autour de cette interrogation : faut-il garder Poutine ou préserver le poutinisme ? Vladimir Poutine sait parfaitement que la question s’imposera de plus en plus au fur et à mesure que se rapprochera le moment de la prochaine élection présidentielle, pas celle de demain, celle de 2024. Il a d’ailleurs pris les devants pour empêcher que les bénéficiaires du système n’en viennent un jour à conclure qu’il est un obstacle à la préservation de leurs privilèges.
En 2016, il a créé une garde nationale, forte de 400 000 hommes, regroupant des unités d’élites du ministère de l’intérieur et de la police. Il en confié la direction à Viktor Zolotov, un de ses anciens gardes du corps, responsable de sa sécurité et… compère de judo. Il a plus confiance en lui que dans les ministres de la défense et de l’intérieur ou dans le chef des services secrets.
L’objectif avoué est de se prémunir contre une « révolution de couleur », comme celles qui ont eu lieu en Géorgie ou en Ukraine, qui sont la hantise de Poutine, mais il s’agit aussi, et peut-être surtout, d’une garde prétorienne aux ordres du président.

La disgrâce des anciens compagnons

D’autre part, Vladimir Poutine a fait le ménage au Kremlin. Il a remplacé aux cours des derniers mois ses premiers compagnons par de jeunes « technocrates ». Beaucoup des premiers étaient liés à son ancienne vie à Leningrad, à son entrée au KGB et plus tard à ses fonctions d’adjoint au maire « libéral » de Saint-Pétersbourg, Anatoli Sotchak.
La déchéance peut prendre des formes douces ou brutales. Ainsi Vladimir Iakounine, le tout puissant président de la société des chemins de fer, est devenu l’œil de Moscou à Berlin comme directeur d’un Institut sur le dialogue des civilisations. Ou encore Sergueï Ivanov, responsable de l’administration présidentielle et ancien ministre de la défense,a été prié de s’occuper d’environnement.
En revanche, Alexeï Oulioukaïev, ancien ministre du développement économique, se retrouve derrière les barreaux pour avoir apparemment accepté un pot de vin d’Igor Setchin, le patron de la société pétrolière d’Etat Rosneft. Il a été condamné pour l’exemple, pour montrer que personne n’est à l’abri. Il a plaidé non-coupable et lancé au tribunal après sa condamnation à huit ans de camp : « Le glas peut sonner pour chacun d’entre vous ».

Des technocrates sans état d’âme

Les nouveaux venus aussi sont issus des organes de force, les « siloviki ». Mais ils sont sans état d’âme. Ils n’ont pas de liens personnels avec Vladimir Poutine. Ils lui doivent tout et sont à son service. Ils ne veulent pas s’enrichir, au moins immédiatement. Ils veulent exercer le pouvoir.
Pourquoi faire ? Vladimir Poutine a un seul programme : durer. Il a échoué à moderniser l’économie russe qui reste dépendante de l’exportation des matières premières et en particulier des hydrocarbures. Elle a plus souffert de la baisse des prix du pétrole et donc de l’absence de diversification que des sanctions occidentales. Depuis les années 2000, le niveau de vie des Russes a baissé. Le pouvoir a remplacé le contrat social qui le liait à la société – vous consommez et vous ne vous mêlez pas de politique – par une rhétorique nationaliste qui a trouvé son application en Ukraine et en Syrie. Vladimir Poutine peut se targuer d’avoir redonné à Moscou son statut d’interlocuteur indispensable dans le concert international.

Haro sur les « saakachvili »

Mais au-delà ? Il n’a qu’un seul mot d’ordre : la stabilité. Lors de sa conférence de presse annuelle au cours de laquelle il répond pendant des heures aux interpellations venues autant des quatre coins de la Russie que des journalistes, il a raillé les opposants qui ne rêvent que de provoquer des Maïdan – référence à la place de Kiev où ont eu lieu en 2013-2014 les manifestations qui ont renversé le président Ianoukovitch.
Il a même fait entrer un nouveau nom commun dans le vocabulaire russe : il a dénoncé les « saakachvili » qui fomentent des complots contre les pouvoirs en place. Mikheil Saakachvili est le nom de l’ancien président géorgien qui avait repris du service auprès de Petro Porochenko en Ukraine avant d’en être chassé. Pour Poutine, un « saakachvili » est un trublion, un provocateur, un fauteur de troubles.
Il ne veut pas de saakachvili chez lui et assimile tout opposant à un agent de la subversion. Il compte sur le rejet, encore très vif dans une partie de la population, du chaos des premières années postcommunistes pour convaincre qu’il n’existe pas d’alternative à son pouvoir, sauf le désordre.
Mais plus d’un quart de siècle est passé depuis la chute de l’URSS. Les nouvelles générations n’ont pas la mémoire du traumatisme vécu par leurs pères et mères. Elles sont connectées à la mondialisation et attendent autre chose que la perpétuation du même. Elles prennent conscience, et pas seulement dans les grandes villes, qu’une autre voie est possible et elles s’organisent en conséquence. Jusqu’ici Vladimir Poutine n’a pas montré qu’il avait une réponse à ce défi.