L’avenir de l’UE au cœur des élections hongroises

Les électeurs hongrois sont appelés aux urnes, le 8 avril, pour décider s’ils accordent un troisième mandat consécutif au premier ministre sortant, Viktor Orban, ou s’ils préfèrent mettre un frein au populisme autoritaire et eurosceptique que celui-ci incarne. La campagne a été dominée par le thème de l’immigration et par celui de la défense du christianisme menacé par l’Islam. Les sondages font de Viktor Orban le grand favori du scrutin. Sa victoire accentuerait le clivage qui sépare, en Europe, les pays de l’Ouest de ceux de l’Est et qui rend problématique la relance de l’Union européenne.

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Budapest pendant l’insurrection de 1956

Est-ce le souvenir de l’insurrection de Budapest, qui donna en 1956 le signal de la révolte contre l’URSS, ou la nostalgie d’un empire austro-hongrois plus ou moins mythifié, dont l’effervescence intellectuelle, au tournant du siècle, est perçue rétrospectivement comme annonciatrice de la modernité ? Toujours est-il que la Hongrie jouit en France d’une image flatteuse, rendue exotique par la singularité de sa langue et familière par le charme de sa capitale ou la richesse de sa culture, dont témoignent au XXème siècle, parmi d’autres, le compositeur Bela Bartok, l’écrivain Imre Kertész, prix Nobel de littérature en 2002, ou le photojournaliste Robert Capa. Cette image, le premier ministre Viktor Orban, à la tête du gouvernement depuis 2010 après l’exercice d’un premier mandat de 1998 à 2002, l’a sans doute largement détériorée par son comportement autoritaire et ses critiques répétées à l’égard de l’Union européenne, teintées de populisme et de xénophobie.

Comme en Russie

Trois semaines après celui qui lui sert désormais de modèle, Vladimir Poutine, réélu le 18 mars président de la République de Russie, Viktor Orban sera probablement reconduit dans ses fonctions le 8 avril. Comme en Russie, l’opposition est faible et divisée. Comme en Russie, « l’illibéralisme » commun aux deux dirigeants et dénoncé par l’Union européenne, qui condamne, en Hongrie comme ailleurs, les atteintes à l’Etat de droit, est accepté par une majorité de la population, sensible aux professions de foi souverainistes qui mettent en avant la défense de l’identité nationale. Comme en Russie, les valeurs occidentales sont la cible obsessionnelle des autorités politiques, qui refusent de se plier aux règles des démocraties libérales et jugent légitime de contrôler les médias, la justice ou toute forme de contre-pouvoir.

La victoire récente d’un candidat de l’opposition, à l’occasion d’une élection partielle, dans le fief d’une personnalité proche de Viktor Orban, a redonné un peu d’espoir aux adversaires du premier ministre. Mais ce succès n’a été acquis qu’au prix d’une alliance entre l’extrême-droite et la gauche, qui n’est pas reproductible à l’échelon national. Tout porte donc à croire que le parti de Viktor Orban, comme l’indiquent les dernières enquêtes d’opinion, l’emportera largement le 8 avril, loin devant le Mouvement pour une meilleure Hongrie, ou Jobbik, classé à l’extrême-droite malgré les efforts de son dirigeant, Gabor Vona, pour le recentrer, et la coalition de gauche formée par le Parti socialiste et Dialogue pour la Hongrie sous la direction d’un nouveau chef de file, Gergely Karacsony.

Le groupe de Visegrad

Si le verdict des électeurs confirme les prévisions, Viktor Orban s’engagera dans un troisième mandat consécutif de quatre ans. « Nous avons besoin de quatre années supplémentaires pour renforcer nos résultats et les rendre irréversibles », a déclaré le premier ministre. L’Union européenne n’aura pas lieu de se réjouir du maintien au pouvoir d’un dirigeant qui ne cesse d’afficher son euroscepticisme et de s’en prendre aux « diktats » de Bruxelles, qu’il n’hésite pas à comparer à ceux de Moscou jadis. Viktor Orban va tenter de former avec ses trois voisins du groupe de Visegrad un contre-pouvoir au sein de l’UE en tentant de les entraîner dans une dynamique anti-européenne.

Certes l’unité des quatre Etats d’Europe centrale est fragile et leurs intérêts parfois divergents : la République tchèque et surtout la Slovaquie, seul des quatre pays qui soit membre de la zone euro, seront moins agressives à l’égard de Bruxelles que la Hongrie et la Pologne, lesquelles sont elles-mêmes divisées sur l’attitude à adopter à l’égard de Moscou, dont Budapest a choisi de se rapprocher quand Varsovie lui demeure obstinément hostile. Mais les quatre pays ont établi entre eux, par-delà leurs différences, un accord solide sur le refus des quotas de réfugiés que veut leur imposer l’UE. Si aucun d’eux n’envisage de sortir de l’Union, dont ils profitent largement, ils continueront de former un groupe de pression qui tentera de ralentir, au nom du respect de leur indépendance, la marche de l’Europe vers une plus grande solidarité, sur la question de l’immigration comme sur la plupart des autres.

Viktor Orban a fait de la bataille contre l’immigration le thème majeur de sa campagne, au nom de la défense de la chrétienté menacée. Il appelle ainsi à lutter contre « les envahisseurs musulmans ». Selon lui, l’Union européenne « cherche à saper les fondations chrétiennes de l’Europe et à transformer les sociétés de chaque Etat membre en sociétés multiculturelles ». Ce discours n’est pas sans effet en Hongrie mais il touche aussi d’autres pays, comme l’ont montré les dernières élections en Autriche et en Italie. L’enjeu des élections hongroises n’est donc pas seulement national, il est aussi européen. La probable victoire de Viktor Orban va confirmer et peut-être accroître le fossé qui divise désormais l’Union entre l’Ouest et l’Est. Ce sont deux conceptions de l’Europe qui s’affrontent, au risque d’affaiblir le projet européen lui-même.