La Russie et l’extrême-droite européenne : un choix par défaut

Les formations d’extrême-droite en Europe sont utilisées par le pouvoir russe pour saper les fondements de la démocratie libérale. Chercheur à l’Institue for Euro-Atlantic Cooperation, Anton Shekhovtsov a publié un livre intitulé Russia and the Western Far Right. Tango noir (éd. Routledge). Il a présenté ses analyses à l’ECFR de Paris (European Council on Foreign Relations) au cours d’un débat avec Thorniké Gordadzé, ancien ministre de Géorgie, conseiller auprès de l’Institut des hautes études de la défense nationale.
La Russie et l’extrême-droite sont à la recherche d’une légitimité réciproque mais c’est un second choix. Vladimir Poutine préférerait s’allier avec des partis "convenables".

KATEHON.com 2016
Heinz-Christian Strache, président du FPÖ autrichien, et Vladimir Poutine

Légitimation mutuelle ? Oui, mais… davantage. Les caisses de résonance, comme on disait autrefois, offertes par les partis d’extrême-droite à l’argumentation de la politique russe, notamment de sa politique étrangère, sont certainement très utiles pour asseoir un soft-power russe, et même pour rendre cette politique populaire. Au Moyen-Orient en particulier Moscou a besoin de montrer que la Russie n’est pas isolée, que loin d’être marginale elle participe à la construction de la paix. Pour le faire elle a besoin de commentateurs occidentaux.
La légitimation de l’extrême droite dans les pays européens par le soutien de la Russie est peut-être moins directe. Elle passe d’abord par de communes oppositions.
L’anticommunisme historique de la droite – encore qu’il n’ait plus lieu d’être s’agissant de la Russie où seul Zyouganov est encore communiste – se fond dans des « contre » toujours d’actualité : on est contre l’Amérique (même avec Trump, ça ne passe pas, l’anti-américanisme dans certains partis est parfois indestructible), contre l’OTAN naturellement, et surtout contre "l’establishment". Et Poutine depuis toujours est contre l’internationalisme
Mais alors pourquoi seulement l’extrême droite semble-t-elle concernée ? Lors des élections présidentielles françaises, trois des quatre candidats retenus après le premier tour étaient des amis de la Russie, l’un à droite (François Fillon), l’autre à l’extrême droite (Marine Le Pen) et le troisième à l’extrême gauche (Jean-Luc Mélenchon).

Une idéologie flexible

Mélenchon, pour les Russes, ce n’est pas intéressant (Combien de divisions ?) Ce n’est pas une question d’idéologie. L’idéologie, chez Poutine, est un instrument flexible. Les « acteurs » russes sur la scène internationale, et même dans le pays, ont besoin d’un support. On y met ce qu’il faut, avec l’aide de l’idéologue en chef, Alexandre Douguine, et de quelques autres philosophes ou politiciens appelés à la rescousse quand c’est nécessaire ; ça n’a pas d’importance, on met ce qu’il faut.
Les partis d’extrême-droite ont besoin d’un modèle alternatif par rapport au main stream, ils ont besoin d’une référence. On leur donne un «  patriotic sovereign state  », qui en plus défend les valeurs de la civilisation chrétienne occidentale.
Les gens des partis de la droite extrême ne connaissent rien à la Russie, et c’est tant mieux. On dit aussi que ces partis sont soutenus davantage par des entreprises petites ou moyennes que par les très grandes, et que pour elles le marché russe n’est pas sans attrait. Cela pourrait jouer un rôle dans l’Italie du Nord par exemple, pour les partisans de la Ligue.
Il y a un autre modèle, concurrent, internationaliste, mondialiste, globalisateur : la Chine est taboue dans le langage du pouvoir russe. On se complimente mutuellement sur sa force et son attractivité, et on s’en tient là.

Lors de l’élection présidentielle française, le candidat de la droite ami de la Russie a disparu rapidement de la scène politique, mis en cause personnellement. Sinon, il eut parfaitement fait l’affaire des Russes : ce n’est pas un choix délibéré pour eux que celui des extrêmes-droites, c’est plutôt un choix par défaut. Ils essaient cependant de s’attirer les bonnes grâces de partis ou de personnalités établis, en Allemagne avec Gerhard Schröder, en Autriche où ils préféreraient des liens avec les conservateurs plutôt qu’avec les populistes, mais ça ne marche pas toujours. Le FPÖ, qui devrait faire partie de la prochaine coalition à Vienne a passé un accord avec Russie unie, le parti officiel de Vladilir Poutine. Il n’y a pas de discussion de fond sur l’idéologie, explique Anton Shekhovtsov : un islamiste pro-régime est bon, un islamiste opposant est mauvais.

Le rôle de la corruption

Il faut simplement réorganiser l’approche. Si on parle de la corruption, un thème tout de même discriminant lors des élections en Russie ou en Ukraine, et bien sûr en Géorgie, le message russe est ambigu, explique Thornike Gordadze : 1) la corruption, c’est mal et on la combat ; 2) il est impossible d’éradiquer la corruption — c’est une disposition "culturelle" ; 3) on ne peut que la « discipliner », on la rend civilisée et acceptable (on tue moins, etc.) La Géorgie a tenté de lutter contre la corruption. Oui, mais c’est plus facile dans un petit pays et ça ne signifie rien pour un grand pays comme la Russie.
Et ce qui importe désormais, ce n’est pas la corruption mais la « loyauté » ; la corruption n’a plus d’importance pourvu qu’on soit loyal envers le pouvoir. Elle sert aussi à s’attirer le soutien des formations d’extrême-droite européennes à la recherche de financement que leur refusent parfois les banques nationales. On l’a vu avec le Front national qui a contracté des emprunts auprès d’une filiale d’une banque russe établie en République tchèque.
Le seul vrai souci de Vladimir Poutine, dit Anton Shekhovtsov, c’est de protéger le régime, pas l’Etat, mais le système.